Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 18

Chapter 183,873 wordsPublic domain

Nous étions si troublés des blessures aux bras de la jeune fille, de la mort de tout notre pauvre troupeau, notre nourricier, et de la jambe coupée du pauvre chien, mon seul guide dans la montagne, que nous ne pensâmes seulement pas que ces hommes pouvaient remonter en force, après avoir laissé leur sergent blessé ou mort à leur caserne et déposé en justice contre nous. D'ailleurs, qu'avions-nous à nous reprocher que d'avoir rendu feu pour feu, en défendant la vie ou en vengeant le sang de notre innocente contre des assassins qui l'avaient frappée en traître, et qui avaient répandu un sang plus pur que celui d'Abel?

Le chevreau qu'elle portait encore, la tête renversée sur son épaule, expira sur ses genoux en entrant à la maison. Hyeronimo arracha avec ses dents les six gros grains de plomb qui étaient entrés sous sa peau, aussi tendre qu'une seconde écorce de châtaigne; sa mère lava les filets de sang qui en sortaient et pansa ses bras avec des feuilles de larges mauves bleues, retenues sur la blessure avec des étoupes fines.

Hyeronimo arrêta le sang que perdait Zampogna en entourant l'os de sa pauvre jambe coupée d'une terre glaise, et en retenant cette terre humide autour de l'os nu avec une bande arrachée de sa manche de chemise. Vous voyez que la pauvre petite bête est bien guérie, monsieur, dit l'aveugle en m'indiquant de la main le petit chien, aussi alerte que s'il avait eu ses quatre jambes, et, une fois guéri, il m'a conduit tout aussi bien dans les plus mauvais pas avec ses trois pattes qu'avec quatre.

Un boiteux, monsieur, ajouta-t-il en souriant et en caressant de la main la soie de Zampogna, n'est-ce pas assez pour un aveugle?

Cependant je vis une larme mouiller ses yeux sans regard, en caressant son ami estropié, le pauvre Zampogna.

CXVII

--Quelle nuit nous passâmes! monsieur. Magdalena, debout, allant sans cesse écouter si Fior d'Aliza respirait aussi doucement qu'à l'ordinaire; Hyeronimo, le chien sur sa poitrine, pour l'empêcher de faire un mouvement qui dérangeât son appareil de terre et de chanvre; moi, assis contre la porte avec le chevreau mort entre mes pieds, pensant à la chèvre et à la nourriture de la maison qui avait tari pour jamais avec sa mamelle percée de balles! Qu'allions-nous devenir avec de l'eau au lieu de lait pour assaisonner nos châtaignes sèches et nos figues coriaces? Comment soutiendrions-nous tous les quatre notre pauvre vie? Nous n'avions plus ni raves, ni maïs, ni goutte de vin, plus rien que les salsifis sauvages, les chicorées amères et l'oseille acide, qui poussaient çà et là dans les lagunes humides aux creux des hautes montagnes; il ne restait plus un seul _baïoque_ de notre dernière récolte de soie, depuis que les mûriers donnaient leurs feuilles au fermier du sbire; et puis comment sortirais-je pour aller à la messe, le dimanche, aux Camaldules, si le pauvre Zampogna, que j'entendais respirer en haletant, venait à ne pas réchapper de son coup de feu? Ah! Dieu préserve mon pire ennemi d'une nuit comme celle que nous passâmes entre ces deux désastres de la cabane! Il n'y avait que l'innocente Fior d'Aliza qui dormait, quoique blessée, aussi tranquillement que l'agneau qui a laissé de sa laine dans les dents du loup.

CXVIII

Tout étourdis que nous étions par les événements de la journée, et tout abattus par la terreur qui nous enlevait jusqu'à la pensée du lendemain, cependant nous ne pouvions pas attendre le grand jour pour soustraire Hyeronimo au danger qui le menaçait et aux menaces que les sbires avaient proférées en s'éloignant.

--Il faut te sauver aux Camaldules, lui dit sa mère; tu appelleras du pied du mur, le frère Hilario, et tu le supplieras de t'ouvrir la chapelle où le _bandit_ de San Stefano a vécu jusqu'à quatre-vingt-dix ans dans un asile inviolable à tous les gendarmes de Lucques, de Florence et de Pise, protégé par la sainteté du refuge. Les dimanches, après la messe, nous irons, ton père, Fior d'Aliza et moi, te porter ton linge et ta nourriture de la semaine.

--Bénie soit l'idée de ta mère, m'écriai-je en embrassant Hyeronimo, qui pleurait en regardant sa cousine endormie..... Allons, courage, mon pauvre garçon, lui dis-je; le seul moyen de les revoir et de nous revoir tous dans de meilleurs jours, c'est de suivre le conseil de ta mère; c'est l'âme de ton père qui l'inspire. Ne perds pas un instant; embrasse-nous et recommande-toi à Dieu et à ses saints. Voilà la lune qui se baigne déjà à moitié dans la mer de Pise, pour laisser place au soleil; tu n'as plus qu'une demi-heure de nuit pour monter invisible, à travers les bois, aux Camaldules. Si le sbire que tu as blessé est mort, les sbires seront ici en même temps que le jour. La vengeance des hommes irrités est matinale.

En parlant ainsi je tenais le loquet de la porte de la cabane pour le pousser dehors, tout en pleurant comme lui; sa mère et sa cousine, réveillées par le bruit de mes sanglots et des siens, sanglotaient de leur côté dans l'ombre. Un dernier rayon de la lune, à travers les feuilles mortes de la vigne, éclairait ces mornes adieux; les bras se détachaient pour se resserrer encore.

CXIX

Ah! elle en a entendu, cette nuit-là, des lamentations, cette voûte, ajouta avec force l'aveugle; elle en a entendu autant que le jour où les cercueils de ma femme et de mon frère furent cloués à nos oreilles par le marteau du fossoyeur des Camaldules! Quatre coeurs qu'on arrache à la fois les uns des autres, ça fait du bruit autant que quatre planches qu'on scie et qu'on cloue pour ensevelir quatre vies!

Eh bien! monsieur, ce n'était rien que cette séparation de quelques jours ou de quelques années, avec l'espérance de se revoir à travers les barreaux de la chapelle du refuge des Camaldules tous les dimanches, et de se dire, de la bouche et des yeux, ce qui chargeait le coeur. Le malheur était plus près que nous ne pensions. À peine avais-je posé le doigt sur le loquet et entre-bâillé la porte, sans rien entendre, excepté le vent de l'aurore pleurant doucement dans les branches des sapins, que la porte, cédant violemment aux épaules de douze ou quinze soldats embusqués, muets autour de la cabane, me renversa tout meurtri jusque sur la cendre du foyer; et ces soldats, s'engouffrant dans la chambre et faisant résonner les crosses de leurs carabines sur les dalles, se jetèrent sur Hyeronimo, le précipitèrent à leurs pieds dans la poussière, et lui lièrent les mains derrière le dos avec les courroies de leurs fusils; ils lui attachèrent une longue chaînette de fer à une de ses jambes, comme on fait à la bête de somme aux bords des fossés pour la laisser paître sans qu'elle puisse pâturer plus loin que sa chaîne; puis, le relevant de terre à coups de pieds et à coups de crosses:

--Marche, brigand, lui crièrent-ils, on va te confronter avec le cadavre de ta victime, et tu ne pourriras pas longtemps dans le cachot qui t'attend. Et quant à toi, petite couleuvre aux écailles luisantes, dis adieu à ton trou dans les racines du châtaignier, tu n'y resteras pas longtemps; les religieuses de la maison des novices ne tarderont pas à t'envoyer prendre pour te donner une éducation moins sauvage. Pour toi, misérable taupe de rocher, et pour ta vieille Parque de soeur, ne vous inquiétez pas de votre pain; il y a des hôpitaux dans le duché pour les aveugles et pour les veuves sans secours, et deux grabats ne vous y manqueront pas pour mourir.

CXX

En nous jetant ces insultes pour consolation, ils chassèrent devant eux Hyeronimo enchaîné, dont les anneaux de fer résonnaient sur les roches, sans nous permettre même de l'embrasser pour la dernière fois. Je les suivis de l'oreille et du coeur aussi longtemps que je pus entendre le bruit des pas de l'escorte. Magdalena, étendue à terre sur le seuil de la porte, mordait l'herbe et les pierres en appelant éperdument son fils.

Hélas! il était déjà bien loin sur le chemin de la mort et il ne pouvait entendre la voix de sa mère.

À moi, du moins, ma fille me restait. Je voulus rentrer dans la maison pour m'assurer, en la touchant sur ses cheveux, que je n'étais pas sans Providence sur la terre; depuis le grand cri qu'elle avait jeté en se roulant sur le pavé, quand on avait terrassé et enchaîné son cousin, nous n'avions pas entendu seulement soupirer dans la cabane. À la faible lueur de jour naissant qui me reste dans les yeux, j'étendis la main du côté où je l'entendais remuer, pour démêler, comme à l'ordinaire, ses beaux cheveux avec mes doigts, et pour approcher de son front ma bouche.

Jésus Maria! miséricorde! monsieur, qu'est-ce que je devins? Je devins pierre comme la statue de la femme de Noé quand, au lieu de tomber sur ses belles tresses de soie blonde qui partaient du faîte de son front et qui se déroulaient jusque sur ses deux épaules, je sentis sous ma main une tête toute ronde et tout frais tondue, qui cherchait à se dérober à mon attouchement comme quelqu'un qui a honte et qui baisse le visage; je crus rêver. Ma main glissa du front sur le cou; ce fut bien une autre surprise, monsieur: au lieu de cette douce peau blanche d'enfant qui caressait la main comme une feuille lisse et fraîche de muguet, quand je touchai ses épaules à l'endroit où elles sortent du corsage de laine, je sentis le rude poil velu d'une veste de bure, comme celle des _pifferari_ des Abruzzes, et, en descendant plus bas vers la taille, une ceinture de cuir à boucles de laiton, de larges braies et de grosses guêtres boutonnées sur des souliers ferrés qui résonnaient comme des marteaux sur l'enclume.

CXXI

Je poussai un cri de surprise et d'horreur; la mère accourut, se signa et tomba à la renverse à l'aspect de ma fille ainsi défigurée. La pauvre enfant, surprise dans sa mue, tomba de son côté, à demi habillée, sur le bord du lit, couvert de sa robe, du corsage et des cheveux qu'elle venait de dépouiller.

Un grand silence remplit la cabane.

--Malheureuse! qu'as-tu fait et que voulais-tu faire? m'écriai-je, en même temps que sa tante Magdalena levait les bras en l'air pour s'étonner et se désespérer.

La jeune fille fut longtemps sans répondre ni à moi ni à sa tante; elle tenait sa tête entre ses mains et se cachait les yeux avec les belles tresses coupées de ses cheveux d'or, qui dégouttaient de ses larmes.

Parle donc! mais parle donc! lui dîmes-nous à l'envi.

CHAPITRE V

CXXII

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Mais ici, monsieur, il faut qu'elle nous dise elle-même ce qui s'était passé dans sa tête et dans son coeur si soudainement, en voyant son cousin traîné à la mort par les sbires, et tout ce qui se passa ensuite entre elle et lui à Lucques après que nous fûmes séparés les uns des autres pendant ces six mortels mois, plus longs que toute une vie d'homme.

Allons, Fior d'Aliza, continua-t-il en s'adressant à la jeune et rougissante _sposa_, conte au seigneur ton idée en faisant ce que tu fis, et comment la grâce de Dieu a tout fait tourner, malgré tant de transes, au profit de l'amour. Regardez ce bel enfant de trois mois qui dort, tout rose, sur sa coupe blanche et toujours pleine; c'est pourtant un fruit d'une veille de mort. Qui le dirait à le voir.

La jeune mère regarda en dessous le visage endormi de son beau nourrisson et sourit de souvenir en s'envermeillant de pudeur; puis elle raconta, sans lever une seule fois les yeux, et comme par pure obéissance à son père, ce qu'on va lire. Cela sortait de sa bouche sans chaleur, sans exclamation, sans style, sobrement, simplement, sans bruit, sans couleur, comme la lumière sort de la lampe quand on l'allume. Le crépuscule, qui commençait à tomber et à assombrir l'air dans la cabane, la vêtissait d'une brume de Rembrandt, dans l'angle, entre l'âtre et la fenêtre; ce demi-jour, presque nuit, rassurait sa timidité un peu sauvage; et puis on voyait qu'elle attendait quelqu'un à chaque minute (c'était Hyeronimo), et qu'elle avait besoin de parler fièvreusement de lui et d'elle pour dévorer par des paroles l'amoureuse impatience de ce cher retour.

Quant à l'enfant, il continuait à dormir sur le blanc oreiller, pendant que la jeune femme allait raconter comment il était venu au monde, entre deux rosées de sang et de larmes.

CXXIII

--Faut-il tout dire au seigneur étranger? demanda froidement Fior d'Aliza.

--Oui, dis hardiment tout, répondit la mère; il n'y a point de honte à s'aimer quand on s'aime honnêtement comme toi et lui.

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CXXIV

--Je ne savais pas que j'étais amoureuse d'Hyeronimo, dit-elle un peu honteusement alors, et comment l'aurais-je su? Nous n'étions pas deux, nous n'étions qu'un, moi et lui; lui et moi, c'était tout le monde. Pour savoir si on aime quelqu'un, il faut comparer ce qu'on éprouve pour celui-là avec ce qu'on ressent pour un autre. Il n'y avait jamais eu d'autre entre lui et moi, tellement, ma tante, que lui et moi ça ne faisait pas deux; et comme aussi nous n'avions jamais été séparés ni même menacés d'être désunis l'un de l'autre, nous ne pouvions pas savoir combien il y avait de lui dans moi et de moi dans lui, et combien il manquerait tout à coup de moi en moi et de lui en lui si on venait jamais à nous arracher d'ensemble.

Aidez-moi donc, ma tante; je ne sais pas dire, je m'embrouille dans lui et dans moi sans pouvoir les démêler dans mes paroles, comme je n'aurais pas su les démêler dans notre inclination l'un pour l'autre; enfin, c'est comme si mon coeur avait battu dans son sein, et comme si son coeur avait battu dans ma poitrine, ou plutôt, non, ce n'étaient pas deux coeurs, c'était un seul coeur en deux personnes. Tellement, mon père et ma tante, dit-elle en se tournant à demi vers eux, que vous croyez que c'est moi qui suis ici seule avec vous; eh bien! pas du tout, il y est tout entier avec moi; je le vois, je le sens, je l'entends, je lui parle. De même que ses gardiens là-bas croient qu'il est seul enchaîné sur le banc de sa galère; eh bien! non, j'y suis tout entière avec lui et en lui, aussi présente que vous croyez me voir ici, dans la cabane; c'était, c'est encore et ce sera toujours ainsi. L'amour, à ce qu'il paraît, est un mystère.

Tout cela n'est que pour vous dire que je ne me doutais seulement pas que j'aimais d'amour Hyeronimo, et que lui non plus ne se doutait pas qu'il m'aimait d'amour jusqu'au moment où les sbires, en l'emmenant à la mort, nous apprirent que l'un ne pouvait pas respirer sans l'autre. Ni Dieu ni ses anges n'y pouvaient trouver à redire, n'est-ce pas, puisque nous étions aussi innocents que ces deux gouttes de lait qui se fondent en une seule goutte en tombant du bout de mes deux seins sur les lèvres du petit innocent que voilà?

L'image dont cette naïve jeune mère ne soupçonnait pas même la candeur ne fit sourire ni l'aveugle, ni la vieille tante, ni moi; tout était pureté dans cette bouche pure, vierge d'âme, quoique avec son fruit d'innocence sur son sein.

CXXV

--Aussi, vous le savez bien, mon père, et vous, ma tante, nous n'avions jamais deux volontés, lui et moi. Quand il me disait: Allons ici ou là, j'allais; quand je l'appelais, il venait partout où j'avais fantaisie d'aller moi-même; nous ne savions jamais qui est-ce qui avait pensé le premier, mais nous pensions toujours la même chose: à la source, pour puiser l'eau de la maison; sur les branches, pour battre les châtaignes; aux noisetiers, pour remplir lui sa chemise, moi mon corset de noisettes vertes; au maïs, pour sarcler les cannes ou cueillir les grains jaunis par l'été; à la vigne, aux figuiers, pour couper les grappes ou pour sécher les figues mûres; à l'étable, pour traire les chèvres, pendant qu'il les tenait par les cornes; dans le ravin, où il y a l'écho de la grotte, pour nous apprendre à remuer les doigts sur les trous du chalumeau de la _zampogna_, à chercher à l'envi l'un de l'autre des airs nouveaux dans l'outre du vent qui s'enflait et se désenflait de musique sous notre aisselle; ici, là, enfin partout, toujours deux, toujours ensemble, toujours un! Quand vous en appeliez un, mon père ou ma tante, il en venait toujours deux, car votre appel ne trouvait jamais l'un sans l'autre.

CXXVI

Ce fut ainsi jusqu'à l'approche de mes quatorze ans; jusque-là, ni moi ni lui nous n'avions senti le moindre ombrage l'un de l'autre; nous nous regardions tant qu'il nous plaisait dans le fond des yeux, sans que le regard de l'un troublât le moins du monde l'oeil de l'autre, pas plus que le rayon de midi ne trouble l'eau de la grotte quand il la regarde à travers les feuilles du frêne, et qu'il la transperce jusqu'au fond, sans y voir seulement sombrir autre chose que son image. Nous nous regardions quelquefois ainsi par badinage jusqu'à ce que l'eau du coeur nous montât de fatigue dans les yeux; mais cette eau était aussi pure que celle de la grotte au soleil.

CXXVII

Cependant, peu de temps avant le malheur du châtaignier blessé, du troupeau tué, du plomb sur mes bras et du coup de fusil tiré innocemment par Hyeronimo pour me défendre contre les sbires, je commençais à changer sans savoir pourquoi, à n'être plus si bonne, si gaie et si prévenante qu'à l'ordinaire avec le pauvre garçon, à l'éviter sans raison, à trembler comme d'un frisson quand j'entendais son pas ou sa voix, à rentrer à la maison pour filer à côté de ma tante quand j'aurais pourtant mieux aimé à être dehors au soleil ou à l'ombre auprès de lui, à me retirer toute seule avec mes chèvres et mes moutons dans les bruyères les plus écartées, à me cacher derrière les oseraies au bord de l'eau courante et à regarder sans voir je ne sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament le soir. J'étais bien aise qu'il ne sût pas où j'étais, et bien fâchée de ce qu'il ne venait pas me surprendre; le moindre saut d'un petit poisson hors de l'eau, la moindre branche d'osier qu'un oiseau faisait tressauter en s'envolant me faisaient tressaillir; quelquefois même je pleurais sans savoir de quoi, puis je riais quand il n'y avait pas sujet de rire; enfin une quenouille emmêlée de contradiction, quoi! tellement que je ne me comprenais pas moi-même, et que ma tante disait à mon père, qui ne m'entendait plus si folâtre: «Ne t'inquiète pas, mon frère, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait ses dents, l'enfant fait son coeur.» Et je les entendais rire tout bas.

CXXVIII

Mais Hyeronimo, qui ne comprenait rien à mes changements, à mes silences et à mes éloignements de lui, paraissait lui-même malade de coeur et d'humeur, de la même fièvre et de la même langueur que moi; à mon dépit, il semblait à présent moins me chercher que me fuir; il ne me regardait plus en face et jusqu'au fond du regard comme auparavant; il frissonnait comme la feuille du tremble quand, par hasard, il fallait que sa main touchât la mienne en jetant les panouilles de maïs dans mon tablier ou en retournant les figues dans le même panier sur le toit; nous ne nous parlions plus que de côté, quand il fallait absolument se parler pour une chose ou pour une autre, et pourtant, nous ne nous haïssions pas, car, à notre insu, nous étions aussi habiles à nous chercher qu'à nous fuir, tellement qu'on aurait dit que nous ne nous fuyions que pour nous retrouver, et que nous ne nous retrouvions que pour nous fuir.

Je me disais: «Est-ce que je ne l'aime pas? Mais qu'est-ce qu'il m'a fait pour le haïr?» Ou bien: «Est-ce qu'il ne m'aime pas? Mais qu'est-ce que je lui ai fait pour qu'il me haïsse?»

Ce fut le temps où je me cachai de ma tante elle-même pour m'habiller, toute seule, derrière la porte de la maison, les dimanches, et où je me regardai pour les premières fois dans le morceau de miroir cassé encadré dans le mur contre la cheminée. Il semblait que je voulusse me faire belle pour mon ange gardien, car, quand les pèlerins passaient par hasard près du châtaignier, et qu'ils regardaient, en se parlant entre eux, mon visage, cela me faisait honte au lieu de me faire plaisir; ce n'était pas pour eux que je désirais voir mes cheveux reluire comme de l'or au soleil.

CXXIX

Pourtant je vis bien qu'Hyeronimo n'avait rien contre moi quand il s'élança à mon secours, comme un _saint Michel_ dans le tableau, contre les sbires, et qu'il tira, à la vue de mon sang, son tromblon contre la gueule de six fusils braqués sur sa poitrine. Je dois même dire que je me réjouis en moi-même de voir couler mon sang sur mes bras, puisque ces grains de plomb qu'il m'arracha de la peau avec ses dents lui étaient entrés plus avant qu'à moi dans le coeur.

Mais hélas! mon père et ma tante, le moment où les sbires l'enchaînèrent, le lendemain, là, sur le plancher, et l'entraînèrent à la prison de Lucques en l'accablant d'outrages et de menaces de mort, m'en apprit bien vite plus que je n'en aurais su en trois ans. Je sentis que mon coeur s'en allait tout entier avec lui et que la chaîne de fer qui lui garrottait les membres me tirait en bas aussi fort que si j'en avais été garrottée moi-même.

Ce ne fut point une illusion, monsieur, je le sentis comme je vous vois; ce fut comme un poids qui fait, bon gré mal gré, trébucher une balance. Je sautai du lit, à demi-nue, et je me dis: «Ils en tueront deux ou je l'arracherai de leurs mains; allons!...» Son ange gardien était entré en moi, il avait pris ma figure.

CXXX

Ma tante et mon père étaient dehors de la porte à écouter les pas des sbires qui entraînaient Hyeronimo dans la nuit; je m'habillai dans l'ombre, mais, quand je me vis à moitié habillée, avec mes cheveux longs et bouclés, mal retenus par l'aiguille à la pointe de clou au sommet de la tête, avec ma veste brodée de vert sur la poitrine, mes bras nus sortant de ma chemise, mes manches de drap tombant vides le long de mon corps, ma jupe courte, mes pieds nus dans mes sandales pailletées qui me couvraient à peine les ongles des doigts, j'eus peur, et je me dis: «Que vas-tu faire? On te ramassera à la porte de la ville ou dans la boue des rues comme une balayure de fille, et l'on te jettera dans un égout de Lucques pour y pourrir avec celles qui ont vendu leur honneur, et à quoi lui serviras-tu alors, soit pour la vie soit pour la mort? Tu auras déshonoré son nom et celui de ta mère, voilà tout!

Mon Dieu! que faire? Et je me mis à pleurer et à prier Dieu en retombant, la tête sur mon lit, noyée dans mes larmes.

En la relevant pour me renverser en arrière, dans mon désespoir, voilà qu'une idée me frappe le front, comme une chauve-souris quand la lumière de la lampe l'éveille et lui fait frôler les ailes contre mes cheveux.

CXXXI