Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 11

Chapter 113,803 wordsPublic domain

La comtesse d'Albany m'accueillit avec une gracieuse bonté dans ce cercle étroit des nationaux et des étrangers qui venaient honorer, dans sa personne, moins la reine d'un empire évanoui que la souveraine légitime de la grâce et de l'esprit dans la conversation. On ne pouvait s'empêcher de chercher encore sur sa figure douce, fine, intelligente et passionnée, les traces de la beauté qui l'avait fait adorer dans un autre âge. On ne les y retrouvait que dans la physionomie, cette immobilité du visage. La nature flamande de sa carnation rappelait les portraits de Rubens plus que ceux des belles Italiennes du moyen âge; son corps s'était alourdi par la chair; ses joues, encore fraîches, donnaient trop de largeur à sa figure; mais l'éclat tempéré de ses beaux yeux bleus et le sourire très-affectueux de ses lèvres faisaient souvenir de l'attrait qu'ils devaient avoir à quinze ans. On ne s'étonnait pas qu'elle eût été aimée pour ses charmes avant de l'être pour ses aventures et pour ses infortunes; c'était de la poésie encore, mais de la poésie survivant aux années, qui la surchargeaient de leur embonpoint sans l'effacer, parce qu'elle est de l'âme et non de la chair. Le feu doux de la passion mal éteinte illumine encore les traits où elle a resplendi. Le reflet de l'amour est l'illumination du visage jusque dans l'ombre des années.

XXXII

Ma renommée de poëte à peine éclos, ma qualité de diplomate français, l'accueil dont j'étais l'objet à la cour du souverain, mon bonheur intérieur, la présence de mes meilleurs amis, le loisir réservé à la poésie de ma vie comme à celle de mes pensées, ma reconnaissance pour tous ces dons de la Providence et mon penchant à la contemplation pieuse qui s'est toujours accru en moi dans les moments heureux de mon existence, comme les parfums de la terre qui s'élèvent mieux sous les rayons du soleil que sous les frimas des mauvais climats, semblaient me promettre une félicité calme dont je remerciais ma destinée; lorsqu'un événement étrange et inattendu vint changer du jour au lendemain cet agréable état de mon âme en une sorte de proscription sociale qui se déclara soudainement contre moi, et qui me fit craindre un moment de voir ma carrière diplomatique coupée et abrégée au moins en Italie, ce pays du monde dont j'aimais le plus à me faire une patrie d'adoption.

Voici cette bizarre et malheureuse péripétie de mon bonheur.

XXXIII

Peu de temps avant mon départ de France pour mon poste à Florence, le plus grand, selon moi, de tous les poëtes modernes, était mort en Grèce, tout jeune encore et dans le seul acte généreux, désintéressé, héroïque, qu'il eût tenté jusque-là pour racheter par la vertu les excentricités et les juvénilités peu sensées et peu louables de sa vie. Je veux parler de lord Byron, ce proscrit volontaire de sa famille et de sa patrie, qui avait eu le courage, comme le Renaud du Tasse, de quitter mieux qu'Armide, pour voler au secours d'une ombre de peuple par amour pour l'humanité et pour ce que nous appelions alors la gloire.

À son arrivée à Missolonghi avec de l'or et des armes, le ciel lui avait refusé l'occasion d'illustrer deux fois son nom de poëte en y ajoutant le nom de héros, d'homme d'État et de libérateur de la Grèce. S'il vivait aujourd'hui, la Grèce, selon toute probabilité, ne chercherait pas d'autre roi.

Lord Byron avait commencé sa réputation immortelle par la publication d'un poëme en quatre chants, ou plutôt d'une grande excentricité poétique, aussi originale et aussi vagabonde que son imagination, intitulée _le Pèlerinage de Child Harold_. C'était comme un _lai des sirventes_, comme une légende du moyen âge, dont les seuls événements étaient ses impressions et ses amours, ses songes dans les différentes terres et dans les différentes mers qu'il avait parcourues.

Ce poëme avait allumé l'imagination de son temps à proportion du plus ou moins d'élément combustible que ces imaginations portaient en elles-mêmes. La mienne en avait été incendiée, et c'est une de ces impressions que l'âge, les revers, les vicissitudes prosaïques de l'existence n'ont pas affaiblies en moi. Les morsures du charbon sacré ne se cicatrisent pas dans le coeur des poëtes.

XXXIV

La mort de lord Byron fut un deuil profond pour moi-même. Je me souviens encore de la matinée, à Mâcon, où ma mère, qui connaissait ma passion pour ce Tasse et pour ce Pétrarque des Anglais dans un seul homme, craignant l'effet soudain et inattendu que ferait sur moi cette mort d'un inconnu, entr'ouvrit mes rideaux d'une main prévoyante et m'annonça avec précaution la catastrophe du poëte, comme elle m'aurait annoncé une perte de famille. Elle portait sur sa physionomie l'empreinte de la douleur qu'elle pressentait dans mon coeur. Mon deuil en effet, à moi, fut immense et ne se consola jamais de cette _étoile éteinte_ dans le ciel de la poésie de notre siècle. Il avait beau avoir écrit cette parodie de l'amour intitulée _Don Juan_. C'était une débauche de colère et de cynisme contre lui-même, un reniement de saint Pierre que le Dieu déplore et pardonne. Sa poésie est éternelle, parce qu'elle pleure mieux qu'elle ne fait semblant de rire. Sa note sensible s'empare de l'âme comme une _harmonica_ céleste. Les nerfs en souffrent, mais le coeur en saigne, et les gouttes de sang qui en découlent sont les délices des coeurs sensibles.

XXXV

Vivement frappé de cette perte, l'idée me vint, idée en général malheureuse, de payer un tribut de deuil et de gloire à ce roi des poëtes contemporains, en continuant ce poëme sous le titre de _Cinquième chant de Child Harold_. Je l'écrivis tout d'une haleine, trop vite, comme tout ce que j'ai écrit ou fait dans cette improvisation perpétuelle qu'on appelle ma vie, excepté quand l'événement qui presse ne laisse pas le temps de délibérer, et où le meilleur conseil, c'est l'inspiration.

Je supposai que lord Byron vivait encore et que le génie, qui lui avait inspiré les quatre premiers chants de son poëme, inspirait encore à son génie le récit de sa propre mort. Mécontent de la somnolence de l'Italie, le poëte, en la quittant, lui adressait des adieux pleins d'amers reproches. Mais, dans mon plan, ces adieux n'étaient pas dans ma bouche, ils étaient dans la sienne, et parfaitement conformes aux sentiments exagérés qu'il avait maintes fois exprimés lui-même en vers et en prose, sentiments des radicaux ou des carbonari étrangers, avec lesquels il était en relation pendant qu'il habitait Venise, les bords du Pô ou les rives de l'Arno.

Voici ces vers:

XXXVI

Où va-t-il?... Il gouverne au berceau du soleil. Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil? Va-t-il, le coeur brûlant d'une foi magnanime, Conquérir une tombe au désert de Solyme; Ou, pèlerin armé, son bourdon à la main, Laver ses pieds souillés dans les flots du Jourdain? Non: du sceptique Harold le doute est la doctrine, Le croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine; Jupiter, Mahomet, héros, grands hommes, dieux, (Ô Christ, pardonne-lui!) ne sont rien à ses yeux Qu'un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore, Rêves plus ou moins purs qu'un vain délire adore, Et dont par ses clartés la superbe oraison, Siècle après siècle, enfin délivre l'horizon. Jamais, d'aucun autel ne baisant la poussière, Sa bouche ne murmure une courte prière; Jamais, touchant du pied le parvis d'un saint lieu, Sous aucun nom mortel il n'invoqua son Dieu! Le dieu qu'adore Harold est cet agent suprême, Ce Pan mystérieux, insoluble problème, Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers: Être sans attributs, force sans providence, Exerçant au hasard une aveugle puissance; Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour; Faisant le mal sans haine et le bien sans amour; N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice; Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice; Livrant le faible au fort et le juste au trépas, Et dont la raison dit: «Est-il? ou n'est-il pas?» Ses compagnons épars, groupés sur le navire, Ne parlent point entre eux de foi ni de martyre, Ni des prodiges saints par la croix opérés, Ni des péchés remis dans les lieux consacrés, D'un plus fier évangile apôtres plus farouches, Des mots retentissants résonnent sur leurs bouches: Gloire, honneur, liberté, grandeur, droits des humains, Mort aux tyrans sacrés égorgés par leurs mains, Mépris des préjugés sous qui rampe la terre, Secours aux opprimés, vengeance, et surtout guerre; Ils vont, suivant partout l'errante Liberté, Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté; Briser les fers usés que la Grèce assoupie Agite, en s'éveillant, sur une race impie; Et voir dans ses sillons, inondés de leur sang, Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant. Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore; La vague, qui s'éveille au souffle frais du jour, En sillons écumeux se creuse tour à tour; Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie, Vole, et rase de près la côte d'Italie. Harold s'éveille; il voit grandir dans le lointain Les contours azurés de l'horizon romain; Il voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre, Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre, Et Soracte, dressant son sommet dans les airs, Seul se montrer debout où tomba l'univers. Plus loin, sur les confins de cette antique Europe Dans cet Éden du monde où languit Parthénope, Comme un phare éternel sur les mers allumé, Son regard voit fumer le Vésuve enflammé: Semblable au feu lointain d'un mourant incendie, Sa flamme, dans le jour un moment assoupie, Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés; La mer rougit des feux dans son sein reflétés; Et les vents agitant ce panache sublime, Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme, Font pencher sur Pæstum, jusqu'à l'aube des jours, La colonne de feu, qui s'écroule toujours. À la sombre lueur de cet immense phare, Harold longe les bords où frémit le Ténare; Où l'Élysée antique, en un désert changé, Étalant les débris de son sol ravagé, Du céleste séjour dont il offrait l'image Semble avoir conservé les astres sans nuage. Mais là, près de la tombe ou le grand cygne dort, Le vaisseau, tout à coup, tourne sa poupe au bord. Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse, Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse; Bientôt son oeil confond l'océan et les cieux; Et ces borda immortels, disparus à ses yeux, Semblant s'évanouir en de vagues nuages, Comme un nom qui se perd dans le lointain des âges.

«Italie! Italie! adieu, bords que j'aimais! Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais! Ô terre du passé, que faire en tes collines? Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines, Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort, On se retourne en vain vers les vivants: tout dort. Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire, Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire! Tout dort, et cependant l'univers est debout! Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout! Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, Jetant sur tes cités un regard de mépris, Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris. Et, mesurant de l'oeil tes arches colossales, Tes temples, tes palais, tes portes triomphales, Avec un rire amer demandent vainement Pour qui l'immensité d'un pareil monument, Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe, Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace? Et tu souffres sans honte un affront si sanglant! Que dis-je? tu souris au barbare insolent; Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime; Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même Ton sol partout empreint de tes nombreux héros, Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos, Ces marbres mutilés par le fer du barbare, Ces bustes avec qui son orgueil te compare, Et de ces champs féconds les trésors superflus, Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus! Rougis!... Mais non: briguant une gloire frivole, Triomphe! On chante encore au pied du Capitole. À la place du fer, ce sceptre des Romains, La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains; Tu sais assaisonner des voluptés perfides, Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides, Animer les couleurs sous un pinceau vivant, Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau vivant, Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse Les traits de ces héros dont l'image t'accuse. Ta langue, modulant des sons mélodieux, À perdu l'âpreté de tes rudes aïeux; Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave, Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave; Et, semblable au serpent, dont les noeuds assouplis Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis, Façonnée à ramper par un long esclavage, Elle se prostitue au plus servile usage, Et, s'exhalant sans force en stériles accents, Ne fait qu'amollir l'âme et caresser les sens.

«Monument écroulé, que l'écho seul habite Poussière du passé qu'un vent stérile agite; Terre, ou les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux, Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux, Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre, Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre, Où l'amour n'est qu'un piége et la pudeur qu'un fard, Où la ruse a faussé le rayon du regard, Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore. Un nuage éclaté qui retentit encore: Adieu! Pleure ta chute en vantant tes héros! Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os, Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!) Des hommes, et non pas de la poussière humaine!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux; Quelque chose de saint sur les tombeaux respire, La Foi sur tes débris a fondé son empire! La Nature, immuable en sa fécondité, T'a laissé deux présents, ton soleil, ta beauté; Et, noble dans ton deuil, sous tes pleurs rajeunie, Comme un fruit du climat enfante le génie. Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend, Comme un glaive tombé des mains du combattant; À ce bruit impuissant, la terre tremble encore, Et tout coeur généreux te regrette et t'adore.

«Et toi qui m'as vu naître, Albion, cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton fils, Adieu! tu m'as proscrit de ton libre rivage; Mais dans mon coeur brisé j'emporte ton image, Et, fier du noble sang qui parle encore en moi, De tes propres vertus t'honorant malgré toi, Comme ce fils de Sparte allant à la victoire, Je consacre à ton nom ou ma mort ou ma gloire. Adieu donc! Je t'oublie, et tu peux m'oublier: Tu ne me reverras que sur mon bouclier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Souvent, le bras posé sur l'urne d'un grand homme, Soit aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome, Soit sous la voûte auguste où, de ses noirs arceaux, L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux, En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues, Du long respect des temps par l'âge revêtues, En voyant l'étranger d'un pied silencieux, Ne toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux, Et des inscriptions sur la poudre tracées Chercher pieusement les lettres effacées J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument Leur grande ombre devait dormir plus mollement; Que le bruit de ces pas, ce culte, ces images, Ces regrets renaissants et ces larmes des âges, Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil, De ces morts immortels l'impérissable orgueil; Qu'un cercueil, dernier terme où tend la gloire humaine, De tant de vanités est encor la moins vaine; Et que pour un mortel peut-être il était beau De conquérir du moins, ici-bas, un tombeau?... Je l'aurai!... Cependant mon coeur souhaite encore Quelque chose de plus, mais quoi donc? il ignore. Quelque chose au delà du tombeau! Que veux-tu? Et que te reste-t-il à tenter?... La vertu! Et bien! pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise! S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on méprise, Sacrifier son or, ses voluptés, ses jours, À ce rêve trompeur... mais qui trompe toujours; À cette liberté que l'homme qui l'adore Ne rachète un moment que pour la vendre encore; Venger le nom chrétien du long oubli des rois; Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix, Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire Qu'un regard de ce Juge en qui l'on voudrait croire Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom? Eh bien! sachons enfin si c'est un rêve ou non!»

XXXVII

Voici comment je rends compte dans mes commentaires de cet événement.

J'étais secrétaire d'ambassade à Naples. Je quittais Naples et Rome en 1822. Je vins passer un long congé à Paris. J'y fis paraître la _Mort de Socrate_, les _Secondes Méditations_. J'y composai, après la mort de lord Byron, le cinquième chant du poëme de _Child Harold_.

Dans ce dernier poëme, je supposais que le poëte anglais, en partant pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective terrible à l'Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa voluptueuse servitude. Cette apostrophe finissait par ces deux vers:

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!) Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...

Les poëtes italiens eux-mêmes, _Dante_, _Alfieri_, avaient dit des choses aussi dures à leur patrie.

Ces reproches, d'ailleurs, n'étaient pas dans ma bouche, mais dans la bouche de lord Byron: ils n'égalaient pas l'âpreté de ses interpellations à l'Italie. Ce poëme fit grand bruit: ce bruit alla jusqu'à Florence. J'y arrivai deux mois après en qualité de premier secrétaire de légation.

À peine y fus-je arrivé qu'une vive émotion patriotique s'éleva contre moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les fit répandre à profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple; on s'indigna dans des articles de journaux et dans des brochures, de l'insolence du gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans le centre de l'Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers étaient un outrage à l'Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque temps proscrit par toutes les opinions. Il y avait alors à Florence des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à la suite des trois révolutions qui venaient de s'allumer et de s'éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des officiers les plus distingués de l'armée; il avait suivi Napoléon en Russie; il était, de plus, écrivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie; il fit imprimer contre moi une brochure dont l'honneur de mon pays et l'honneur de mon poste ne me permettaient pas d'accepter les termes. J'en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au bord de l'Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue, moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J'eus cinq ou six fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée: j'évitai de l'atteindre. J'étais résolu de me laisser tuer, plutôt que d'ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause qui n'était point personnelle, et qui, au fond, honorait son patriotisme. Je sentais aussi que si j'avais le malheur de le tuer, je serais forcé de quitter l'Italie à jamais. Après deux reprises, le colonel me perça le bras droit d'un coup d'épée. On me rapporta à Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.

XXXVIII

Les duels sont punis de mort en Toscane. Le nôtre avait eu trop d'éclat pour que le gouvernement pût feindre de l'ignorer. Ma qualité de représentant d'une puissance étrangère me couvrait; la qualité de réfugié politique aggravait celle du colonel Pepe. On le recherchait. J'écrivis au grand-duc, prince d'une âme grande et noble, qui m'honorait de son amitié, pour obtenir de lui que le colonel Pepe ne fût ni proscrit de ses États, ni inquiété pour un fait dont j'avais été deux fois le provocateur. Le grand-duc ferma les yeux. Le public, touché de mon procédé et attendri par ma blessure, m'applaudit la première fois que je reparus au théâtre. Tout fut effacé par un peu de sang entre l'Italie et moi. Je restai l'ami de mon adversaire, qui rentra plus tard dans sa patrie et devint général.

Un de mes amis avait relevé ma cause dès la première émotion de cette querelle, et il avait écrit, en quelques pages de sang-froid et d'analyse, une défense presque judiciaire de mes vers calomniés. Mais je ne voulus plaider de la plume qu'après le jugement de l'épée, et je ne consentis à publier cette défense que lorsque je pus la signer de la goutte de sang de ce duel d'honneur non personnel, mais national.

J'en donne ici quelques extraits, comme pièces justificatives de cet étrange procès littéraire.

XXXIX

«On a donné, dans quelques écrits récemment publiés en Italie, de fausses interprétations d'un passage du cinquième chant du poëme de _Child Harold_, interprétations dont l'auteur a été profondément affligé, et auxquelles on croit convenable de répondre. Les esprits impartiaux apprécieront sans doute les motifs du silence que M. de Lamartine a gardé jusqu'ici, et la justesse de ces observations.

«Un auteur ne doit jamais défendre ses propres ouvrages, mais un homme qui se respecte doit venger ses sentiments méconnus. Fidèle à ce principe, M. de Lamartine n'a jamais répondu aux critiques littéraires que par le silence; mais il repousse avec raison des opinions et des sentiments que l'erreur seule peut lui imputer.

«Le passage inculpé est une imprécation poétique contre l'Italie en général; imprécation que prononce Child Harold au moment où, quittant pour jamais les contrées de l'Europe, contre lesquelles sa misanthropie s'exhalait souvent avec toutes les expressions de la haine, il s'élançait vers un pays où son imagination désenchantée lui promettait des émotions nouvelles. Cette imprécation renferme ce que renferme toute imprécation, c'est-à-dire tout ce que l'imagination d'un poëte, quand il rencontre un pareil sujet, peut lui fournir de plus fort, de plus général, de plus exagéré, de plus vague, contre la chose ou le pays sur lesquels s'exerce la fureur poétique de son héros. Si l'on veut une idée juste d'une pareille figure, qu'on lise les diatribes d'Alfieri contre la France, son langage, ses moeurs, ses habitants; les imprécations de Corneille contre Rome, celle de Dante, de Pétrarque, et de presque tous les poëtes italiens contre leur propre patrie, celles même de lord Byron contre quelques-uns de ses compatriotes; qu'on lise enfin tous les satiriques de tous les siècles, depuis Juvénal jusqu'à Gilbert. De pareils morceaux n'ont jamais rien prouvé, que le plus ou moins de talent de leurs auteurs à se pénétrer des couleurs de leur sujet, ou à exercer leur verve satirique sur des nations ou des époques, c'est-à-dire sur des abstractions inoffensives.

XL

«Voilà cependant de quel fondement des critiques italiens et quelques personnes mal informées ont voulu conclure les opinions et les sentiments de M. de Lamartine sur l'Italie. Hâtons-nous d'ajouter cependant que la plupart des personnes qui sont tombées dans cette erreur ne connaissaient de l'ouvrage que ce seul passage, et que, le lisant séparé de l'ensemble qui l'explique, et le croyant placé dans la bouche du poëte lui-même, l'accusation pouvait leur paraître plus plausible.