Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 17

Chapter 173,942 wordsPublic domain

Le père Hilario emporta le papier, et nous n'y pensâmes plus que pour pleurer notre vendange égrenée à terre; les oiseaux du ciel eux-mêmes semblèrent la pleurer avec nous; les passereaux, les grives, les colombes, les merles, quand ils s'aperçurent que les pampres noircissaient, que les feuilles tombaient en été comme après une gelée d'hiver, se réunissaient en tourbillon dans l'air au-dessus de la maison nue, et allaient et venaient comme des fous en jetant de petits cris désespérés; on eût dit qu'un renard était entré furtivement dans leur nid et avait mangé leurs oeufs pendant qu'ils étaient sortis de l'arbre.

CII

Ainsi chaque jour resserrait notre pauvre vie; mais ce fut bien pis, quelques semaines après, quand les quenouilles de maïs furent mûres et que la seconde récolte des feuilles de mûrier demanda à être cueillie. Tous les jours, comme si nous avions été des voleurs, des agents du sbire rôdaient ici et là dans nos alentours, épiant les chèvres et les moutons qui nous donnaient le lait et la laine dans notre pauvreté toujours croissante; l'huile de la lampe, que nous entretenions dans la cabane, le soir, devant la Madone, ne pouvant plus en acheter à la ville, semblait leur faire envie; ils prétendaient que Fior d'Aliza, sa mère et Hyeronimo, nous n'avions pas le droit d'aller cueillir les noisettes que nous pilions dans le mortier pour en tirer quelques gouttes. Ils disaient que ces noisettes des bois voisins et sans maître appartenaient bien aux écureuils, mais pas à nous; ils ne voulaient pas non plus que nous ramassassions la mousse des steppes des voisins pour en faire des litières à nos bêtes, parce que, disaient-ils, la mousse tient chaud à la terre, et que cette terre n'était plus à nous. S'ils avaient pu, ils auraient confisqué le vent et interdit aux petites hirondelles de venir nous réjouir de leur babillage dans leurs nids cachés sous le rebord du toit. Mon Dieu! avions-nous à souffrir! Et cependant l'air est si bon ici sur ces cimes où la _mal'aria_ n'ose pas monter.

Hyeronimo devenait le plus bel adolescent de toute la plaine de Lucques; quant à Fior d'Aliza, la force de la jeunesse est telle qu'elle florissait d'autant mieux sous nos larmes qu'elle avait plus de peine, comme ces herbes du bord de la cascade, qui sont d'autant plus riches et d'autant plus rouges qu'elles sont plus souvent mouillées par l'écume et resséchées par le rayon de soleil. Elle chantait déjà sur la porte qu'elle avait encore une goutte de pleurs sur les cils des yeux. On dit qu'elle éblouissait tous les pèlerins, qui s'arrêtaient exprès pour lui demander une gorgée d'eau dans sa cruche. «Si les anges habitaient encore les hauts lieux, disaient-ils entre eux, en s'éloignant et en se retournant pour la regarder encore, nous dirions que ce n'est pas une fille de l'homme, mais une créature de lumière.» J'étais tout réjoui quand la mère de Hyeronimo, qui l'aimait comme sa fille, me rapportait ce qu'elle avait entendu ainsi de la bouche des passants. Hyeronimo s'en apercevait aussi tous les jours davantage; il en était fier, mais aussi un peu jaloux. Il n'aimait pas que ces sbires rôdassent sans cesse ainsi autour de nos limites. Fior d'Aliza, toutes les fois qu'elle sortait pour mener les chèvres à la feuille, l'appelait pour l'accompagner; avec lui, elle n'avait plus peur.

CIII

Cependant, un matin qu'il était allé dénicher des oeufs de faisan dans les bruyères au plus haut des montagnes, derrière l'ermitage des Camaldules, elle eut bien plus que peur, et nous avec elle, hélas!

Une bande de bûcherons de la plaine, armés de leurs grandes haches et de leurs longues scies d'acier pour abattre et débiter le bois dans les forêts, parut avec l'aurore au pied du gros châtaignier; ils s'assirent en cercle autour des racines, aiguisèrent leur hache et leur scie sur des pierres de grès, débouchèrent leurs fiasques de vin, se coupèrent des tranches de pain et de fromage, et se mirent à déjeuner gaiement tout près de nous.

Je m'approchai timidement d'eux, et je leur demandai poliment qu'est-ce donc qu'ils venaient faire si haut et si loin dans une partie des montagnes où jamais la hache des bûcherons n'avait retenti depuis que le monde est monde.

--Vous allez le savoir, mon ami, me répondit une voix qu'il me sembla reconnaître à son accent de méchanceté hypocrite (ma belle-soeur, qui était accourue à son tour avec Fior d'Aliza, me dit vite que c'était celle du scribe Nicolas del Calamayo); vous allez le savoir à vos dépens. Dites adieu à votre arbre, il ne vous donnera ni ombre ce soir, ni châtaignes cet automne. Le propriétaire l'a vendu hier au maître de ces bûcherons, pour l'abattre et pour l'exploiter à son profit. Il m'a chargé de monter à sa place jusqu'ici pour leur livrer l'arbre et pour verbaliser contre vous si vous mettiez obstacle à la livraison.

--Comment si j'y mets obstacle! m'écriai-je en me précipitant les deux bras ouverts et tendus devant moi pour me jeter entre l'arbre et la hache; mais c'est comme si vous commandiez de ne pas m'opposer à ce qu'on enlevât ma tête aveugle de dessus mes épaules! Cet arbre, monsieur, c'est autant que ma tête!... c'est plus que ma pauvre tête, ajoutai-je en pleurant; c'est la vie de toute ma famille, c'est le père nourricier de ma soeur, de mon neveu, de ma fille et de moi! Vous savez bien, vous qui avez apporté le papier qui nous a dépouillés de tout ce qui faisait vivre ici les Zampognari depuis les siècles des siècles, vous savez bien qu'on ne nous a laissé que ces trois grosses branches qui s'étendent de notre côté sur la pelouse et sur la maison qui nous restent; vous savez bien que ces branches sont à nous, c'est encore assez, car l'arbre est si grand que ces seules branches, le quart de l'arbre, nous rempliront encore au moins huit sacs de châtaignes; c'est juste ce qu'il faut pour quatre bouches, en économisant. Vous me tueriez plutôt contre le châtaignier que de vous laisser porter la hache sur son écorce; si quelque chose est à nous sur la terre, c'est lui! Oserez-vous nier que le papier des juges me réserve en jouissance tout le bois, toutes les feuilles, toute l'ombre, tous les fruits de ce côté?

--Non, répondit l'homme de loi, je ne le conteste pas; mais, de votre côté, oserez-vous nier que la propriété de l'arbre lui-même est au capitaine des sbires, et que, quand il aura fait de sa propriété ce qu'il a le droit d'en faire, votre droit tout conditionnel, à vous, ne subsistera plus; car, puisqu'il est le propriétaire, il a le droit d'abattre l'arbre, et, le tronc une fois abattu, que deviennent les branches?

LAMARTINE.

CXXVIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente.)

CIV

--J'avoue, monsieur, que je n'y avais jamais pensé et que je restai muet à cette réponse; mais si ma parole ne pouvait repousser sa raison, toute ma vie en moi protestait contre cette iniquité de l'homme de loi.

Magdalena et Fior d'Aliza alors, qui n'avaient jamais, plus que moi, pensé seulement qu'on pouvait nous abattre le châtaignier sur la tête, ne cherchaient pas de raisons, mais des supplications contre cet homicide.

Tombées à genoux aux pieds de l'homme noir, elles levaient leurs mains vers ses mains, le conjurant de nous laisser vivre, et lui expliquant, ainsi qu'aux bûcherons, que nos quatre vies tenaient aux racines et aux branches de ce toit nourricier de leurs pères. Ah! si vous les aviez entendues, monsieur, demander aux bûcherons avec quoi elles me nourriraient dans cette cabane, désormais sans le moindre champ à cultiver autour des murs? sur quoi, elles coucheraient leur pauvre petit troupeau, dont les feuilles du châtaignier étaient la nourriture et toute la litière? Il y avait de quoi fendre le tronc de l'arbre, mais non le coeur de l'homme de loi.

Cependant il faut être juste, les bûcherons semblaient attendris en voyant cette belle jeune fille, inondée de larmes jusqu'au bout des mèches de ses cheveux épars sur son sein d'enfant. Ils se regardaient entre eux, ils comprenaient cette misère, ils regardaient la masse, la magnificence et la verte vieillesse féconde de l'arbre; ils détournaient le tranchant de leurs haches sur lesquelles quelques gouttes de leurs yeux tombaient silencieusement.

--Allons, à l'ouvrage! dit l'homme de loi.

Les bûcherons semblaient hésiter à obéir: l'un dit qu'il ajuste le manche de sa hache, l'autre que les dents de sa scie ne mordent pas.

CV

Pendant cette hésitation des bûcherons, Calamayo, l'homme noir, feignit de se laisser attendrir par les larmes de la mère et de l'enfant; il tira un peu à l'écart Magdalena, et lui dit à voix basse quelques mots à l'oreille avec un faux air de bonté:

--Peut-être, lui dit-il, y aurait-il encore un moyen de sauver le châtaignier, si vous étiez une femme d'esprit et une mère raisonnable? Le capitaine des sbires a le coeur sensible, quoiqu'il ait déjà la barbe un peu grise; il est garçon, il est riche, il est ennuyé de vieillir seul, sans joie dans sa maison, sans enfant après lui pour hériter de ses _scudi_ et de son domaine; il a été ébloui, à ses voyages dans la montagne, de la beauté de votre fille et de son innocence. Qui sait, si vous lui envoyiez Fior d'Aliza, avec un panier de figues et de châtaignes à son bras, lui demander la grâce du châtaignier et des figuiers, s'il ne vous accorderait pas à cause d'elle la vie de l'arbre et même la restitution du domaine tout entier de vos pères? Tout dépendrait de vous, j'en suis sûr; on ne refuse rien à une _sposa_ qui donne son coeur en échange d'un morceau de terre sur la montagne. Que dites-vous de mon idée? Voyons, pensez un peu; je vous donne pour réfléchir le temps que l'ombre de cette branche mettra à se replier jusqu'à ses racines.

CVI

Magdalena resta immobile, pétrifiée, muette à ces paroles dont elle comprit bien la malice. L'idée de dépayser ma fille de la cabane où elle ne faisait qu'une avec nous trois; l'idée de la séparer d'Hyeronimo, dont elle n'avait jamais été désunie depuis la mamelle qui les avait nourris l'un et l'autre; l'idée de jeter cette âme, qui rayonnait semblable au soleil de tous nos matins sur notre fenêtre, comme un misérable tas de _baïoques_ de cuivre à un étranger, en échange de la place qu'il nous laisserait ainsi pour végéter sur la montagne, lui souleva le coeur.

--Moi, monsieur, donner Fior d'Aliza pour quoi que ce soit, même pour ma pauvre vie en ce bas-monde! Ah! si c'est là le prix qu'exige le ciel pour nous épargner, qu'il nous tue tout de suite; qu'il nous ensevelisse tous les quatre ensemble dans le tronc de l'arbre que ces bourreaux de bûcherons vont abattre sur nos têtes! Mille fois plutôt mourir que de céder ma fille à cet homme dur! Quand ce serait même le prince de Lucques, il n'aurait pas assez de son duché pour la payer à sa tante, à son père et à Hyeronimo; c'est comme si vous me disiez qu'on va payer à quelqu'un le souffle de sa respiration; quand la somme serait comptée, l'homme serait mort.

Elle fondit en larmes et elle devint rouge comme une feuille morte de notre treille coupée, de douleur et de honte de ce qu'on osait seulement lui faire une si offensante proposition.

CVII

--Eh bien! voilà l'ombre de la branche qui touche aux racines, dit Calamayo en la regardant d'un regard de cruelle interrogation. Allons! à vos haches et à vos pioches! cria-t-il aux bûcherons.

Ils levèrent leurs haches, et je les entendis retomber sur le tronc près des racines avec un bruit sourd, tout semblable au bruit des pelletées de terre pierreuse que j'entendis tomber sur la bière de mon frère et de ma jeune femme quand nous allâmes les ensevelir, il y a treize ans, là-haut, au cimetière des Camaldules; les éclats d'écorce de bois volèrent sous l'acier jusqu'à nos pieds. Nous perdîmes la raison à ce bruit; il nous sembla que chaque coup du tranchant des haches nous emportait un morceau de nos coeurs. Magdalena, Fior d'Aliza et moi, nous tombâmes à terre, et nous nous traînâmes sur nos genoux vers le châtaignier en lui faisant un rempart de nos mains étendues, en l'embrassant de nos bras, de nos poitrines, de nos bouches, comme si l'on avait voulu tuer notre père et notre mère.

Les bûcherons s'arrêtèrent, leurs haches levées, de peur de nous blesser en les laissant retomber contre le pied de l'arbre.

--Écartez ces misérables insensés, s'écria l'homme de loi, qui font violence à la justice!

CVIII

À ces mots, il prit Fior d'Aliza par l'épaule et la jeta rudement en arrière sur une racine, où son front évanoui toucha rudement, et où la veine de sa tempe jeta quelques gouttes de sang qui rougit sa joue et ses beaux cheveux blonds; puis, aidé par deux des plus robustes bûcherons, il repoussa violemment Magdalena et moi du tronc de l'arbre.

Pendant ce temps, il faisait signe aux autres de frapper plus fort sur l'entaille déjà ouverte dans le tronc du châtaignier, et les éclats de l'écorce et du bois saignant jonchaient l'herbe aux pieds des ouvriers.

Presque évanouis tous les trois de douleur et de la secousse qui nous avait précipités à terre, nous entendîmes les coups redoublés comme d'un autre monde, et le petit chien Zampogna, qui avait cessé d'aboyer, léchait, tout haletant, le sang rose sur la tempe de sa jeune maîtresse, Fior d'Aliza.

--Tenez, monsieur, on voit, à ce qu'on dit, encore la marque, ajouta l'aveugle en promenant le doigt sur la joue de la jeune _sposa_.

CIX

À ce moment, continua-t-il, Hyeronimo, qui descendait des hauteurs des Camaldules avec un énorme fagot de genêts sur le cou, entendit les aboiements de Zampogna, les coups de hache des bûcherons, les voix larmoyantes de sa mère, de Fior d'Aliza et de moi; à travers une clairière, il vit Calamayo et ses hommes qui nous arrachaient avec violence du tronc de l'arbre, et qui nous rejetaient sans pitié sur les pierres et sur les racines arrosées du sang du visage de sa cousine. Il jeta son fagot pour courir plus vite, et, tenant à la main le hacheron qui lui servait à couper les genêts et les bruyères pour le feu de l'hiver prochain, en trois bonds, avec de grands cris qui nous réveillèrent de notre demi-mort tous les trois, il s'élança entre nous, l'arbre et les bûcherons, et, brandissant sa hachette sur leurs têtes, il les écarta, tous étonnés et tous tremblants, à une certaine distance, groupés autour de Calamayo.

Sa fureur redoubla en voyant le sang de sa cousine. En deux mots, nous lui racontâmes la scène qui venait de se passer.

--Misérables lâches! cria-t-il à Calamayo et à ses acolytes, vous n'aurez la vie du châtaignier qu'avec ma vie! L'arbre est la vie de ma mère, de mon oncle, de ma cousine, de nos pères et de nos enfants; tuez-nous tout de suite si vous voulez le tuer, mais vous ne le tuerez pas, moi vivant!

À ces mots, il s'approcha, avec un geste désespéré et pitoyable, les bras en l'air, de l'entaille déjà profonde de l'arbre, et, tout pâle de douleur, il pleura un moment en silence comme on pleure sur la blessure d'un homme mourant d'un coup de feu.

CX

Cependant un dialogue terrible et menaçant s'était établi à distance entre Hyeronimo et Calamayo, abrité, contre le jeune homme, derrière le groupe armé de ses bûcherons.

--Vous êtes témoins, disait l'homme de loi, que ce jeune insensé s'est opposé avec violence, et une arme à la main, à l'abattement de l'arbre, et qu'il fait opposition à la justice. Nous cédons à ses menaces pour ne pas ensanglanter le débat, nous prenons acte de son délit et nous réservons les droits à l'exécution de l'ordre, auquel nous sommes délégués, pour les faire exécuter en leur temps par la force publique.

Calamayo et ses ouvriers se retirèrent après cette protestation en nous faisant des gestes et en poussant des clameurs de vengeance. Ma pauvre soeur, prenant la tête ensanglantée de Fior d'Aliza sur ses genoux, étancha le sang que sa chute sur la racine faisait égoutter de sa tempe. Hyeronimo alla puiser de l'eau dans le creux de ses deux mains pour laver et démêler ses beaux cheveux blonds, humides de sang et poudrés de terre.

Ce fut alors que nous pleurâmes tous les quatre, comme nous n'avions jamais pleuré. Hélas! nous étions restés vainqueurs, grâce à l'apparition et au courage d'Hyeronimo.

L'entaille de l'arbre, quoique saignante, n'était pas mortelle: en plaquant de la terre humide sur la blessure et en la recouvrant de morceaux d'écorce reliés autour du tronc par des lianes, nous pouvions le guérir et vivre encore de ses dons d'automne tous les hivers; notre petit troupeau de chèvres et de cabris nous alimenterait pendant la belle saison, nos figues sèches nous remplaceraient les raisins disparus avec la vigne; mais nous ne nous dissimulions pas que le châtaignier n'avait pas longtemps à vivre, puisque le sbire et son conseiller avaient juré de nous réduire à la mendicité et de nous expulser par la faim de notre pauvre nid sur la montagne.

CXI

Ma soeur nous raconta l'amour du capitaine des sbires pour sa belle enfant, la condition que l'avocat avait mise tout bas à la vie du châtaignier et à la restitution de nos petits champs, troqués contre la cousine d'Hyeronimo. À cette confidence, Hyeronimo, sans rien dire, devint plus rouge et plus resplendissant de colère contenue, que quand il s'était jeté, sa hachette à la main, seul contre dix hommes armés. Fior d'Aliza ne le vit pas, mais elle devint pâle comme un linge et se colla convulsivement contre le sein de sa mère.

Quant à moi, je mis ma tête aveugle entre mes deux mains, sur mes genoux tout tremblants, et je pressentis confusément de grands malheurs. Hélas! pourquoi ces seigneurs pèlerins de Lucques nous avaient-ils découverts dans notre pauvre cabane, et pourquoi Fior d'Aliza les avait-elle éblouis, comme une étoile dans un ciel de nuit, sur nos montagnes, éblouit l'oeil et fait rêver à mal le berger!

CXII

Ces pressentiments n'étaient que trop fondés, monsieur; pourtant nous fûmes bien tranquilles pendant un certain temps après l'événement du châtaignier; nous guérissions avec beaucoup de soins sa blessure, comme vous voyez; tous les jours Hyeronimo et Fior d'Aliza apportaient au pied de l'arbre des mottes de terre humide, enlevées au bord de la grotte, pour rafraîchir l'arbre et pour le panser comme on panse un malade. Nous nous flattions qu'on nous avait oubliés là-bas, dans ce coin de rocher, où nous ne faisions point d'autre mal que de respirer, de nous aimer et de vivre.

CXIII

Mais l'amour d'un débauché qui a vu une innocente, et qui pense l'emmener dans sa maison, est un charbon ardent qui brûle la main et qui ne laisse pas dormir celui qui ne craint pas Dieu plus que le feu dans ses veines. La maudite beauté de l'enfant ne sortait plus de l'oeil du sbire. Il avait résolu, par les conseils de Calamayo, sans doute, de nous entraîner dans la misère, d'éteindre notre foyer, de nous contraindre à aller mendier notre pain dans les rues de Lucques, de nous y ramasser ensuite comme des vagabonds, de nous jeter, ma soeur et moi séparément, dans un hôpital, de forcer Hyeronimo à s'expatrier dans les Maremmes ou sur quelque felouque de pêcheur; de faire enfermer, à cause de sa jeunesse et de sa beauté, Fior d'Aliza dans un couvent, pour l'y faire élever en dame et pour l'épouser ensuite comme par charité, grâce à l'abbesse qui était sa parente et sa complaisante.

Le frère Hilario, qui connaissait la malice du monde de la ville, nous a raconté ensuite toute la chose; mais encore, de quoi pouvions-nous douter? Et quand même nous nous serions doutés de quelque complot de ce genre, comment pouvions-nous nous en défendre? Nous n'avions de notre côté que la Providence; mais il y a des temps où elle se cache comme pour épier jusqu'où va la patience des bons et la perversité des méchants. En ce temps-là, elle paraissait nous avoir entièrement oubliés.

CXIV

Un jour que nous étions sans défiance, ma soeur auprès de sa quenouille sur le seuil de la cabane; moi occupé à tresser des nattes de _sparteria_ avec des joncs devant la porte, assis au soleil; Hyeronimo à retourner les figues qui séchaient sur le toit; Fior d'Aliza et le chien, à garder ses chèvres et ses chevreaux, bien loin derrière les châtaigniers, dans les bruyères qui touchent à notre ancien champ de maïs, sa chèvre entraîna par son exemple ses chevreaux à descendre du rocher dans le maïs et à brouter les mauvaises herbes entre les cannes déjà mûres; cela ne faisait aucun mal, monsieur, car les feuilles des cannes étaient déjà jaunes et sèches, et les chevreaux ne les mordillaient seulement pas; le petit chien Zampogna s'amusait innocemment à courir à travers les cannes après les alouettes, et à revenir tout joyeux vers Fior d'Aliza qui lui jetait des noisettes pour les lui faire rapporter dans son tablier.

Tout à coup, cependant, voilà qu'elle s'aperçut que les chèvres s'égaraient, par habitude, hors de la bruyère, sous les châtaigniers qui étaient à nous; elle lança de la voix et du doigt le petit chien après les animaux pour qu'il les ramenât, comme il avait coutume, à leur devoir. Mais, au moment où Zampogna atteignait la chèvre et ses petits et aboyait autour d'eux pour les faire sortir du maïs, voilà six coups de feu qui résonnent comme des tonnerres derrière les sapins, de l'autre côté du champ, et trois sbires, leurs fusils fumants à la main, qui sortent avec de grands cris de la sapinière et qui se jettent comme des furieux à travers les cannes.

La chèvre laitière était tombée morte du coup, sur le corps d'un des deux chevreaux blancs qu'elle allaitait; l'autre, blessé d'une chevrotine au cou, tout près des oreilles, perdait tout son sang et était venu se réfugier, par instinct, entre les pieds nus de Fior d'Aliza; le petit chien, une jambe de devant à demi coupée par une balle, hurlait, en traînant sa jambe, derrière elle; la pauvre petite, atteinte elle-même de quelques gros grains de plomb qui avaient ricoché, aux deux bras, jetait des cris déchirants, non sur ses blessures qu'elle ne sentait pas, mais sur le carnage de sa chèvre, de ses chers chevreaux et du pauvre Zampogna; elle courait vers nous en emportant le chevreau expirant sur son sein, suivie de Zampogna qui marchait sur trois pattes et qui arrosait l'herbe de son sang.

CXV

À ces coups de feu, à ces cris, à cette vue, monsieur, nous nous étions tous levés en sursaut, comme à un coup de feu du ciel, pour courir au-devant de notre enfant; la mère nous devançait les bras tendus, les cheveux épars; moi-même je courais au bruit sans mon bâton, comme si j'y avais vu clair, à la seule lueur de mon coeur; Hyeronimo, s'élançant du toit d'un seul bond, avait décroché du mur, en passant, l'espingole de son père, qui n'avait pas été déchargée depuis sa mort; il courait comme le feu du ciel au secours de Fior d'Aliza, à la fumée des six coups de feu, flottant comme un brouillard sur les cannes de maïs. Arrivé à quelques pas de sa cousine, à la vue de son sang et à la voix du sbire, il avait tiré au hasard son coup de feu sur ces assassins; un d'eux, soutenu par ses compagnons, s'enfuyait avec eux frappé d'une balle à l'épaule.

--Scélérat! criaient-ils en s'éloignant, dernière portée d'un nid de brigands! tu as été pour ton malheur plus adroit que tu ne croyais l'être. Va! tu t'es tué toi-même en frappant notre sergent: vie pour vie, sang pour sang; ce sera ton premier et dernier crime.

Et nous les entendîmes, cachés par les sapins, casser et couper des jeunes tiges pour en faire un brancard sur lequel ils emportèrent leur camarade mourant à la ville.

CXVI