Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 16

Chapter 164,073 wordsPublic domain

--Ah! monsieur, il nous restait le châtaignier, notre père nourricier d'âge en âge, et le vaste espace d'herbe fine et de mousse broutées qui s'étend sous son ombre et sur ses racines... C'est-à-dire, continua-t-il en se reprenant, que le châtaignier, principale source du revenu du domaine des Zampognari, avait été partagé en quatre parties par les arpenteurs arbitres: le tronc de l'arbre avec toutes les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin, appartenaient au sbire, représentant de nos anciens parents; ils pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, même l'étroncher en partie s'il leur paraissait nuisible; mais tous les fruits qui tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent le midi et qui s'étendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour et sur le toit de la maison, étaient à nous. Il y en avait encore bien assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute l'année, pourvu que le caprice ne prît pas aux propriétaires du fonds et du tronc de l'arbre de le couper. Mais il n'y avait pas de crainte; car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour eux soixante sacs de belles châtaignes: ils auraient ruiné leur propre domaine en l'abattant.

LXXXIX

Nous nous contentâmes donc de ce partage; que pouvions-nous dire? Dieu est le maître d'ouvrir ou de rétrécir sa main à ses créatures! On nous laissait encore le troupeau composé de cinq brebis, de trois chèvres avec leurs chevreaux et du chien que vous voyez là sur ses trois pattes, et qui a l'air d'écouter sa propre histoire dans la nôtre. Hyeronimo enfant l'avait appelé _Zampogna_, parce qu'il aimait la musique comme un _pifferaro_, et que toutes les fois que nous voulions le faire revenir avec les chevreaux du pâturage où il gardait les moutons, nous n'avions qu'à sonner un air de musette sur la porte.

Nous avions de plus le droit de faire pâturer les cinq moutons et les trois chèvres dans tous les steppes en friche, dans les bruyères incultes et dans les bois de lauriers, pourvu que les bêtes ne touchassent ni aux mûriers, ni au champ de maïs, ni à la vigne, ni à l'herbe du pré dans le ravin de la source; nous pouvions aussi faire un sentier à travers le pré et aller puiser de l'eau, pour nous et pour les bêtes, à la source sous la grotte; mais il nous était défendu de troubler l'eau du bassin en y lavant les toisons; le beau bassin d'eau claire, où Fior d'Aliza se plaisait tant à se mirer à travers les branches de saule, ne devait plus réfléchir que les étoiles de là-haut. C'était pourtant notre étoile, à nous, et la source parut devenir sombre depuis que l'enfant ne s'y mirait plus à côté de son cousin.

XC

Voilà, monsieur, comme tout fut fait par la volonté des juges de Lucques. Ces hommes s'en allèrent gaiement le soir, après leur opération finie, et nous restâmes tous les cinq sans nous dire un mot, jusqu'à la nuit noire, sur le seuil de notre porte. Chacun pensait, à part soi: «Qu'allons-nous faire? Fior d'Aliza pensait à son pré tout fleuri d'étoiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne rapporterait plus les brassées embaumées à l'étable des bêtes; Antonio, à ses belles quenouilles de maïs barbues et dorées qui allaient être moissonnées par d'autres et pour d'autres que nous; Magdalena, à ses vers à soie qui allaient mourir faute de feuilles de mûrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dévideraient plus sur son rouet pendant les soirs d'hiver pour remplir de sel le bahut de bois de noyer au coin de l'âtre.

Moi, je pensais aux sacs de châtaignes que les cueilleurs de la plaine viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu'ils emporteraient à Lucques, sans s'inquiéter s'il nous en resterait pour vivre sur les cinq branches réservées aux habitants de la maison.

Je pensais aussi à cette pauvre vieille vigne qui avait coûté tant de peine à cultiver, à nos pères et à nos mères, à ces ceps reconnaissants, comme s'ils avaient des coeurs humains, qui montaient de si loin pour embrasser la porte, la fenêtre, le toit, de leurs pampres les plus lourdes grappes. Pauvres ceps! dont les racines ne seront plus à nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs grappes nous serviraient encore de si bas.

Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des arbres domestiques; on n'avait pas pu nous en déposséder, parce que leurs racines étaient sous les murs de la maison; c'était une bonne récolte qui n'était pas à dédaigner dans les années où la fleur des châtaigniers aurait gelé sous le givre; les figues, séchées sur le toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien tassés; c'était quasi de quoi nous empêcher de mourir de faim, en les faisant gonfler et cuire dans le lait des chèvres.

Nous nous couchâmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de l'un ne fît pleurer l'autre, mais nous ne dormîmes pas, bien que nous en fissions le semblant. J'entendis toute la nuit chacun de nous se retourner dans sa couche et soupirer le plus bas qu'il pouvait, pour cacher son insomnie à la famille; jusqu'au chien qui ne dormit pas cette nuit-là, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du côté de Lucques, comme s'il avait compris que les hommes qui étaient partis par ce sentier n'étaient pas nos amis. Ah! les bêtes, monsieur, cela en sait plus long que nous, allez; celui-là vous le fera bien voir tout à l'heure.

XCI

Dès qu'il fit jour, nous sortîmes tous ensemble, y compris les bêtes et le chien; nous allâmes reconnaître de l'oeil, aux beaux premiers rayons du soleil d'été rasant les montagnes, dont il semblait balayer les longues ombres et sécher la rosée, le dommage que la journée de la veille nous avait fait.

Hélas! qu'on nous en avait pris long, et qu'il nous en restait peu. Comme _Jephté_, dans la Bible, monsieur, qu'on dit qui alla se pleurer elle-même sur les collines, nous ne pûmes nous empêcher de nous pleurer nous tous: Fior d'Aliza, sur son beau pré vert et sur les bords fleuris de son bassin au bord de la grotte, dont elle aimait tant la chute de la source, gaie et triste, dans le bassin; Hyeronimo, sur ses tiges presque mûres de maïs, dont il embrassait des lèvres les plus belles quenouilles en leur disant adieu dans sa pensée; Magdalena, dans la plantation des mûriers dont les feuilles ne gonfleraient plus son tablier pour les rapporter à ses petites bêtes fileuses comme elle; moi, sous le châtaignier qu'on nous avait coupé en quatre sur le papier, dont nous n'aurions plus que l'ombre d'un côté, et ce que l'automne fait tomber par charité sur notre herbe, et dont je n'aurais pas même une branche en toute propriété, à moi, pour m'y tailler une bière!

XCII

Les bêtes ne comprenaient pas pourquoi nous les retenions à côté de nous par les cornes ou par la laine, et pourquoi nous les empêchions de s'aller repaître, comme à l'ordinaire, dans le bois, dans l'herbe, sous les mûriers, dans les allées gazonnées de la vigne.

Après avoir bien regardé, bien soupiré et bien sangloté devant chacun de ces morceaux du domaine, qui étaient aussi des morceaux de notre pauvre vie, nous rentrâmes en silence dans le petit espace presque inculte qui nous était réservé, nous attachâmes les bêtes dans la cour herbeuse, à la porte de l'étable. Fior d'Aliza alla ramasser des herbes le long des sentiers qui n'appartiennent à personne; Hyeronimo alla ramasser des branches et des fagots de feuilles dans les rejets de châtaigniers, sur les hautes montagnes du couvent, abandonnées aux daims et aux chevreuils.

Les deux enfants revinrent bientôt, chargés de plus d'herbes et de feuilles qu'il n'en fallait pour les cinq brebis et les trois chèvres; mais la liberté manquait aux pauvres bêtes: elles nous regardaient et semblaient nous demander de l'oeil pourquoi nous ne les laissions plus brouter et bondir à leur fantaisie dans le ravin et sur le rocher. Il fallut même aller leur chercher à boire comme à des personnes. Fior d'Aliza et Hyeronimo commencèrent à tracer, en descendant et en remontant, leur sentier étroit vers la source, dont le pré, la grotte et le bassin leur appartenaient tout entiers la veille.

XCIII

Ce fut ainsi, monsieur, que notre vie se replia tout à coup comme un mouchoir qu'on aurait déchiré dans une large pièce de toile. Nous eûmes bien de la peine à nous y faire les premiers temps, et nos pauvres bêtes bien plus encore; elles s'échappaient bien souvent de l'étable, de la cour, de la corde, des mains même de Fior d'Aliza pour courir dans le ravin, dans les mûriers, même dans la vigne.

Quand le _fattore_ (le chef des métayers du capitaine des sbires) montait à la montagne, il y avait toujours quelques pampres traînants rongés par les chèvres dans les ceps, ou quelques maïs égrenés sur le champ, ou quelques branches pendantes des mûriers, effeuillées par les cabris.

Il nous injuriait quelquefois et nous menaçait toujours de faire tuer les bêtes si l'on venait à les surprendre hors de nos limites. Que pouvions-nous faire, que demander excuse et qu'offrir de réparer le dommage à nos dépens? Nous recommandions bien à Fior d'Aliza de tenir de près ses chevreaux et de ne pas quitter de l'oeil les animaux. Mais comme elle avait rencontré deux ou trois fois le capitaine des sbires qui cherchait à l'approcher, qui lui avait pris le menton et qui avait voulu l'embrasser sur ses cheveux, en lui demandant si elle voudrait bien devenir sa femme quand elle aurait ses seize ans; et comme, malgré les honnêtetés de cet homme, elle en avait peur et répugnance, à cause de Hyeronimo et de nous, qu'elle ne voulait jamais quitter des yeux ou du coeur, la petite n'aimait pas à rester dehors toute seule loin de Hyeronimo et de nous; c'est ce qui fait que les bêtes étaient moins bien gardées.

Quant à Hyeronimo, quand on lui parlait seulement du capitaine des sbires, il devenait pâle de colère comme le papier, et sa voix grondait en prononçant son nom, comme une eau qui bout dans la marmite de fer sur notre foyer; pourtant, il ne lui souhaitait point de mal; il était trop doux pour en faire à un enfant; mais il voyait bien, sans que rien fût dit sur ce sujet entre nous, que cet homme puissant voulait nous enlever par caresse, par astuce ou par violence plus que le pré, la vigne, les mûriers ou notre part du châtaignier: c'est peut-être cela, monsieur, qui lui fit comprendre qu'il aimait plus que d'amitié sa cousine, et c'est peut-être aussi la peur du sbire qui apprit après à Fior d'Aliza combien Hyeronimo lui était plus qu'un frère.

Que voulez-vous, monsieur? le chagrin mûrit le coeur avant la saison; quand le ver pique le fruit et que le vent secoue la branche, le fruit véreux tombe de lui-même; ils ne savaient pas ce que c'était que de s'aimer, mais la peur de se perdre faisait qu'ils ne pouvaient pas plus se séparer en idée que deux agneaux nés de la même mère et qui ont sucé leur vie au même pis et à la même crèche.

Ce fut bien là le malheur; ces enfants s'aimaient trop pour que la fille devînt une grande dame de Lucques, et pour que le garçon fît une autre fortune que dans le coeur d'une fille des châtaigniers.

XCIV

--Notre malheur, s'écria la belle _sposa_, en se jetant d'un bond sur le berceau de son enfant, en l'élevant dans ses deux beaux bras nus jusqu'au-dessus de sa tête, et en collant ensuite son charmant visage sur la bouche souriante de son nourrisson; notre malheur! Ah! si Hyeronimo vous entendait comme je vous entends, père!... Et elle lui fit une délicieuse moue avec les lèvres.

Elle se rassit et se remit à remuer du pied le berceau du petit, toute rêveuse et toute rouge d'avoir laissé échapper ce cri de deux amours dans une seule voix.

XCV

--Eh bien! vous allez voir ce que nous eûmes à souffrir, ces pauvres innocents et nous, continua l'aveugle.

L'automne approchait, les grappes de la treille devant la porte et celles des pampres qui enlaçaient la maison et le toit, comme le filet du pêcheur enlace l'eau dans ses mailles, commençaient à rougir et à sucrer les doigts de Fior d'Aliza. Elle en cueillait çà et là une graine en passant sous les feuilles; nous nous promettions une riche vendange pour la fin de l'automne, des raisin à sécher sur la paille et une petite jarre de vin sucré pour les fêtes de Noël et du jour de l'an dans le cellier.

Tout à coup Hyeronimo s'aperçut que les feuilles de la vigne jaunissaient et rougissaient comme des joues de malade, avant que les raisins eussent achevé de rougir; que les branches se détachaient des murs comme des mains qui ne se retiennent plus par les ongles à la corniche, et que les grappes, elles-mêmes mortes, commençaient à se rider avant d'être pleines, et ne prenaient plus ni suc ni couleur dans les sarments détendus.

--Ô ciel! dit-il, la vigne est malade; les passereaux eux-mêmes ne becquètent plus les grappes, tant elles sont âpres; une _lune_ a passé par là.

--Allons voir, dirent ensemble les enfants, si la vigne, dans le champ, a pâli ou séché sous la même lune.

Ils y coururent et ils revinrent en pleurant, comme Adam et Ève qui sont en peinture là-haut aux Camaldules, quand ils virent pour la première fois mourir quoi? un homme? un animal? un insecte? non, une feuille!... quelque chose qui frémissait, mon bon Seigneur!...

La vigne, notre vigne à nous, n'était pas malade, elle était morte, morte pour toujours; morte comme si elle n'avait jamais vécu. Ces belles larges feuilles qui étaient bien à nous, puisque leurs pampres nous avaient cherchés de si loin pour s'accrocher à nos tuiles sur le toit et à nos piliers de pierre devant la porte, et jusqu'aux lucarnes de la chambre haute de Fior d'Aliza, où elles se glissaient par les fentes du volet; ces beaux sarments serpentant qui faisaient notre ombre l'été, notre gaieté l'automne, notre joie sur la table l'hiver, nous caressaient pour la dernière fois comme un chien qui meurt en vous léchant les pieds; morts non pas pour tout le monde, monsieur, mais morts pour nous.

Une belle nuit, sans que nous nous en fussions doutés, le _fattore_ (le métayer) du sbire propriétaire, prétendant que la sève, en montant jusqu'à notre cabane, appauvrissait la vigne-mère et stérilisait les ceps d'en bas, avait coupé à coups de serpes les vieux gros pampres serpentant qui nourrissaient nos sarments contre nos murailles, de sorte que le cep, lui, restait vivant dans la vigne basse, mais les rejets étaient morts désormais pour nous!...

XCVI

Jamais je ne vous dirai le chagrin de la cabane à ces cris des deux enfants qui pleuraient ces berceaux de leur enfance, ces feuilles de leur ombre, ces grappes de leur soif, ce crépissage vivant et aimant de leur pauvre toit; et les lézards qui couraient si joyeux parmi leurs feuilles; et les merles qui picotaient si criards, comme des oiseaux ivres, les grains premiers mûrs; et les abeilles qui bourdonnaient si allègrement dans les rayons du soleil entre les grappes plus miellées que le miel de leurs ruches; et le soleil couchant le soir sur la haute mer, et la lune tremblante à terre, quand les pampres à travers lesquels elle passait tremblaient eux-mêmes au vent de la nuit! Enfin tout! tout ce qu'il y avait pour nous et pour eux de parenté, de souvenirs, d'amitié, de plaisir, d'intelligence entre ce treillage plus vieux que nous tous devant la maison.

--Oh! les méchants! s'écria tout le monde en sanglotant et en regardant mourir à petit feu nos chères tapisseries (_sparterias_) de vigne. Mais que pouvions-nous dire et que pouvions-nous faire? Tous nos regrets ne ressouderont pas la branche au cep. Toutes nos larmes ne lui serviront pas d'autre sève! Elle est morte et nous mourrons, il n'y a que cela pour nous consoler. Livrons les dernières grappes aux oiseaux, ces dernières feuilles aux chèvres, ces derniers sarments à notre foyer d'hiver; morte elle nous servira encore tant qu'elle pourra, et nous bénirons encore ses dernières pousses. Et puis après? Eh bien, après, nos murs seront nus contre le soleil et la pluie, il n'y aura pas d'ombre sur la porte, les oiseaux et les lézards s'en iront chercher leur plaisir ailleurs. Le _padre Hilario_ ne s'assoira plus, en s'essuyant le front, sous la treille, et en suspendant ses deux besaces aux noeuds entrelacés du gros pampre; qu'y pouvons-nous? Le papier est le papier; il ne parle pas pour s'expliquer; d'ailleurs, il aurait beau s'expliquer, le mal est fait; il ne ferait pas reverdir en une parole des pampres de trois cents ans. Il a dit: «La vigne est au sbire, la treille est à vous;» mais il n'a pas dit que le propriétaire de la vigne n'aurait pas le droit de couper son pampre!

Un frisson nous prit à ces mots, nous pensâmes tous, et tous à la fois au châtaignier, notre seul nourricier sur la terre.

Dieu! nous écriâmes-nous, le papier dit bien que les châtaignes tombant sur nous sont à nous, mais il ne dit pas que le propriétaire du tronc, des racines et des branches n'aura pas le droit de couper son arbre. Oh! malheureux que nous sommes, si cela devait arriver jamais, que deviendrions-nous?

XCVII

À ces mots, nous entendîmes monter par le sentier de rochers polis, du côté de Lucques, le _padre Hilario_; il suait et il soufflait comme une mule trop chargée qui a besoin qu'on la soulage, au sommet de la montée, de sa charge.

Le _padre Hilario_ était le frère commissionnaire du couvent des Camaldules de San Stefano; c'était un beau vieillard à grande barbe blanche; une couronne de cheveux fins comme des fils de la Vierge, autour de sa tonsure, le rendait tout à fait semblable aux statues de san Francisco d'Assise, sur les murs du choeur des Franciscains de Lucques; il était si vieux qu'il nous avait tous vus naître; mais il n'était point cassé pour son âge, il était seulement un peu voûté par l'habitude de porter des besaces gonflées des cruches d'huile et des outres de vin du couvent, et de monter à pas mesurés les sentiers à pic de la montagne.

Notre cabane était à peu près à moitié chemin de la plaine aux Camaldules; il avait l'habitude, depuis plus de quarante ans, de s'y arrêter un bon moment pour respirer et pour converser un instant avec les Zampognari; il avait caressé les enfants, marié les jeunes filles, consolé et vu mourir les vieillards de cette cabane. Il n'était pas de nos parents, on ne savait pas même où il était né; il y en a qui disaient qu'il avait été soldat sur les galères de Pise, prisonnier des corsaires à Tanger, échappé d'esclavage avec une Mauresque convertie sur une barque dérobée à son père; qu'ils avaient été assaillis par une tempête, poursuivis par les pirates sur la Méditerranée, et que, dans le double danger de périr par la mer ou par la vengeance des Turcs qui allaient les engloutir ou les atteindre, ils avaient fait voeu à saint François, quoique amants, de se faire lui ermite, elle nonne, si saint François les sauvait miraculeusement du danger. Saint François avait apparu entre deux nuées sur le mât de leur frêle barque; les pirates avaient sombré, le vent s'était calmé, la mer, aplanie comme un miroir; et un courant invisible les avait portés sur le sable près de l'écueil de la _Meloria_, sur la côte toscane. Ils s'étaient embrassés pour la première et la dernière fois en ce monde, et ils étaient allés pieds nus, chacun de son côté, elle à Lorette, lui à San Stefano de Lucques, se présenter à la porte de deux couvents.

XCVIII

Saint François, content de leur fidélité à accomplir leur voeu, les avait fait accueillir comme si on les attendait, elle comme soeur converse, lui comme frère servant, à la porte des Carmélites de Lorette et des Camaldules de Lucques. Ils ne devaient se rencontrer que dans le paradis.

Voilà ce que l'on disait dans les montagnes du père Hilario; mais lui, il n'en disait jamais un mot dans ses entretiens avec nous; on eût dit que san Francisco lui avait ôté la mémoire de ses amours ou qu'il lui avait mis le doigt du silence sur les lèvres; il ne parlait jamais que de nous, des anciens de la cabane qu'il avait connus, des mariages, des naissances, des morts de la famille, de l'abondance ou de la rareté des châtaignes, du prix de l'huile pour les lampes du sanctuaire, et quelquefois des révolutions qui se passaient là-bas dans les plaines, à Florence, à Sienne, à Rome ou à Lucques.

«Mais cela ne nous regarde ni vous ni moi, disait-il toujours, en finissant ses entretiens et en reprenant ses besaces sur l'épaule, son rosaire à la main; le flot des hommes ne montera pas si haut qu'où nous sommes; il y aura toujours des neuvaines à l'autel des Camaldules et toujours des _pifferari_ qui viendront acheter des _zampognes_ pour prier devant les Madones ou pour faire danser aux noces des Maremmes. Allons notre chemin au ciel et sur ces montagnes, et que san Francisco bénisse la cabane comme le couvent.»

Puis il se remettait en route comme un Juif-Errant, et nous entendions son pas au bruit de ses sandales sur la roche, longtemps après qu'il avait disparu derrière les sapins.

XCIX

Bien qu'il ne fût pas de nos parents (au moins, nous le croyions), le père Hilario nous aimait par une vieille habitude. Il s'étonna, ce jour-là, de nous trouver tout pâles et tout en larmes. Il ne savait rien de ce qui s'était passé depuis trois mois, qu'il n'était ni monté ni descendu par le sentier des Zampognari, ni des visites du capitaine des sbires, ni du procès de Nicolas del Calamayo, ni du partage du domaine revendiqué par les héritiers des _Bardi_, ni de la revente de leurs droits au sbire, ni des poursuites de cet homme puissant pour épouser, par ruse ou par violence, la belle enfant qui l'avait, par malheur, ébloui comme un soleil levant dans les yeux d'une taupe; ni de tous nos champs confisqués avec leurs riches promesses de récoltes, ne nous laissant que le quart des châtaignes, les cinq brebis et les chevreaux pour subsistance; ni enfin de l'abomination qu'on venait de nous faire, avec une si infernale malice, en tuant notre vigne sur notre propre mur, comme on aurait tué notre chien sur les pieds de l'aveugle pour le faire trébucher dans le précipice!

C

--Oh! quoi, dit-il, ils ont bien eu le coeur de couper les pampres qui montent innocemment de père en fils jusqu'à votre foyer!... Hélas! c'est trop vrai, ajouta-t-il en levant les mains au ciel et en regardant les feuilles mortes qui n'avaient plus la force de supporter le poids de leurs lourdes grappes flétries. Se peut-il que la malignité des hommes aille jusque-là? Ah! que j'y ai passé de bons soirs à causer à l'ombre, avec vos braves pères, en buvant une goutte du bon jus de vos ceps et en bénissant san Francisco des dons de Dieu pour les coeurs simples; mais à présent, continua-t-il, je ne repasserai jamais là sans maudire la perversité des méchants!... Mais non, ajouta-t-il en se reprenant, non, ne maudissons personne, même ceux qui nous font du mal; plaignons-les, au lieu de les haïr. La pitié est la charité des persécutés envers les persécuteurs: c'est la seule vengeance qui plaît à Celui qui est là-haut. Prions pour eux; n'est-ce pas plus malheureux d'être bourreau que d'être victime?

CI

C'est ainsi qu'il nous consola, en prenant part, par ses larmes, à la mort de notre treille, et qu'il tourna notre colère en miséricorde pour nos ennemis. Puis:

--Voyons donc, dit-il, ce fatal papier qui vous a dépossédés de l'héritage des Zampognari, que j'ai toujours cru aussi à vous que ce rocher est à la montagne, ou que cette mousse est à ce rocher. Je suis bien vieux, j'ai plus de quatre-vingt-dix ans d'âge; qui sait peut-être si le bon Dieu ne m'a laissé vieillir ainsi inutile à moi et au monde, que pour rendre témoignage pour les pauvres Zampognari contre quelques traits de plume de scribe, qui cherche des procès pour gagner son pain dans des paperasses, comme l'écureuil cherche la noisette dans la mousse en retournant les feuilles mortes? Donnez-moi ce papier: la première fois que j'irai encore à Lucques, je le ferai voir au professeur de droit Manzi, mon vieil ami.