Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 14

Chapter 144,092 wordsPublic domain

--Bien! dis-je. C'est donc à la vieille mère de parler la première, car elle a vu passer bien des ombres du châtaignier sur la bruyère de la montagne, et tomber bien des lits de feuilles mortes sur les racines et sur votre toit.

LXII

--Ah! c'est bien vrai, que j'en ai bien vu tomber et renaître de ces chères feuilles de notre gros arbre, dit-elle en écartant de sa main amaigrie les mèches de ses cheveux blancs, qui lui tombaient de son front sur les yeux. Que voulez-vous, mon jeune monsieur, je l'ai entendu dire à mon père et au père de mon père: notre famille est aussi vieille sur la montagne que le rocher fendu qui pleure de vieillesse, comme mes yeux, et que les racines de l'arbre qui ont fendu la roche en se grossissant sous terre. Ces deux braves hommes ne savaient pas quand nous y étions venus pour la première fois. Ils disaient qu'ils avaient entendu dire, par le plus vieux moine du couvent de là-haut, que les _Zampognari_, c'est notre nom de famille, étaient descendus, dans le temps des guerres des Pisans contre les Florentins, d'un jeune officier toscan prisonnier des Pisans, qui s'était sauvé de la tour de Pise, où il attendait la mort, avec la jeune fille du capitaine geôlier de sa tour, et qu'il s'était bâti, au plus haut de la montagne, alors déserte, une cabane sous les châtaigniers pour y vivre de peu avec sa maîtresse.

Comme elle ne pouvait pas revenir à Pise chez son père, qu'elle avait trahi par amour pour le beau prisonnier, lui, ne voulant pas non plus abandonner celle à qui il devait la vie, avait oublié ici père, mère et patrie; il avait défriché peu à peu quelques petits arpents de terre autour des rochers, il avait été faire bénir son mariage à un ermite de l'Ermitage, qui est aujourd'hui le couvent de _San Stephano_, là-haut, là-haut; il avait fondé la famille dont les fils et les filles étaient descendus les uns ici, les autres là, dans les villages de la plaine, puis il était mort après sa femme.

Leur fils leur avait creusé une fosse en terre sainte, là où vous avez vu le terrain bossué sous une croix de pierre taillée dans les blocs et rougie par les mousses, où les hirondelles se rassemblent, la veille de leur départ, avant le coup de vent de mer de septembre, quand les châtaignes tombent d'elles-mêmes au pied du châtaignier.

Les garçons d'en bas venaient aussi de temps en temps courtiser les filles de l'aîné des Zampognari, réputées pour leur beauté et pour leur bonne renommée dans les collines de Lucques, et c'est ainsi que nous avons bien des parents sans les connaître, à présent, parmi les Lucquois, qui nous méprisent pour notre pauvreté aujourd'hui. Est-ce que l'eau du _Cerchio_, qui brille là-bas sous l'arche du pont de marbre de Lucques, se souvient des gouttes d'eau de notre source, où boivent nos chèvres et nos brebis? Ce monde, monsieur, n'est qu'un grand oubli pour la plupart; je ne dis pas cela pour toi, notre Fior d'Aliza, qui ne nous as jamais oubliés dans notre misère et qui as préféré la veste brune et le bonnet de laine de ton cousin aux plus riches habits et aux chapeaux galonnés des villes.

LXIII

Fior d'Aliza rougit, détourna la tête et regarda, appendue à la muraille, la _zampogna_ de son cousin absent. L'enfant, en remuant ses petites mains du fond de son berceau, toucha par hasard l'outre dégonflée de la _zampogna_, où dormait un reste de vent de l'haleine de son père; la musette rendit un petit son, comme la touche d'un clavier sur lequel un oiseau familier se perche par hasard en voltigeant libre dans la chambre d'une jeune fille. L'enfant effrayé retira sa main.

--On dirait que c'est Hyeronimo qui enfle son outre en montant la montagne pour nous avertir de son approche, dit l'aïeule.

Le père soupira; la jeune _sposa_ ne dit rien, mais elle se leva de table et inclina involontairement la tête hors de la porte, comme si elle avait pu reconnaître, de l'oreille, les pas de son amant dans la nuit; puis elle rentra tristement, sourit à son enfant, lui fit couler deux ou trois gouttes de lait sur les lèvres, et revint s'asseoir à côté de la vieille aïeule.

LXIV

--Je ne sais pas autre chose de la famille, continua la tante. Que voulez-vous, monsieur? personne de nous ne sait ni lire ni écrire; qui est-ce qui nous l'apprendrait? Il n'y a ni maître ni école, à cette distance des villages, sous les châtaigniers; les oiseaux ne le savent pas non plus, et cependant voyez comme ils s'aiment, comme ils font leur nid, comme ils couvent leurs oeufs, comme ils nourrissent leurs petits.

--Et comme ils chantent donc! ajouta Fior d'Aliza en entendant deux rossignols qui luttaient de musique nocturne au fond du ravin, près de l'eau.

--Mon père, reprit l'aïeule, fit ce que faisait son père; il cultiva un peu plus large de terre noire entre ces rochers. C'est son père qui avait planté quelques ceps de vigne sur la pente en pierres au midi, et qui avait enlacé les sarments aux treize mûriers qui nourrissaient ses vers à soie de leurs feuilles; c'est son fils, mon frère et son fils que voilà, dit-elle, en montrant du geste le vieil infirme, qui défricha en vingt ans et qui sema le champ de maïs dont les grappes d'or, comme des oranges sur le quai de Pise, brillent maintenant pour d'autres que pour nous sous les vertes lisières du bois de lauriers.

Lui et son frère, qui est mort jeune, et qui était mon mari, s'occupaient l'hiver, comme avaient fait leurs pères et leurs oncles, à façonner des _zampognes_, que les bergers de la campagne de Sienne, des Maremmes et des Abruzzes, leur achetaient dans la saison des moissons, quand ils allaient se louer, pour les récoltes, aux riches propriétaires de ces pays, pour rapporter de quoi vivre l'hiver à la cabane.

On dit que les Calabrais eux-mêmes n'en fabriquent pas de plus sonores et de plus savantes que nous.

Mon mari taillait les chalumeaux, creusés et percés de dix trous, autant que de doigts dans les mains, avec une embouchure pour le souffle; il choisissait, pour ces hautbois attachés à l'outre de peau de chevreau, des racines de buis bien saines et bien séchées pendant trois étés au soleil.

Son frère Antonio coupait et cousait les outres et le soufflet, qui donne le vent à la _zampogne_. Il laissait le poil du chevreau en dehors sur la peau, afin qu'elle gardât mieux le son et que la pluie glissât dessus, comme sur la petite bête, sans l'amollir, et de plus c'était lui qui en jouait le mieux et qui essayait l'instrument en le corrigeant jusqu'à ce que l'air sortît aussi juste que la voix sort des ténèbres.

--Tiens, ma fille, dit-elle à sa nièce en s'interrompant, ouvre donc le coffre de bois, et montre à l'étranger les trois dernières _zampognes_ qu'ils ont fabriquées ainsi avant la mort de mon pauvre mari.

Ah! monsieur, ajouta la vieille femme pendant que Fior d'Aliza tenait le coffre ouvert pour me laisser voir ces trois chefs-d'oeuvre, quels instruments! et comme Antonio en jouait alors qu'il avait les doigts agiles et le souffle fort! Non, jamais aucune Madone des coins de rues, à Lucques, à Pise, à Sienne, peut-être à Rome, n'a entendu des sérénades pareilles pendant les nuits de la semaine de la Passion; on priait rien qu'à les entendre, les anges souriaient en pleurant et les soirs d'été, après la moisson, quand elles jouaient des airs de danse, les chênes même auraient bondi en cadence en les écoutant.

Le couvercle du coffre échappa à ces mots de la main de la pauvre nourrice, et retomba avec un bruit sépulcral sur les _zampognes_ désormais muettes. Elle avait pensé à son amant.

--C'est vrai, dit l'aïeule, que le pauvre Hyeronimo en jouait encore mieux que mon mari et que son père! Et celle ci, ajouta-t-elle en montrant Fior d'Aliza, monsieur, elle en jouerait encore mieux que son mari si elle voulait; mais depuis nos malheurs, elle n'a plus le coeur à rien qu'à penser à lui, à l'attendre, à le pleurer et à regarder son petit enfant pour retrouver Hyeronimo dans son visage.

LXV

Nous vivions ainsi, monsieur, dans le travail, en santé, en bon accord et en joie, dans notre petit domaine indivis entre nous. La maison se composait de mon mari, de moi, d'Hyeronimo, qui grandissait pour nous remplacer, d'Antonio, mon beau-frère, sain et valide alors, qui avait épousé ma soeur, mère de Fior d'Aliza. Ah! c'est celle-là qui était belle, voyez-vous! On venait jusque de Pise pour la voir, quand elle descendait à la foire de Lucques avec son mari. Pauvre soeur! Qui aurait dit qu'elle mourrait avant d'avoir fini d'allaiter son enfant, Fior d'Aliza, que vous voyez devant vous.

LXVI

Antonio, à ce souvenir, passa sa manche sur ses yeux, et Fior d'Aliza regarda son enfant comme si elle eût tremblé de ne pas le nourrir non plus jusqu'au sevrage.

--Avant cette mort et avant celle de mon mari, poursuivit-elle d'une voix affaissée par de tristes souvenirs, nous étions trop heureux ici, mon mari, moi, Hyeronimo, mon fils, que je portais encore à la mamelle, Antonio, ma soeur et la petite Fior d'Aliza, qui venait de naître.

Un jour, mon mari remonta de la plaine, après la moisson, dans les Maremmes de Toscane. Il avait fait bien chaud cette année-là; nous l'attendions tous les soirs du jour où les moissonneurs et les zampognari rentrent dans les villages de la montagne avec leur bourse de cuir, pleine de leur salaire, à leur ceinture; un moine quêteur, qui avait passé le matin en remontant au couvent de San Stephano, nous avait dit qu'il l'avait rencontré et reconnu de loin, assis au bord d'une fontaine, sur la route de Lucques à Bel-Sguardo. Cela m'avait étonnée, car ordinairement, quand il revenait au grand châtaignier, il ne s'amusait pas à s'asseoir sur la route; il était trop pressé de me revoir et d'embrasser son petit sur les lèvres de sa mère. Le soir, nous n'entendîmes pas, comme à l'ordinaire, sa _zampogne_ à travers les lauriers de la montée; nous n'entendîmes que le pas lent et lourd de ses souliers ferrés sur les cailloux et le souffle d'une haleine haletante.

--Serait-ce bien lui? me dis-je.

Et je m'élançai pour m'en assurer. Hélas! c'était bien lui, mais ce n'était plus lui; il me tendit les bras, laissant tomber sa _zampogne_, et il s'évanouit sur mes genoux.

Quand il fut revenu à lui:

--Couche-moi, me dit-il, je n'ai plus qu'à mourir; la fièvre de Terracine m'a tué.

Le bon air fin des collines ne fit que donner plus de force au poison qui était entré dans ses veines avec les rayons du soleil des Maremmes. Nous l'ensevelîmes le troisième jour après son retour; il ne me resta de lui que Hyeronimo, que je nourris plus de larmes que de lait.

C'est ainsi que nous ne restâmes plus que six à la cabane: notre vieille mère, qui ne comptait plus les années de sa vie que par les pertes de son mari, de ses frères, de ses soeurs, de ses filles mariées bien loin dans la plaine; Antonio, que vous voyez déjà aveugle et ne pouvant plus sortir qu'avec son chien de la cabane, pour aller à la messe au monastère de San Stephano deux fois par an; Hyeronimo, mon fils unique, et Fior d'Aliza, dont la mère était morte la semaine où elle était née; c'était la chèvre blanche qui l'avait nourrie. Aussi voyez comme elle l'aime et comme elle a l'air jalouse quand Fior d'Aliza caresse son nourrisson, et comme elle frotte ses cornes contre son tablier. On dirait qu'elle est jalouse de l'amour de la mère pour l'enfant, et qu'elle regarde Fior d'Aliza comme son enfant à elle-même. Pauvres bêtes, allez! allez vous êtes bien de la famille. Les parentés sont dans le coeur, monsieur; il y a bien des chrétiens qui ne s'aiment pas tant que nous nous aimons, nous, le chien, la chèvre et les moutons, sans compter le _Ciuccio_, l'âne qui broute là, devant les chardons aux fleurs bleues du ravin.

Les deux enfants dont je devins la seule mère, puisque Fior d'Aliza n'en avait plus, furent nourris du même lait par moi et par la chèvre, et bercés dans le même berceau. De peur que les renards ou les écureuils ne leur fissent mal à terre, pendant que j'allais sarcler le maïs ou retourner les meules de foin dans le petit pré, je suspendais leur berceau sur la grosse branche basse et souple du châtaignier, et je m'en rapportais au vent pour les balancer doucement dans leur nid; n'est-ce pas ainsi que font les oiseaux? Moi, mes deux oiseaux n'avaient pas d'ailes; je ne craignais pas qu'ils s'envolassent pendant l'ouvrage. Ils se ressemblaient tellement, qu'on ne connaissait pas la petite du petit autrement qu'à la couleur de leurs cheveux, quand ils me tendaient les bras pour que je leur donnasse le sein. Il n'y avait pas six mois d'âge entre eux deux, Hyeronimo étant né la même année que Fior d'Aliza avait vu le jour.

Je disais souvent à mon beau-frère Antonio:

«Remarie-toi donc pour donner une autre mère à ta fille;» mais il me disait toujours non. «Je lui donnerais bien, à elle, une autre mère, mais qui est-ce qui me donnerait, à moi, une autre femme?»

Sa consolation était de ne jamais vouloir se consoler. Le chagrin qu'il nourrissait et les larmes qu'il ne cessait pas de répandre en pensant à sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rétrécir le coeur et par le rendre aveugle, comme le voilà; il ne pouvait presque plus travailler aux _zampognes_; d'ailleurs on n'en commandait guère depuis que les Français dominaient à Rome et à Lucques; les _pifferari_, joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes, et les Madones, aux coins des rues, n'entendaient plus de sérénades ni de litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnées. On n'entendait que la musique de cuivre des régiments, les tambours et le bruit de l'exercice à feu sur les remparts de Lucques et dans les plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne suffisaient qu'à peine à cultiver un peu de maïs et de millet, assaisonné de lait de chèvre pour les petits..... Qu'aurions-nous fait sans les châtaignes pour vivre, le pauvre infirme et moi? Mais les châtaigniers nous nourrissaient tout l'hiver, les figuiers tout l'été; nous faisions sécher les châtaignes au four et nous les conservions saines dans leur seconde écorce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit de la cabane, et, saupoudrées d'un peu de farine de millet que je broyais moi-même dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles se conservaient, comme les voilà encore, d'un automne à l'autre. Voyez, monsieur, quel bon goût elles ont; on dirait du sucre ou des morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.

LAMARTINE.

CXXVe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente.)

LXVII

Les deux enfants, quand ils furent sevrés, grandirent bien et se fortifièrent à vue d'oeil à ce régime.

Fior d'Aliza commençait déjà à aller ramasser le bois mort, dans le petit bois de lauriers, pour cuire les châtaignes dans la marmite de terre, et Hyeronimo commençait aussi à remuer la terre pour y semer le maïs et le millet. Quant aux chèvres, aux moutons et à l'âne, ils se gardaient eux-mêmes dans la bruyère, et quand ils tardaient à se rapprocher, le soir le chien que j'envoyais dans la montagne me comprenait; il les ramenait tout seul à la cabane; ce bon chien était le père de celui que vous voyez couché aux pieds de son maître; il l'a si bien instruit, qu'il nous sert comme son père; c'est un serviteur sans gages, pour l'amour de Dieu.

LXVIII

On pouvait encore mener doucement sa pauvre vie et bénir Dieu et la Madone dans cette condition; je devenais vieille, Antonio était infirme, mais patient; le temps coulait, comme l'eau de la source, entraînant sans bruit les feuilles mortes comme les années comptées dans sa course; les enfants s'aimaient, ils étaient gais; un frère quêteur du couvent de San Stefano leur avait appris, en passant, leur religion; ils étaient aussi obéissants à moi qu'au vieil Antonio, et nous confondaient tellement dans leur tendresse, que la fille ne savait pas si elle était ma fille ou celle d'Antonio, et que le garçon ne savait pas dire s'il était mon fils ou celui du vieillard. C'étaient comme des enfants jumeaux, comme une soeur et un frère. Sans rien nous dire, nous nous proposions de les marier quand ils auraient l'âge et l'envie de s'aimer autrement.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? Ils ne voyaient jamais d'autres enfants de leur âge; ils n'avaient qu'un même nid dans la montagne, et un même sang dans le coeur; un même souffle dans la poitrine, un même air sur le visage! Leurs jeux et leurs rires sur le seuil de la cabane, les jours de fête, en revenant de la messe des Ermites aux Camaldules du couvent, faisaient la gaieté de la semaine; les feuilles des bois en tremblaient d'aise, et le soleil en luisait et en chauffait mieux sur l'herbe au pied du châtaignier.

Hyeronimo me rappelait tant mon mari par ses boucles noires, sous son bonnet de laine brune! Antonio ne pouvait pas aussi bien voir sa fille à cause du voile qu'il a sur ses pauvres yeux; mais quand il entendait les éclats de sa voix, à la fois tendre, joyeuse et argentine, comme les gouttes de notre source, quand elles résonnent en tombant des tiges d'herbes dans le bassin, il croyait entendre sa pauvre défunte, ma soeur.

--Comment est-elle? me demandait-il quelquefois. A-t-elle un petit front lisse comme une coupe de lait bordée de mouches?

--Oui, lui répondais-je, avec des sourcils de duvet noir qui commencent à lui masquer un peu les yeux.

--A-t-elle les cheveux comme la peau de châtaigne sortant de la coque, avant que le soleil l'ait brunie sur le toit?

--Oui, lui disais-je, avec le bout des mèches luisant comme l'or du cadre des Madones, sur l'autel des Camaldules, quand les cierges allumés les font reluire de feu.

--A-t-elle des yeux longs et fendus, qui s'ouvrent tout humides comme une large goutte de pluie d'été sur une fleur bleue dans l'ombre?

--Justement, répondais-je, avec de longs cils qui tremblent dessus comme l'ombre des feuilles du coudrier sur l'eau courante.

--Et ses joues?

--Comme du velours de soie rose sur les devantures de boutiques d'étoffes à la foire de Lucques.

--Et sa bouche?

--Comme ces coquilles que tu rapportais autrefois des maremmes de _Serra Vezza_, qui s'entr'ouvrent pour laisser voir du rose et du blanc, dentelées sur leurs lèvres, demi-fermées, demi-ouvertes, pour boire la mer.

--Et son cou?

--Mince, lisse, blanc et rond comme les petites colonnes de marbre couronnées par des têtes d'ange, en chapiteau, sur la porte de la cathédrale de Pise.

--Et sa taille?

--Grande, élancée, souple et arquée, avec deux légers renflements sur la poitrine, sous son corset encore vide.

--Ah! Dieu! s'écria-t-il, c'est tout comme sa mère à son âge, quand je la vis pour la première fois à ta noce avec mon frère, trois ans avant de la demander à votre mère. Et ses pieds?

--Ah! il faut les voir quand elle les essuie tout mouillés sur l'herbe, après avoir lavé les agneaux dans le bassin de la ravine: on dirait les pieds de cire de l'enfant Jésus, avec ses petits doigts, sur la paille de l'étable de Bethléem, que tu voyais, quand tu avais tes yeux, dans la crèche de Noël, au couvent des Camaldules.

--C'est encore comme sa mère, redisait-il en admirant et en pleurant, et cela continuait comme cela tous les soirs des dimanches.

LXIX

--Ah! c'étaient de bons moments, monsieur, et puis je lui répondais ensuite sur tout ce qu'il me demandait de mon pauvre et beau Hyeronimo, le vrai portrait en force de sa cousine en grâce: comme quoi sa taille dépassait de la main la tête de la jeune fille, comme quoi ses cheveux moins bouclés étaient noirs comme les ailes de nos corneilles sur la première neige; comme quoi son front était plus large et plus haut, ses joues plus pâles et plus bronzées par le soleil; ses yeux aussi fendus, mais plus pensifs sous ses sourcils; sa bouche plus grave, quoique aussi douce; son menton plus carré et plus garni de duvet; son cou, ses épaules, sa taille plus formés.

--As-tu vu saint Sébastien tout nu, attaché à son tronc d'arbre, percé de flèches, avec des filets de sang qui coulent sur sa peau lisse et brune?

--Oui.

--Eh bien! on dirait mon fils quand sa chemise ouverte laisse voir ses côtes et qu'il s'appuie au châtaignier, en s'essuyant le front, au retour de l'ouvrage. J'ai bien vu des hommes, à la foire de Lucques et sur le quai de Livourne, déchargeant des felouques, mais je n'en ai point vu d'aussi beau, d'aussi fort, quoique aussi délicat; c'est tout mon pauvre mari quand il partit, si peu de jours après m'avoir courtisée, pour ces fatales moissons des Maremmes!

Et voilà comme nous abrégions les dimanches à nous réjouir dans nos deux enfants, et tous les pèlerins qui passaient en montant aux Camaldules s'arrêtaient pour respirer sous le châtaignier de la montagne et disaient: «Le ciel vous a bien bénis! il n'y a rien de si beau qu'eux à la ville.»

LXX

Mais nous eûmes bien du malheur une fois, pour la trop grande beauté de Fior d'Aliza. Il arriva une bande de jeunes messieurs de Lucques qui allaient par curiosité, car vous allez voir que ce n'était pas par dévotion, au pèlerinage des Camaldules. Le malheur voulut que, dans ce moment-là, la petite sortait de laver les agneaux dans le bassin d'eau sombre, où vous voyez reluire le ciel bleu au milieu des joncs fleuris, au fond du pré, sous les lauriers; elle s'essuyait les pieds, debout, avec une brassée de feuilles de noisetier, avant de remonter vers la cabane; sa chemise, toute mouillée aux bras et collant sur ses membres, n'était retenue que par la ceinture de son court jupon de drap rouge, qui ne lui tombait qu'à mi-jambes; ses épaules nues, partageant en deux ses tresses déjà longues et épaisses de cheveux, qui reluisaient comme de l'or au soleil du matin; elle tournait çà et là son gracieux visage et riait à son image tremblante dans l'eau, à côté des fleurs, ne sachant pas seulement qu'un oiseau des bois la regardait.

LXXI

Les pèlerins, surpris, s'arrêtèrent à sa vue et firent silence pour ne pas l'effaroucher, comme quand un chasseur voit un chevreuil confiant, seul au bord du torrent, à travers les feuilles. Ils se faisaient entre eux des gestes d'admiration en regardant la belle enfant.

--En voilà une de Madone! s'écria un des plus jeunes de la bande.

--C'est la Madone avant la visite de l'ange, dit le plus vieux. Ah! Dieu! que sera-ce quand elle aura quinze ans!

LXXII

--Elle n'en a que douze, messieurs, leur dis-je, pour les détourner de regarder plus longtemps la petite, craignant qu'ils ne lui fissent honte, en s'arrêtant plus curieusement sous l'arbre; mais ils s'assirent au contraire, à la prière du plus vieux.

La petite, qui remontait les yeux à terre, sans défiance, ne les ayant ni vus ni entendus, rougit tout à coup jusqu'au blanc des yeux, en se voyant toute nue et toute mouillée devant des étrangers; elle se sauva, comme un faon surpris, dans la cabane, et rien ne put l'en faire sortir, bien qu'elle se fût habillée derrière la porte.

LXXIII

Les étrangers se parlèrent longtemps à voix basse entre eux, et me demandèrent ceci et cela sur notre famille. Je les satisfis honnêtement.

--Nous reviendrons, jeune mère, me dirent-ils, en me saluant poliment, et si vous voulez marier votre fille dans un an ou deux, nous la retenons pour mon fils, que voilà, et qui en est déjà aussi fou que s'il la connaissait depuis sept ans, comme Jacob. (C'était le chef des sbires de Lucques.)

--Ah! que non, seigneur capitaine des sbires, lui répondis-je en riant, ma fille est verte, elle n'est pas mûre de longtemps pour un mari; de plus, elle n'est pas faite pour un capitaine des sbires de la ville qui mépriserait notre humble famille, et puis elle est déjà fiancée en esprit avec son cousin, le fils de l'aveugle que voilà. Les deux enfants s'accordent bien; il ne faut pas séparer deux agneaux qui ont été attachés par le bon Dieu à la même crèche.

Le capitaine fit un signe de l'oeil à ses compagnons, et se retourna deux ou trois fois, en me disant adieu avec un air de dire au revoir.

Voilà tout ce qui fut dit ce jour-là.

LXXIV