Cours familier de Littérature - Volume 21
Part 15
Je n'y pensais plus deux jours après, et je n'en parlais déjà plus à la maison, quand le jeune capitaine des sbires redescendit avec ses amis de l'Ermitage.
Cette fois, Fior d'Aliza, c'était un dimanche, revenait de la messe des Camaldules avec son cousin Hyeronimo, revêtu de ses plus beaux habits. Les derniers sons de la cloche d'argent des ermites résonnaient encore, comme une gaieté des anges, à travers les branches du châtaignier; le soleil d'automne éblouissait dans les feuilles jaunes; les châtaignes, presque mûres, tombaient une à une, avec les feuilles d'or, sur l'herbe court tondue par les brebis; on entendait la cascade pleuvoir allègrement dans le bassin, et les merles siffler de joie en se frôlant les ailes et en se rappelant dans les lauriers. Il semblait qu'une joie sortait du ciel, de l'eau, de l'arbre, de la terre, avec les rayons, et disait, dans le coeur, aux oiseaux, aux animaux, aux jeunes gens et aux jeunes filles: «Enivrez-vous, voilà la coupe de la vie toute pleine.» Dans ces moments-là, monsieur, on se sentait, de mon temps, soulevé pour ainsi dire de terre, comme par un ressort élastique sous les pieds.
LXXV
Les enfants le ressentirent et se mirent à danser, l'un devant l'autre, comme deux chevreaux, au pied du châtaignier, moitié dans l'ombre, moitié sous les rayons. Hyeronimo avait ses guêtres de cuir serrées au-dessus du genou par ses jarretières rouges, son gilet à trois rangs de boutons de laiton, sa veste brune aux manches vides, pendante sur une épaule; son chapeau de feutre pointu, bordé d'un ruban noir, qui tombait sur son cou brun et qui s'y confondait avec ses tresses de cheveux; sa cravate lâche, bouclée sur sa poitrine par un anneau de cuivre, sa _zampogne_ sous le bras gauche qui semblait jouer d'elle-même, comme si elle avait eu l'âme des deux beaux enfants dans son outre de peau.
LXXVI
Fior d'Aliza avait son riche habillement des dimanches, ses épingles de fer à bouts d'or traversant ses cheveux, son collier à trois rangs de saintes médailles, avec des reliques, dansant sur son cou; son corset de velours noir sur sa gorgère rouge et évasée, que son jeune sein ne remplissait pas encore; son jupon court, de laine brune, ses pieds nus, ses sandales à la main, comme deux tambours de basque, avec leur courroie. Ils dansaient ainsi de joie, pour danser, sans se douter seulement que le malheur les épiait sous la figure de ce capitaine des sbires et de ses amis, en habits noirs, derrière les arbres.
LXXVII
--Allons, mon garçon, viens avec nous pour nous montrer les sentiers qui raccourcissent la descente vers Lucques, cria tout à coup à Hyeronimo le chef des sbires. Nous te donnerons une poignée de _baïoques_ pour la récompense.
--Volontiers, messieurs, répondit gracieusement Hyeronimo en reprenant ses sandales ferrées et en jetant à terre sa zampogne, mais je n'ai pas besoin de baïoques pour rendre service; nous sommes assez riches à la cabane, avec nos châtaigniers et notre maïs, pour donner aux pauvres pèlerins sans rien demander aux riches comme vous.
Il se mit à marcher gaiement devant eux en laissant la pauvre Fior d'Aliza, un pied levé, tout étonnée et toute triste de ne plus pouvoir continuer la danse, par un si beau matin d'automne.
LXXVIII
De ce jour-là, monsieur, il n'y a plus eu une belle matinée pour nous.
Mais, excusez-moi, le reste est si triste, qu'une pauvre femme comme moi ne pourrait plus vous le raconter sans pleurer. Si vous en voulez savoir plus long, il faut que l'aveugle vous le raconte à son tour, ou bien Fior d'Aliza elle-même, car, pour ce qui concerne la justice qui vint se mêler de nos affaires et nous ruiner, Antonio comprend cela mieux que moi; et, pour ce qui concerne l'amour avec son cousin Hyeronimo, rapportez-vous-en à la jeune _sposa_; c'est son affaire à elle, et je ne crois pas que, de notre temps, on s'aimât comme ils se sont aimés...
--Et comme ils s'aiment, dit, en reprenant sa belle-soeur, l'aveugle...
--Et comme ils s'aimeront, murmura tout bas entre ses dents la fiancée.
CHAPITRE IV
LXXIX
L'aveugle, après avoir bu une goutte de mon _rosoglio_ dans ma gourde, reprit le récit juste où la veuve l'avait interrompu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Quand Hyeronimo remonta de Lucques le soir, bien avant dans la nuit, à la cabane, il nous raconta que les messieurs de Lucques avaient été pleins d'honnêteté et de caresses pour lui pendant tout le chemin, qu'ils s'étaient arrêtés dans toutes les _osteries_ des gros villages qu'ils avaient rencontrés pour s'y rafraîchir d'un verre de vin, d'une grappe de raisin, d'un morceau de _caccia-cavallo_, sorte de fromage dur et brillant, comme un caillou du Cerchio, et que partout on l'avait forcé de se mettre à table avec eux et de boire comme un homme, jusqu'à ce que les yeux lui tournassent dans la tête et la langue dans la bouche, comme pour le faire babiller à plaisir sur Fior d'Aliza, sa cousine; sur Léna, sa tante; sur l'aveugle et sur sa famille.
Le capitaine des sbires lui-même, un peu aviné, ne tarissait pas, nous dit-il, sur la beauté de Fior d'Aliza sortant tout échevelée de la grotte aux chèvres, s'essuyant les pieds à l'herbe, et les bras à la laine des petits agneaux qu'elle venait de laver. «Encore un ou deux printemps,» disait-il tout bas.
LXXX
Un vieux petit pèlerin tout mince et tout vêtu de noir, d'un habit râpé avec un rabat mal blanchi autour du cou et une plume à écrire derrière son oreille, l'écoutait en l'approuvant finement du sourire.
--Signor Bartholomeo _del Calamayo_, lui disait à l'oreille le capitaine à moitié gris, vous êtes mon ami ou vous ne l'êtes pas.
--Votre ami à tout faire, lui répondit le scribe. Commandez-moi, il n'y a rien à quoi je ne puisse réussir avec ma plume, comme vous avec votre espingole.
--Ceci ne sera pas oeuvre d'espingole, mais de plumitif, reprenait le sbire, en lui passant le bras autour du cou et en le pressant contre sa poitrine. Jurez que vous me servirez pour découdre d'un coup de canif cette fiançaille entre ces enfants, qui ne savent pas même ce que fiançaille veut dire.
Jusqu'ici j'ai méprisé le mariage, je suis arrivé à quarante ans sans que mon coeur ait battu plus vite d'une pulsation à la vue d'une femme, veuve ou fille, _contadine_ de village ou dame de la ville; mais l'âge vient, je suis libre, je suis riche. Chacun à son heure, il faut faire une fin. Une belle fille à la maison, c'est une fin de l'homme; la voilà mûre bientôt, et moi encore assez vert. C'est à San Stefano que je dois d'avoir changé d'idée. J'allais y chercher le bon Dieu et j'y ai trouvé le diable sous la figure d'un ange. Allons, Bartholomeo del Calamayo, arrangez-moi cela avec votre bec de plume; je vois bien que ce sera difficile, si ces enfants savent déjà s'aimer; mais vous en savez plus que l'amour, astucieux _paglietta_ (chicaneur) que vous êtes; imaginez-moi quelque bon filet de votre métier pour faire tomber cette chevrette des bois dans ma carnassière. N'ayez pas peur, Bartholomeo, mon compère; l'argent, s'il en faut, ne vous manquera pas, le crédit non plus; je suis l'ami du camérier du duc; les juges de Lucques ne peuvent pas exécuter un de leurs arrêts sans moi; le chef de la police du duché a épousé la fille de ma soeur; tous les sbires de la campagne sont sous mes ordres; c'est moi qui préserve contre les braconniers les chasses du souverain; on m'aime et l'on me craint partout, là-haut et là-bas, comme un grand inquisiteur des forêts du duché. À nous deux, vous le chien quêteur, moi le tireur, ne rapporterons-nous pas au logis cette colombe aux pieds roses?
Bartholomeo riait bêtement des joyeusetés dites à demi-voix par son ami le sbire; les autres remplissaient et vidaient leurs verres avec moi. À la porte de Lucques, je leur ai souhaité _felicis sima notte_, et je les ai laissés regagner, tout trébuchant de fatigue et de vin, chacun leur porte.
LXXXI
Nous ne fîmes pas beaucoup d'attention, les uns et les autres, à ces propos de buveurs ni à ces projets du dimanche que le lundi dissipe, et nous continuâmes à vivre en paix et en gaieté jusqu'après l'hiver.
Au printemps, la petite, qui touchait à ses treize ans, et qui avait grandi jusqu'à la taille de sa tante, commença à craindre de s'éloigner seule de la maison pour aller sarcler le maïs ou cueillir les feuilles de mûrier. Elle rencontrait souvent des inconnus dans le sentier du couvent, ou auprès de la grotte, ou sur le bord du bois de lauriers, ou même jusque sous le châtaignier, qui faisaient semblant de se reposer à l'ombre, en montant aux Camaldules ou en chassant dans la montagne.
Le capitaine des sbires cherchait, de temps en temps, à l'aborder sur le seuil de la maison, et il lui adressait des compliments qui la faisaient rougir et fuir. Elle avait peur sans savoir de quoi; les yeux de cet homme ne lui plaisaient pas; plus ils étaient tendres, plus ils l'effrayaient; elle priait sa tante ou son cousin de ne jamais la laisser seule avec lui.
Quand il vit cela, il cessa, un certain temps, de rôder dans la montagne; mais un jour que ma soeur était seule à la maison, parce que j'avais suivi Hyeronimo et Fior d'Aliza au ruisseau pour tondre les brebis et pour laver avec eux les toisons, un petit monsieur sec, mince et noir comme un homme de loi ou comme un huissier, entra dans la cabane en saluant bien bas et en présentant un papier à ma belle-soeur.
Elle ne savait pas lire; elle pria l'étranger de mettre le papier timbré sur la huche, en lui disant que nous le ferions lire le lendemain par le frère camaldule qui passait deux fois par semaine pour porter les vivres au couvent.
--Il n'y a pas besoin, dit l'homme de loi; appelez votre fils, votre frère et votre nièce, qui ne sont pas loin; je vais vous lire la citation moi-même.
Nous remontâmes tout surpris. Hyeronimo reconnut la ressemblance de ce messager avec Bartholomeo del Calamayo, l'ami du capitaine des sbires, de l'année précédente, mais il ne fit pas semblant, et l'enfant garda sa pensée en lui-même.
LXXXII
--Vous êtes bien, dit l'homme de loi à mon frère, Antonio Zampognari, fils de Nicolas Zampognari et d'Annunziata Garofola, vos père et mère?
--Oui, dit mon frère.
--Et vous, me dit-il, vous êtes bien Magdalena Zampognari, fille de Francesca Bardi et de Domenico Cortaldo, vos père et mère, du village de Bel-Sguardo, en plaine?
--Oui, répondis-je.
--Eh bien! poursuivit-il d'une voix tranquille comme s'il nous avait dit bonjour, voici une citation des enfants et héritiers de Francesco Bardi et Domenico Cortaldo, représentants légitimes de la branche aînée des Zampognari, qui réclament, en vertu d'un jugement en bonne forme, le partage de la maison, domaine, eaux, bois et champs du domaine des Zampognari, leurs ancêtres, dont il ne vous revient que le quart, puisque vous, Antonio Zampognari, et vous, Magdalena Bardi, épouse de Felice Zampognari, vous ne représentez que le quart de la succession totale consistant dans le domaine habité et cultivé par vous. Ordre donc, ci-dessous, du tribunal souverain de Lucques de procéder au partage du domaine et du _podere_ (métairie), et d'en remettre les trois quarts aux héritiers _Bardi di Bonvisi_, légitimes propriétaires du reste, se réservant, lesdits héritiers, de revendiquer contre vous, quand ils le jugeront opportun, leur part arriérée de jouissance des fruits dudit domaine, injustement retenus par vous et vos ascendants depuis l'année 1694.
LXXXIII
Si les murs de la maison et le châtaignier qui la couvre s'étaient tout à coup écroulés sur nos têtes, nous n'aurions pas été plus atterrés que nous ne fûmes à la lecture de cette sommation, de rendre les trois quarts de notre domaine; c'est comme si on nous avait demandé les trois quarts de notre vie à tous les quatre.
--Qu'avez-vous à dire? nous demanda froidement, la plume en main et le papier sur le genou, l'homme de loi.
Nous nous regardâmes tous les quatre sans rien répondre; que pouvions-nous répondre, monsieur? Nous étions nés là comme le figuier, la vigne et les chèvres, sans savoir qui nous avait semés. Il n'y avait jamais eu, de père en fils, d'oncle en neveu, dans la famille, ni de titre de propriété, ni division, ni partage; nous croyions que le domaine était à nous comme la terre est aux racines du châtaignier qui nous avait vus naître, ombragés et nourris depuis le premier jour; l'habitude de vivre et de mourir là était notre seul acte de propriété.
Nous baissâmes la tête et nous dîmes à l'homme de loi qui venait nous retrancher les trois quarts du bien:
--Puisque les juges de Lucques, qui sont si savants, le disent, il faut bien que cela soit vrai. Nous ne voulons pas garder le bien d'autrui, n'est-ce pas? Faites donc de nous ce que vous voudrez; partagez le bien et les bêtes, pourvu qu'on nous laisse la cabane et le châtaignier, dont les racines sont dessous et dont les branches tombent sur le toit, et un chevreau sur trois, et mon pauvre chien qui les garde et qui me conduit quand je monte à la messe les dimanches; et nos deux enfants, qui sont bien à nous, puisque c'est nous qui les avons nourris et élevés, et qu'ils s'aiment bien et qu'ils nous aident comme nous les avons aidés dans leur enfance. Nous vivrons de peu, mais nous vivrons encore. Qu'il soit fait selon ce papier, et le bon Dieu pour tous!
LXXXIV
--Eh bien! dit l'homme de loi, puisque vous n'en appelez qu'au bon Dieu, on vous enverra demain deux commissaires au partage qui limiteront votre quart d'avec les trois quarts revenant par le jugement aux _Bardi de Bel-Sguardo_; j'oubliais de vous dire que, par un autre papier que voici, les Bardi, vos parents, ont vendu leurs droits sur l'héritage à _Gugliamo Frederici_, capitaine des sbires de la ville et du duché de Lucques; c'est un brave homme avec qui vous pourriez vous accommoder et qui pourra, par charité, vous laisser le choix du quart du domaine qu'il vous conviendra de garder à vous, en réservant de faire valoir ses droits sur les intérêts accumulés, depuis que vous jouissez indûment de la totalité des revenus. Qui sait même si tout ne pourra pas s'arranger entre lui et vous, de bonne amitié; l'homme est puissant et riche, et si vous y mettez de la complaisance, il n'y mettra peut-être pas de rigueur.
Là-dessus il nous remit les deux papiers, nous salua poliment et redescendit à Lucques.
LXXXV
Nous restâmes muets et pétrifiés sur le seuil, comme les roches qui pleurent au bord de la caverne.
--Pourvu qu'ils nous laissent le châtaignier, les sept figuiers et les ceps de vigne dont nous faisons sécher les grappes, les figues et les châtaignes pour l'hiver! dis-je à ma belle-soeur.
--Pourvu qu'ils nous laissent les chevreaux et leur mère que j'ai élevés, et dont le lait et les fromages nous nourrissent à leur tour! dit-elle.
--Pourvu qu'ils nous laissent la fontaine, avec le bassin à l'ombre de la grotte, où je me vois dans l'eau en me baignant les pieds et en filant ma quenouille, comme une sainte Catherine dans un ciel d'église, quand je garde les brebis paissant sur le bord!
--Pourvu qu'ils nous laissent le chien de mon père pour me remplacer auprès de lui quand il sort en tâtant le terrain avec son bâton autour de la maison, je suis content! dit Hyeronimo. J'irai m'engager tous les étés dans les bandes de moissonneurs de la campagne de Sienne, et peut-être de Rome; je travaillerai pour nous quatre, comme quatre; le soir, pendant que les autres se reposeront, je jouerai de la zampogna pour les pèlerins ou les pèlerines des saintes du pays; ou bien je ferai danser dans les noces des riches métairies de la plaine de Terracine, et je rapporterai bien assez de froment ou assez de baïoques (monnaie du pays) pour vous nourrir et vous chauffer le reste de l'année.
--Est-ce que nous avons besoin de nous quitter pour bien vivre? reprit Fior d'Aliza toute pâle (à ce que dit sa mère), comme si son coeur s'était arrêté de battre dans sa poitrine. Est-ce que la farine de châtaignes, quand je l'ai bien passée au tamis, bien séchée, bien pétrie avec de la crème de chèvre et bien cuite en galettes dans la cendre entre deux feuilles de châtaignier, n'est pas aussi bonne que le pain ou la _polenta_ (galette de maïs dont se nourrissent les paysans d'Italie)? Est-ce que le bois mort dans les bois de lauriers n'appartient pas à celle qui le ramasse, comme l'épi oublié à la glaneuse? Nous n'aurons pas besoin qu'Hyeronimo aille gagner la _mal'aria_ dans les eaux dormantes de la _Maremme_, dont on voit d'ici les brouillards traîner au bord de la mer comme des fumées d'enfer, n'est-ce pas?
LXXXVI
--Ah! que tu as raison, dit ma belle-soeur à ma fille; si mon pauvre mari avait pensé comme toi, je ne serais pas sans appui sur cette terre.
Je dis la même chose à Hyeronimo, et nous nous reconsolâmes comme nous pûmes le soir, en allant visiter, l'un sa fontaine, l'autre ses plants de maïs déjà en fuseaux et commençant à jaunir; l'autre, ses ceps de vigne en fleur qui embaumaient jusqu'à la maison; l'autre en comptant ses brebis et ses chèvres; moi, en touchant le poil et les oreilles dressées de mon chien qui me léchait le visage et les mains, comme s'il avait compris à je ne sais quoi que nous avions besoin d'être consolés.
L'un disait: Ils nous laisseront ceci; l'autre disait: Ils ne nous prendront pas cela. Fior d'Aliza prenait de la belle eau du bassin dans sa main, s'en lavait le visage et embrassait l'eau qui fuyait entre ses doigts roses, comme si elle avait dit adieu à la source.
Hyeronimo, en regardant ses belles tiges de maïs et en mesurant sa taille à leur hauteur, disait: S'ils nous les prennent, me rendront-ils les gouttes de sueur que j'ai versées sur leurs racines en les plantant dans ce sol si dur et si épierré?
--Et nos écureuils de printemps, et nos corneilles d'hiver, et nos hirondelles d'été, et nos colombes et nos rossignols dans le bois de lauriers ou sur le châtaignier, nous les prendront-ils aussi et se laisseront-ils partager, comme le reste, entre le sbire et nous? disait ma belle-soeur. À ces mots, elle voulait bien rire, mais elle avait comme une larme dans la voix, comme une goutte d'eau dans le goulot d'une gourde qui ne peut ni rester ni couler par le cou de la courge.
Moi, j'étais bien triste aussi, mais je me raisonnais en me disant, à part moi: Ils ne partageront du moins ni ma soeur ni sa fille, ni mon enfant, ni mon pauvre chien. Si tout cela me reste, qu'importe un peu plus ou un peu moins de mesures de terre sur une montagne! Il y en aura toujours assez long et assez large pour recouvrir mes pauvres os quand j'irai rejoindre au ciel la céleste mère de Fior d'Aliza, à qui je pense toujours quand j'entends sa voix si claire dans les lèvres de l'enfant!
LXXXVII
Le surlendemain, les commissaires-arbitres montèrent avec leur écritoire, leurs piquets et leurs compas, à la cabane; nous ne voulûmes seulement pas voir ce qu'ils faisaient, tout cela nous fendait le coeur. L'avocat noir, mince et râpé, avec sa plume au chapeau, que mon fils Hyeronimo avait vu et entendu en guidant les pèlerins, l'année précédente, avec le capitaine des sbires, était auprès d'eux. Ma belle-soeur et les enfants me dirent qu'il avait l'air de compatir à notre chagrin et de s'excuser de représenter, dans l'opération, son ami le capitaine des sbires, mais qu'en dessous il avait plutôt l'air triomphant comme un homme qui a trouvé une bonne idée et qui s'en réjouit avec lui-même.
--Ne vous attristez pas, disait-il à ma belle-soeur, à sa fille et à Hyeronimo, le capitaine est de bon coeur; il ne veut que ce qui lui revient, il ne poussera pas les choses à l'extrême; il m'a chargé de vous ménager. Qui sait même si tout ce que nous allons déchirer ne pourra pas se recoudre, si vous êtes des gens accommodants et de bonne oreille? Il est garçon, il est riche, il voudra se marier un jour; vous avez une belle enfant qui pourra lui plaire. Eh, eh, eh! ajouta-t-il en passant sa main noire d'encre sous le menton de Fior d'Aliza tout en larmes, comme elle a grandi, mûri et embelli, la petite chevrette du châtaignier! C'est un bel avocat que vous avez là en herbe; cet avocat-là pourra bien vous rendre plus qu'on ne vous enlève. Le capitaine n'a que d'honnêtes intentions; n'aimeriez-vous pas bien, ma belle enfant, à changer cette robe de bure brune et ces sandales sur vos jambes nues contre de riches robes de soie, de fins souliers à boucles luisantes comme l'eau de cette cascatelle, et à devenir une des dames les plus regardées du duché de Lucques, où il y en a tant de pareilles à des duchesses?
Il voulut l'embrasser sur le front. Fior d'Aliza se recula comme si elle avait vu le dard d'un serpent sous le bois mort.
--Je ne serai jamais que la fille de ma mère, la soeur ou la femme d'Hyeronimo, dit-elle entre ses dents; et elle se sauva vers son cousin, qui n'avait rien entendu.
Il portait les paquets et les chaînettes des commissaires, comme saint Laurent quand il portait l'instrument de son supplice.
Ma belle-soeur rentra triste et pensive à la maison; elle me raconta l'air et les propos de l'avocat. Nous commençâmes à nous méfier de quelque chose.
LXXXVIII
Deux heures après, tout était fini; les commissaires revinrent avec Hyeronimo, plus pâle, dit-on, qu'un mort; ils nous lurent un acte de partage et de délimitation par lequel on nous retranchait de toute possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce retranchement étaient compris d'abord le champ défriché de maïs d'où nous tirions le meilleur et le plus sûr de notre nourriture, le bois de lauriers qui chauffait le four, la plantation de mûriers qui nous donnait la feuille pour les vers à soie (une once de soie avec quoi nous achetions le sel et l'huile pour toute l'année), enfin le petit pré avec la grotte, la source et le bassin où Fior d'Aliza lavait les agneaux et où pâturaient les brebis et les chevreaux. Hélas! que nous restait-il, excepté la roche et les broussailles autour de la maison et la vigne rampante sur la pente de grès qui descend de la terrasse au midi vers le pré de la grotte!
--Encore la vigne?
--Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pères l'avaient plantée et les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous restaient pas en propriété; seulement les vieux pampres qui sortaient du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimpé de roc en roc jusqu'à la maison, et qui formaient une treille devant la fenêtre et un réseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en automne; c'était assez pour notre boisson, car les enfants et ma belle-soeur ne buvaient que de l'eau, et je ne buvais du vin moi-même que quelques petits coups les jours de fêtes.
--Mais qu'est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard aveugle.