Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 7

Chapter 73,836 wordsPublic domain

«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue. J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête. Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille; beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre. L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son visage; puis, de l'oeil qui lui restait, il lança sur moi un regard singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de l'arme brisée était revenu frapper l'oeil de l'Indien et l'avait crevé. Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile, dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.

«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle montre à répétition, et je dis à cette femme:

«--Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à manger?»

«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de moi.

«--Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je vous prie.»

«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et finit par passer la chaîne d'or à son col.

«--Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je possédais une montre pareille!»

«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.

«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la dérobée ses oeillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le regard le plus hardi.

[Note 3: Espèce de massue indienne.]

«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je rentrai. L'Indien me suivait de l'oeil. Je m'étendis sur une peau de buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.

«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte; ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais, ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi _ce chien de sauvage_ était entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit l'oeil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont le silence augmentait l'intérêt.

«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine, dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.

«--Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me charge de lui. Dépêchez cet Indien.»

«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la porte.

«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent, désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à peine intelligible:

«--Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge. Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»

«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs, tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer. La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.

«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges; nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement sur la route.

«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et leurs moeurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables tanières. Des magistrats nommés _régulateurs_ sont chargés de cet office; voici comment ils procèdent:

«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité, les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les _régulateurs_. Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui! Les _régulateurs_ le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»

XXIV.

Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:

«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit, et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles anguilles; mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et emporter tranquillement son butin à la maison.

«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement, entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.

«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier ou de noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. _Toc, toc..._ le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de nouveau, sont retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps est propice, la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les poissons sont devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une douzaine à la fois sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je vous l'assure, s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le trou, et peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs petites soeurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui du premier pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?

«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson frais. Puis tout à coup, je ne sais pourquoi, sans aucune cause apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à reprendre à l'hameçon.

«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.

«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq ou six pouces en longueur, n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de large. Leur chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un manger excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent, j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne, et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.

«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on la voit alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse, cherchant le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se laisse aller lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires, elle creuse dans le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui peut avoir une étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit rebord s'élève à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien propre, elle y dépose ses oeufs. Si vous regardez attentivement, vous compterez cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par un intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à plusieurs pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa famille ont coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au-dessus du nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombée de l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger vienne à rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la propreté de cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à cette même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me mis en tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de voir ce que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si on le poussait à bout de patience.

«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts d'oeufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis à mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai l'expérience six ou sept fois, et toujours avec le même résultat. Je changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis flotter dans l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et vainement, à deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. Alors je lui présentai l'hameçon nu, en employant la même manoeuvre. Il parut d'abord grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de l'autre, sans s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de s'attaquer, cette fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en approcher, mais petit à petit, le prit délicatement, l'enleva, et l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!

«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble, auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre davantage me poussa à continuer mon expérience. Certes, je savais alors manoeuvrer un hameçon tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même inutilement que je dressai mes batteries contre plusieurs de ses camarades.

«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille; puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste. Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid; mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes expériences.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

CXVIIIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE AMÉRICAINE.

UNE

PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE,

PAR AUDUBON.

(DEUXIÈME PARTIE.)

I.

LA CHASSE À L'ÉLAN.

«Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit; et, quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir à portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à l'agresseur un mauvais parti.

«Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de décembre; mais, la première année, ils ne le perdent pas même au printemps[4]. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents, hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement qui ressemble beaucoup à celui du chameau.

[Note 4: Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand on sait que, tandis que les vieux élans déposent leur bois en décembre et janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai; mais la première année ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au printemps.]

«Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en rencontraient des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier, par ses moeurs, se rapproche beaucoup de l'élan.

«Quant au renne ou _karibou_, son pied est très-large et très-plat; il peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon[5], de sorte qu'il court aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce que la première couche y est bien plus résistante que partout ailleurs; mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile de se tracer des sentier au travers, comme fait l'élan; aussi, pendant l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien exactement quelle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger.»

[Note 5: C'est ici la touffe de crins qui pousse derrière le pâturon.]

II.

LE TROGLODYTE D'HIVER.