Cours familier de Littérature - Volume 21
Part 13
Ah! quand les vents de l'automne Sifflent dans les rameaux morts, Quand le brin d'herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, À chaque vent qui s'élève, À chaque flot sur la grève, Je dis: N'es-tu pas leur voix?
Du mois, si leur vois si pure, Est trop vague pour nos sens, Leur âme en secret murmure De plus intimes accents; Au fond des coeurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s'éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d'arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portés.
C'est une mère ravie À ses enfants dispersés, Qui leur tend, de l'autre vie, Ces bras qui les ont bercés; Des baisers sont sur sa bouche; Sur ce sein qui fut leur couche Son coeur les rappelle à soi; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire: «Vous aime-t-on comme moi?»
C'est une jeune fiancée Que, le front ceint du bandeau, N'emporta qu'une pensée De sa jeunesse au tombeau: Triste, hélas! dans le ciel même, Pour revoir celui qu'elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui dit: «Ma tombe est verte. Sur cette terre déserte Qu'attends-tu? Je n'y suis pas!»
C'est un ami de l'enfance Qu'aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre coeur. Il n'est plus; notre âme est veuve, Il nous suit dans notre épreuve, Et nous dit avec pitié: «Ami, si ton âme est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié?»
C'est l'ombre pâle d'un père Qui mourut en nous nommant; C'est une soeur, c'est un frère Qui nous devance un moment. Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, Hélas! ils dormaient hier! Et notre coeur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair!
L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau; Tous ceux enfin dont la vie, Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière: «Vous qui voyez la lumière, De nous vous souvenez-vous?»
Ah! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris de quiconque a des pleurs! Vous oublier, c'est s'oublier soi-même: N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs?
En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l'horizon est plus beau: En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau!
Dieu de pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères! Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères! Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé!
Ils t'ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés! Ils ont crié: «Que ta main soit bénie!» Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés?
Et cependant pourquoi ce long silence? Nous auraient-ils oubliés sans retour? N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense! Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour?
Mais s'ils parlaient à l'ami qui les pleure, S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure; Avant ton jour nous volerions vers eux. Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux? Vont-ils peupler ces îles de lumière? Ou planent-ils entre le ciel et nous?
Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de soeur, et d'amante, et de femme? À ces appels ne répondront-ils pas?
Non, non, mon Dieu! si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire: Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?
Ah! dans ton sein que leur âme se noie! Mais garde-nous nos places dans leur coeur. Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?
Étends sur eux la main de ta clémence! Ils ont péché: mais le ciel est un don! Ils ont souffert: c'est une autre innocence! Ils ont aimé: c'est le sceau du pardon.
Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent; Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, Ô Père, ô Juge suprême, Ah! ne les vois pas eux-mêmes; Ne regarde en eux que toi!
Si tu scrutes la poussière, Elle s'enfuit à ta voix; Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts; Si ton oeil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront; Si tu dis à l'innocence, «Monte et plaide en ma présence!» Tes vertus se voileront.
Mais, toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité; Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité. Tu dis au soleil d'éclore, Et le jour ruisselle encore! Tu dis au temps d'enfanter, Et l'éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter!
Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir. Tu vis! et tu vis! Les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas! ces trois mots de l'homme: Hier, aujourd'hui, demain!
Ô Père de la nature, Source, abîme de tout bien, Rien à toi ne se mesure: Ah! ne te mesure à rien! Mets, ô divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant! Triomphe, ô vertu suprême, En te contemplant toi-même! Triomphe en nous pardonnant.
L
COMMENTAIRE
DE LA PREMIÈRE HARMONIE
Cela fut écrit à la villa Ludovisi, dans la campagne de Lucques, pendant l'automne de 1825. La campagne de Lucques est l'Arcadie de l'Italie. En quittant Pise et ses monuments de marbre blanc étincelant sous son ciel bleu, qui font de cette ville un musée en plein soleil, on s'enfonce dans des gorges fertiles, où l'olivier, le figuier, le grenadier, le maïs oriental, le peuplier, l'if poudreux, la vigne grimpante, inondent la campagne de végétation. Bientôt ces vallées s'élargissent, et deviennent un bassin de quelques lieues de circonférence, dont la ville de Lucques occupe le centre. Ses remparts, ses clochers, ses tours, les toits crénelés de ses palais jaillissent du sein des arbres, c'est une Florence en miniature. Mais aussitôt qu'on a traversé la capitale, on découvre, sur le penchant des montagnes, une nature infiniment plus accidentée, plus ombragée, plus arrosée, plus creusée, plus étagée, plus alpestre, plus apennine, que la nature en Toscane: les cimes, voilées de châtaigniers et dentelées de roches, se perdent en une hauteur immense dans le ciel. Des ermitages, des couvents, des hameaux, des maisons de chevriers isolées, éclatent de blancheur, au milieu des figuiers et des caroubiers presque noirs, sur chaque piédestal de rocher, au bord écumant de chaque cascade. Au-dessous, cinq ou six _villas_ majestueuses sont assises sur des pelouses entourées de cyprès, précédées de colonnades de marbre entrevues derrière la fumée des jets d'eau; elles dominent la plaine de Lucques d'un côté, et de l'autre elles s'adossent aux flancs ombragés des montagnes. Des chemins étroits, encaissés par les murs des _podere_ et par le lit des torrents, mènent en serpentant à ces villas, où les grands seigneurs de Florence, de Pise, de Lucques, et les ambassadeurs étrangers passent dans les plaisirs les mois d'automne.
J'habitais un de ces magiques séjours; je gravissais souvent, le matin, les sentiers rocailleux qui mènent au sommet de ces montagnes, d'où l'on aperçoit les maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien n'était triste alors dans ma vie, rien vide dans mon coeur; un soleil répercuté par les cimes dorées des rochers m'enveloppait; les ombres des cyprès et des vignes me rafraîchissaient; l'écume des eaux courantes et leurs murmures m'entretenaient; l'horizon des mers m'élargissait le ciel, et ajoutait le sentiment de l'infini à la voluptueuse sensation des scènes rapprochées que j'avais sous les pieds; l'amitié, l'amour, le loisir, le bonheur, m'attendaient au retour à la villa Ludovisi. Je ne rencontrais sur les bords des sentiers que des spectacles de vie pastorale, de félicité rustique, de sécurité et de paix. Des paysages de _Léopold Robert_, des moissonneurs, des vendangeurs, des boeufs accouplés ruminant à l'ombre, pendant que les enfants chassaient les mouches de leurs flancs avec des rameaux de myrte; des muletiers ramenant aux villages lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans un des paniers; de jeunes filles dignes de servir de type à Raphaël, s'il eût voulu diviniser la vie et l'amour, au lieu de diviniser le mystère et la virginité; des fiancés, précédés des _pifferari_ (joueurs de cornemuse), allant à l'église pour faire bénir leur félicité; des moines, le rosaire à la main, bourdonnant leurs psaumes comme l'abeille bourdonne en rentrant à la ruche avec son butin; des frères quêteurs, le visage coloré de soleil et de santé, le dos plié sous le fardeau de pain, de fruits, d'oeufs, de fiasques d'huile et de vin, qu'ils rapportaient au couvent; des ermites assis sur leurs nattes au seuil de leur ermitage ou de leur grotte de rocher au soleil, et souriant aux jeunes femmes et aux enfants qui leur demandaient de les bénir, voilà les spectacles de cette nature; il n'y avait là rien pour la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui me ramena donc à cette pensée? Je n'en sais rien; j'imagine que ce fut précisément le contraste, l'étreinte de la volupté sur le coeur qui le presse trop fort, et qui en exprime trop complétement la puissance de jouir et d'aimer, et qui lui fait sentir que tout va finir promptement, et que la dernière goutte de cette éponge du coeur qui boit et qui rend la vie, est une larme. Peut-être cela fut-il simplement la vue d'un de ces beaux cyprès immobiles se détachant en noir sur le lapis éclatant du ciel, et rappelant le tombeau.
LI
Quoi qu'il en soit, j'écrivis les premières strophes de cette harmonie aux sons de la cornemuse d'un _pifferaro_ aveugle, qui faisait danser une noce de paysans de la plus haute montagne sur un rocher aplani pour battre le blé, derrière la chaumière isolée qu'habitait la fiancée; elle épousait un cordonnier d'un hameau voisin, dont on apercevait le clocher un peu plus bas, derrière une colline de châtaigniers. C'était une des plus belles jeunes filles des Alpes du midi qui eût jamais ravi mes yeux; je n'ai retrouvé cette beauté accomplie, à la fois idéale et incarnée, que dans la race grecque ionienne, sur la côte de Syrie. Elle m'apporta des raisins, des châtaignes et de l'eau glacée pour ma part de son bonheur; je remportai, moi, son image. Encore une fois, qu'y avait-il là de triste et de funèbre? Eh bien! la pensée des morts sortit de là. N'est-ce pas parce que la mort est le fond de tout tableau terrestre, et que la couronne blanche sur ses cheveux noirs me rappela la couronne blanche sur un linceul? J'espère qu'elle vit toujours dans son chalet adossé à son rocher, et qu'elle tresse encore les nattes de paille dorée en regardant jouer ses enfants sous le caroubier, pendant que son mari chante, en cousant le cuir à sa fenêtre, la chanson du cordonnier des Abruzzes:
«Pour qui fais-tu cette chaussure? Est-ce une sandale pour le moine? est-ce une guêtre pour le bandit? est-ce un soulier pour le chasseur?
«C'est une semelle pour ma fiancée, qui dansera la tarentelle sous la treille, au son du tambour orné de grelots. Mais, avant de la lui porter chez son père, j'y mettrai un clou plus fort que les autres, un baiser sous la semelle de ma fiancée!
«J'y mettrai une paillette plus brillante que toutes les autres, un baiser sous le soulier de mon amour!
«Travaille, travaille, calzolaïo!»
CHAPITRE III
LII
Ce n'est pas un poëme, ce n'est pas non plus un roman, c'est le récit d'une promenade que je fis, cette année, dans les montagnes de Lucques. Je l'écrivis alors en note dans mes souvenirs de poëte pour faire peut-être un jour un sujet vrai de poëme d'une aventure réelle, telle que _Graziella_, qu'on a tant aimée, ou que _Geneviève_, qui a fait verser tant de larmes aux coeurs simples.
Je dois avouer aussi que la beauté candide, et cependant incomparable, de la jeune fille ou femme qui fut, bien à son insu, l'héroïne de cette histoire, me resta profondément gravée dans les yeux, que mes yeux ne purent jamais l'oublier, et que toutes les fois qu'une apparition céleste de jeune fille ici-bas me frappa depuis, soit en Italie, soit en Grèce, soit en Syrie, je me suis demandé toujours: «Mais est-elle aussi délicate, aussi virginale, aussi impalpable que Fior d'Aliza, de Saltochio?» Voilà pourquoi les temps et les événements m'ayant enlevé le loisir d'écrire en vers, comme _Jocelyn_, cette simple et touchante aventure, je l'écris en prose, et je demande pardon à mes lecteurs de ne pas en avoir fait un poëme; mais, vers ou prose, tout s'oublie et tout s'anéantit en peu d'années ici-bas, il suffit d'avoir noté, à quoi bon écrire? On voit bien, du reste, que rien ici ne sent l'effet ou la prétention de l'invention, et que cela est vrai comme la nature. Laissez-moi donc l'insérer tel quel dans mes confidences de cette année. Ce qui nous émeut fortement, ce qui revient perpétuellement dans notre mémoire, fait partie de notre vie. Voici la chose.
LIII
En ***, je passai l'été à Saltochio, délicieuse et pompeuse villa des environs de Lucques, qu'on avait louée à l'ambassadeur de France, à ***. J'en sortais souvent seul, le matin, pour aller, dans les hautes montagnes de ce pays enchanté, chercher des points de vue et des paysages; je ne m'attendais certainement pas à rencontrer de point de vue sur le coeur humain, ni des poëmes en nature ou en action qui me feraient penser toute ma vie, comme à un songe, à la plus divine figure et à la plus mélancolique aventure qu'un poëme eût jamais fait lever devant moi. C'est pourtant ce qui m'arriva.
Un jour d'été, de très-grand matin, je sortis du parc, des lits d'eau, des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis les collines opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques; mon chien me suivait par amitié, et je portais mon fusil par contenance, car dès ce temps-là je ne tuais pas ce qui jouit de la vie. La beauté sereine du temps m'engagea à monter beaucoup plus haut, jusque dans la montagne. J'abandonnai les villages, les maisons, les champs cultivés et je m'égarai pendant trois heures dans les ravins pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j'en sortis pour monter encore. J'apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute entièrement solitaire sur le penchant d'un étroit vallon vert, sous d'énormes châtaigniers. J'avais besoin de me reposer un moment, et de m'abreuver à une source. J'entendais un léger suintement d'eau filtrer dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres noires des châtaigniers velouter un peu le rocher, derrière la maison; j'y montai pour jouir de deux bienfaits inespérés de la saison: de l'eau et du frais.
LIV
En tournant sans bruit le site de la maison, bâtie à moitié dans le rocher, je m'arrêtai comme frappé d'une apparition soudaine: c'était une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins à une jeune fille, qui donnait à téter à un bel enfant de cinq ou six mois. Non, je n'essayerai pas de vous la décrire; il n'y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Elle était debout, les pieds nus, plus blancs et plus délicats que les cailloux qui sortent de la source; sa robe, à gros plis noirs perpendiculaires, tombait avec majesté sur ses chevilles; son corset rouge à demi délacé laissait l'enfant sucer le lait et le répandre de sa bouche rieuse, comme un agneau désaltéré qui joue avec le pis de la brebis, ou comme un enfant qui trouble la source avec ses petites mains après avoir bu. Elle ne me voyait pas, caché à demi que j'étais par l'angle du rocher sur lequel était bâtie la maison. Je retenais ma respiration pour mieux contempler cette divine figure; elle ressemblait à une belle villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette à la source, au lever du jour, derrière le jardin. Elle faisait semblant d'allaiter l'enfant d'une soeur plus âgée qu'elle (je le supposais du moins). Puis elle peignait négligemment les longues tresses blondes de ses cheveux, tantôt recouvrant l'enfant et elle comme d'un voile, tantôt relevés et rattachés à son front, avec des bouquets d'oeillets rouges et de giroflées autour de sa tempe.
Quand cette première toilette, qui annonçait un jour de fête, fut finie, elle s'assit à terre, sous le grand châtaignier, et roulant avec des éclats de rire mutuels son bel enfant nu sur le lit de feuilles, elle jouait avec lui comme une biche avec son faon nouveau-né. Toute la voûte des feuilles résonnait de leurs cris, car ils se croyaient seuls dans la nature:
Mi rivedrai Ti revedro Di tuo bel rai, Mi pascero!
chantait-elle en entrecoupant son air de baisers et d'éclats de rire, comme quelqu'un qui pense à revoir et à être revue avec une égale ivresse, le soir de ce beau jour qui commence si bien.
LV
À ce moment où je me noyais en silence dans l'admiration de cette jeune fille, la plus séduisante que j'eusse encore vue, déjà semblable à une mère, à un âge où elle devait grandir encore, et réunissant sur sa figure l'amour badin de la soeur à la tendre sollicitude de la mère, mon chien, qui revenait d'un arrêt, se précipita avec fougue vers moi et me fit apercevoir de la jeune fille. Elle jeta un cri, se leva d'un bond en emportant son enfant, et voulut s'enfuir.
--Ne fuyez pas, lui dis-je avec respect, c'est à moi de m'éloigner, puisque ma présence inattendue dans ce lieu trouble vos yeux et aussi ceux de ce bel enfant à qui ma vue fait détourner la tête vers votre épaule.
--Non, seigneur, me répondit-elle en rajustant son corset rouge sur sa poitrine; pardonnez, je me croyais seule et je faisais participer mon nourrisson au bonheur qui nous attend ce soir. Je passais le temps qui sera si long aujourd'hui!
LVI
Elle me pria d'entrer pour me rafraîchir un moment, m'assurant que son père aveugle et sa tante seraient heureux dans un tel jour de pouvoir m'offrir l'hospitalité.
--Car les hôtes de ces solitudes sont bien rares, et il faut bien s'en défier, ajouta-t-elle avec grâce; mais il y en a dont l'arrivée porte bonheur à une maison.
En parlant ainsi, elle tourna l'angle du petit jardin, et, m'annonçant à son père, elle me fit entrer dans la masure.
LVII
Après les premiers compliments et les premières excuses, ces braves gens, chez qui tout respirait un air d'indigence, mais un air de fête, m'offrirent, sur une table de bois très-propre, un repas champêtre: de belles châtaignes conservées en automne dans leur seconde écorce et bouillies dans du lait de chèvre, du fromage, du pain de couvent très-blanc et très-savoureux, de l'eau de la source. J'avais une gourde dans mon havre-sac, j'en voulus faire goûter à la jeune mère; elle y trempa ses lèvres avec complaisance, et, les détournant bientôt avec répugnance:
--Je n'ai jamais bu que de l'eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de mon enfant.
Je n'osai pas l'interroger sur sa maternité précoce; mais on voyait qu'elle n'avait pas à rougir. Le vieillard but à sa place.
--Il y a longtemps que j'en ai perdu le goût, dit-il.
--Vous n'êtes donc pas riches? lui dis-je.
--Oh! non, dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.
--Oh! nous l'avons été, s'écria la mère.
--Oh! oui, reprit la jeune femme, nous l'avons été; tenez, regardez ce champ de maïs, ce petit enclos où les vignes et les figuiers rampent contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les supporter; ce petit pré, au fond du ravin à gauche, qui nourrit deux vaches, et ce bois de jeunes châtaigniers et de lauriers sauvages, qui descend d'en haut vers le pré: tout cela a été à nous. Mais le rocher, le châtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s'étendent et que son ombre porte, et ce verger entre ces pierres grises avec ces vingt pas d'herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout cela est à nous; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoyé d'autres petites bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.
LVIII
--Cinq? dis-je à la jeune femme, mais je n'en vois que quatre en comptant le petit enfant que vous allaitez.
--Oh! oui, dit la vieille mère, mais il y en a un que vous ne voyez pas et que nous voyons nous, tout comme s'il était là, et à qui nous laissons sa place vide autour de la table.
À ces mots, la jeune mère se leva, pressa son enfant contre son coeur d'un mouvement sensible et presque convulsif, tourna ses yeux humides du côté de la mer et les essuya avec la manche de sa veste verte.
--C'est Hyeronimo qu'elles veulent dire, monsieur, dit le vieillard; c'est mon fils et mon apprenti. Il est en mer.
--Est-il donc matelot? demandai-je.
--Oh! non, monsieur; il l'est et il ne l'est pas. Mais ce serait trop long à vous raconter; vous devez avoir besoin de dormir. Ah! le pauvre garçon, il aime trop le châtaignier pour cela.
--Mais, à propos de châtaignier, dis-je, comment se fait-il que, si vous aimez tant de père en fils cet arbre nourricier de la famille, vous ayez creusé à coups de hache dans son tronc ce grand creux où l'on voit encore l'empreinte du fer dont vous l'avez si cruellement frappé, au risque de le faire écrouler avec son dôme immense et ses branches étendues sur votre chaumière?
--Ah! c'est une longue et triste histoire; monsieur, me dirent-ils tous à la fois; le bon Dieu et la Madone l'ont sauvé par miracle, et il nous a sauvés avec lui, mais cela n'importe pas plus que le nid de corneilles qui a été sauvé, ce soir-là, avec l'arbre, et dont les petits seraient tombés à terre avec lui. N'en parlons plus; cela nous ferait trop serrer le coeur.
LIX
--Non, non! dis-je avec une curiosité qui venait de bonne intention, parlons-en, à moins que cela ne vous fasse trop d'angoisse. Je suis jeune encore, mais j'ai toujours aimé, dès mon enfance, à pleurer avec ceux qui pleurent, plus qu'à rire avec ceux qui rient; si vous ne voulez pas me dire toute l'histoire aujourd'hui, vous me la direz demain, car je n'ai rien qui me presse, et si j'étais pressé, quelque chose encore me retiendrait ici que je ne puis pas définir.
En parlant ainsi, je jetai involontairement un coup d'oeil à la dérobée sur l'angélique figure de la jeune mère, qui était allée donner le sein à son enfant sur le seuil de la cabane. Jamais beauté si pure et si rayonnante n'avait fasciné mes yeux: une apparition du ciel à travers le cristal de l'air des montagnes, la fraîcheur du matin, un fruit d'été sur une branche, une joie céleste à travers une larme, une larme d'enfant devenue perle en tombant des cils; puis ces quatre âges de la vie sous un même arbre: l'aïeule, le père, la jeune épouse, l'enfant à la mamelle; ces pauvres animaux domestiques: le chien, les chèvres, les colombes, les poussins sous l'aile de la poule, les lézards courant avec un léger bruit sous les feuilles sèches du toit. Cette scène me fascinait.
Nous soupâmes.
LX
Après le souper, je demandai timidement, en regardant tour à tour l'aïeule, le père, la fille, le récit qui m'avait été promis pour m'expliquer la profonde blessure du châtaignier.
--Ah! moi, je ne saurais pas dire, je pleurerais trop, dit la vieille femme.
--Ah! moi, je n'oserais pas, je suis trop jeune pour tout savoir et trop innocente pour savoir bien raconter, dit la _sposa_.
--Parlez donc, vous, père, dirent-elles toutes deux.
LXI
--Ah bien! non, dit le père; mais parlons chacun à notre tour, et disons chacun ce dont nous nous souvenons; ainsi le voyageur saura tout par la bouche même de celui qui aura vu, connu et senti la chose.