Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 6
«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont mon esprit suivait attentivement les détails.
«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible, embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me ravissaient. Pendant des heures entières mon attention charmée se fixait sur les oeufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les roches nues et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du soleil. Je veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement qui suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les débris de leur coque transparente.
«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde et mes voeux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort, qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir. J'inventais mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait rendre tous mes travaux inutiles et détruire les objets de mes affections. J'essayais de lutter contre elle; et les constantes réparations qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et terne qui décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus forte que moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon chagrin: ces essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si triste métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume de _planches_ coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon petit appartement.
«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc, dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait à mes yeux, et le copiant mal.
«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau, père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel!
«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques, des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.
«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour moi.
«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkill, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.
«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent. Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait. C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.
«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse vivaient dans mon coeur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de nouveau dans mes solitudes chéries.
«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne pourrait-il pas éterniser l'oeuvre de ma jeunesse, le résultat de ce labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.
«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson, dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux de papier déchiré, morcelé, presque en poussière; lit commode et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte et y avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années de bonheur.
«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde.
«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à la démence; mais Dieu soit loué!»
XXII.
Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit, accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:
«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes, étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et safranée, plus prestigieuse peut-être que les couleurs vives et pures du printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était couleur de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage. Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et cette belle nature nous souriait.
«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos regards; ils menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive de ces solitudes, et je ne pus les voir sans regret.
«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve, une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne tardions pas à dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient chargées d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin un asile et planter leur tente dans ces solitudes.
«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches; et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de sa table de plus exquises voluptés.
«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au _whoup_! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des Peaux-rouges s'étaient répandus dans la campagne, avaient détruit les habitations des colons, massacré les enfants et les femmes, et couvert de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques minutes, une terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin nous aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes qui, les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en choeur et d'un air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras barbares. C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude, loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le tumulte discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.
«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs. Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face. Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve; les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous les coteaux; le sang des indigènes et des nouveaux habitants s'est mêlé aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive. Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son diadème de plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se frayaient passage en caravanes bruyantes, à travers les clairières des bois. Des villages, des hameaux et des villes ont envahi ces domaines (en 1825). Le marteau y retentit; la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier et du maçon se reposent et se taisent, l'incendie dévore des forêts tout entières; et la civilisation s'annonce par des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonné par une foule de bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur trace de fumée. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques; et l'Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet envahissement progressif, conquête inévitable.
«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de diriger mon bateau sur ces rivières, un sentiment de tendresse presque passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace, m'avait incorporé cette nature.»
Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente peuplée des oeuvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la prééminence du _dollar_ du Nord sur le _dollar_ du Sud? Est-ce que le sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la ravissante et tragique histoire.
Je vais vous la donner:
XXIII.
Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut le témoin solitaire près de la crique du Canot:
«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement, je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin. Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner, s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Ces troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir: au-dessous et au-dessus d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L'espace occupé naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène vide, semée de racines et de débris; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence; l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.
«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie, des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart, que, souvent obligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps que je consacrai à ce travail, une mortelle fatigue.
«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont choisie pour asile.»
Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne serait pas déplacé dans un des romans de Cooper:
«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de moi. Chaussé de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidèle, armé de mon fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri, un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques; le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la nuit.
[Note 2: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.]
«En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait pénétrer mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. Arrivé à la hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit une retraite pour la nuit.
«Oui,» répondit-elle sans me regarder.