Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 5

Chapter 53,732 wordsPublic domain

Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser, comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata, Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil, n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats de l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui deviendront des bazars de marchands.

X.

Je ne crains pas de le dire hautement, malgré l'opposition naturelle qu'il peut y avoir entre les pensées diplomatiques de la République et les pensées diplomatiques de l'Empire; contre des intérêts si français, si élevés, si européens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui prévale. La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une pensée grandiose, une pensée incomprise (je dirai tout à l'heure pourquoi), une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan, neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'État, féconde comme l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.

XI.

Ici il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée. Le premier Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un morceau de pain de munition à ses armées, n'en eut jamais de pareilles.

XII.

La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre l'usurpation des États-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.

L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.

Voyons le droit de ce point de vue élevé d'où l'on distingue la légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.

LE GLOBE EST LA PROPRIÉTÉ DE L'HOMME; LE NOUVEAU CONTINENT, L'AMÉRIQUE, EST LA PROPRIÉTÉ DE L'EUROPE.

Elle n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du Nord, seuls.

XIII.

En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent américain est la propriété collective du genre humain, et non de l'_union_ déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins sur l'Amérique espagnole et sur la race latine, mère de toute civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son indépendance, du moins dans ses dix-sept États républicains de l'Amérique du Sud, découle évidemment pour nous et pour toutes les puissances de l'ancien monde. Il faut prévoir les événements, il faut protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre position d'abord sur le point menacé contre les États-Unis. Il le faut, ou bien il faut déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe, appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces pionniers armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation que leur convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker, de lever individuellement des escadres et des armées contre Cuba, pendant que leur général fédéral entre au nom de l'Union dans Mexico, et de là dans toutes les capitales de l'Amérique civilisée du Sud!

XIV.

Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtraient-ils ces droits de piraterie sur mer et sur terre aux États-Unis, tandis que dans l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec indemnité les États et les individus de toute propriété de choses dont l'usage est nécessaire à tous?

Ce principe de protection des intérêts utiles à tous qui s'applique à une commune, s'appliquerait-il donc avec moins de droit à un continent tout entier à protéger dans son indépendance? Évidemment non; nous ne disons point: Expropriez les États-Unis de l'Amérique espagnole; leur propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons: L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!

XV.

Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et ne doit pas livrer à la merci des États-Unis de l'Amérique anglaise?

Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns, nécessaire à tous, dans notre état de civilisation et dans notre système d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi nécessaire que le pain. Les mines d'or sont là!

En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le blé, les farines, le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des dépopulations incalculables.

En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques années surtout, par le salaire qu'elles assurent à au moins quarante millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et indispensable _stipendium_ du salaire et de la vie.

Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots, population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier Empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce n'est plus une lâcheté seulement, c'est accepter les fourches caudines de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le coton, le libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre que de la mort de la vie!

XVI.

Or qui ne sait que les blés et les farines de l'Amérique, de la vallée du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme la Sicile était le grenier des Romains?

Qui ne sait que le capital monétaire de l'univers est en masses immenses au Mexique, au Pérou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui enrichies par les eaux et rendues à leur productivité naturelle par un bon système d'épuisement mettront tout le capital or et argent de l'univers entre les mains des États-Unis maîtres des deux Amériques? Qui ne sait que le maître du capital est le maître de l'intérêt, et que l'Europe, livrée bientôt à ce pays de tous les monopoles, en subirait à jamais la loi? Qui ne sait que, maîtres des prix de l'argent et de l'or, ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et que leur coalition déjà ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait rivalité à leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des tissus et la seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous privant ou en se privant eux-mêmes par l'extinction du Sud de l'élément de cette industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils affament déjà, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre, cinq millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine à tout caprice de leur intérêt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces et nos navigations subiraient les mêmes anéantissements que nos produits?

XVII.

Voilà évidemment la pensée secrète qui aura inspiré l'expédition du Mexique, expédition qui a paru une témérité sans compensation, et derrière laquelle j'ai seul en France pressenti une utilité générale.

La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle ne lui a été au premier moment ni explicable ni expliquée. C'est que cette pensée de prendre position contre les États-Unis au Mexique ne devait pas être exclusivement française, mais européenne; il fallait se consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a pas fait. La France, accusée d'arrière-pensée personnelle, a été suspecte à l'Espagne et à l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait simplement entraîner ses deux alliés dans une guerre d'intervention uniquement française et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et Madrid une démarche armée désintéressée, européenne, et a pour cela été redoutée et abandonnée; or, de deux choses l'une: ou la France était sincère et elle ne voulait agir que dans l'intérêt commun, et alors il fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'après un concert diplomatique et militaire européen à égal emploi de forces, qui ne donnât motif à aucune plainte de réticence et de défaut de franchise contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait agir avec des forces françaises dignes d'elle, et ne pas débuter par planter son drapeau protecteur au Mexique avec une poignée d'hommes héroïques, mais abandonnés de leurs auxiliaires, et insuffisants à l'accomplissement de sa pensée.

XVIII.

Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes; l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés, l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans l'Amérique espagnole.

On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la conquête, les prétendus sauvages de _Montezuma_, les Péruviens avec leurs poëmes de _quippos_, étaient à cet égard bien plus avancés. Les monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée publique, où ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et où les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les _Barnum_ de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se décréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes le _désagrément_ habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté consiste _à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins_.» L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, mécanisme des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les traits: voilà un de ces autocrates de l'or.

XIX.

Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la pression générale dans une atmosphère inférieure, exceptions d'autant plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans l'individu, voilà l'Américain du Nord, voilà l'air du pays: «l'orgueil de ce qui lui manque!»

Voilà ce peuple à qui M. Monroë, un de ses flatteurs, disait pour être applaudi: «Le temps est venu où vous ne devez pas souffrir que l'Europe se mêle des affaires de l'Amérique, mais où vous devez désormais affecter votre prépondérance dans les affaires de l'Europe!»

XX.

Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.

Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni spiritualisme, ni philosophie, ni histoire, ni poésie, ni éducation nationale?

Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant; c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur l'homme.

AUDUBON, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche, entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs moeurs, et écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande épopée animale de la création.

XXI.

Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages, imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté, mais presque exclusivement en Europe, ne fait point partie de l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années cet _homme des bois_, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de Londres. Cet homme le frappa.

Voici le portrait qu'il en fait:

«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front haut, l'oeil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques dont le tumulte semblait l'étonner. S'il prenait quelquefois la parole, c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une erreur; il ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne sais quel bon sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins de justesse, de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se partageaient naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y avait dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que l'eau du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe; notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge de la société n'entrent pour rien dans son caractère et ses moeurs.

«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie, un oeil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'oeil du faucon, un accent étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, fortement colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le portrait à peu près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain Audubon.

«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois d'Amérique»[1]; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais quitté.

[Note 1: «_American woodsman._»]

«L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a passé les nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans ses rameaux le peuple dont il venait étudier les moeurs et que jamais il n'a perdu de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a poursuivi son oeuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée avec une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.

«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette abnégation de tous les soins matériels, cette force intellectuelle d'un homme qui, sans maître, fait toute son éducation d'histoire naturelle au fond des bois, et complète seul une branche de la science, branche importante que l'on désespérait de compléter jamais.

«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon coeur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler. C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une mère; je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait à se former avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon culte par tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis persuadé que ces premières impressions ont ébauché ma carrière et préparé mes travaux.

«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés et aux alcôves élégantes. Mon père, dont j'étais le seul enfant, servait complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des oeufs, des fleurs, des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment religieux et poétique, et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct qui l'animait lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse des détails, cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait la science sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la réduire à je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la nature un squelette.