Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 4

Chapter 43,731 wordsPublic domain

«Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite: Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux; accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: _Dieu de bonté_, s'écria-t-il, _comble de tes bénédictions cet homme compatissant!_

«Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moi-même. Le Lépreux réfléchit quelque temps. _Pourquoi_, dit-il enfin, _chercherais-je à me faire illusion? Je ne dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu; nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... Adieu pour jamais!_ Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.»

XIII.

Vignet, qui s'était tu après la mort du chien, parce qu'il ne pouvait continuer à lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit s'échappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il était tout mouillé de nos larmes; nous restâmes longtemps sans parler; toute réflexion nous aurait semblé une dissonance. Ce ne fut que longtemps après que nous pûmes parler.

--Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle Xavier?

--C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un poëte; c'est un traducteur de Dieu!

--C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de la douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de mots.--Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du coeur humain (dit-on) le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à exhaler un jour dans notre vie inconnue.

--Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard; n'anticipons pas le moment.

XIV.

Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand.

Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge, et qui distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous suivaient.

Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand. C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de déclamation. Il savait par coeur les _Nuits d'Young_, et les sublimes passages de _Werther_, d'_Atala_ et de _René_.

--Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et comme cela finit!

D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les remparts en ruines s'élèvent comme une végétation flétrie de pierres: y a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage? La description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent, du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil baisse dans la vallée.

XV.

Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des discours.

LE MILITAIRE.

«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.

LE LÉPREUX.

«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus son histoire et celle de sa famille. Il avait une soeur, il la perd: comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs, avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste tableau qui m'entoure j'ai des sites favoris que j'aime de préférence (l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité, aux choses inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant, etc., etc.»

Et la mort chrétienne et réfléchie de sa soeur! et jusqu'à la mort du chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le coeur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine? On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!

Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous jamais lu dans les chefs-d'oeuvre de l'antiquité rien de comparable? Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si tragique, car Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais lui, le lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le coeur, et on ne peut parler d'autre chose.

--Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier; je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne, s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire, voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon écrivain! Ah! quand serai-je assez indépendant pour chasser de ma bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége, pour n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le sentiment!--Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous pourrons lire pour seul livre: la nature!

XVI.

Nous causâmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu'à l'heure où la première ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumières de Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos paupières et étouffaient nos entretiens. Une paille fraîche nous reçut dans la grange, et nous saluâmes d'un cordial adieu, au lever du jour, l'hospitalière demeure où nous avions été si bien accueillis.

Nous reprîmes, après un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de parler à nos compagnons de cette découverte d'une littérature nouvelle et selon nous supérieure à tout ce que nous avions lu jusque-là, contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous nous promîmes d'en rechercher partout d'autres pages.

L'occasion s'en fit attendre longtemps.

LAMARTINE.

CXVIIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE AMÉRICAINE.

UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Audubon est le Buffon de l'Amérique, mais infiniment plus naïf, plus coloré et plus écrivain que Buffon lui-même.

Nous devons dire à son sujet un mot du caractère et de la littérature de son pays; un homme n'en est jamais indépendant.

L'Amérique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en étouffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que nous regardons comme trop élémentaire et trop brutale: si nous avions vécu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseillé à ce prince infortuné de déclarer la guerre aux Anglais pour favoriser à tout prix une nation anglaise d'insurgés contre leurs frères. C'était une guerre civile intentée à la mère patrie, pour une cause purement vénale; cela n'était ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lancée; cela ne manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportèrent en France, et combien il y eut de sophismes américains dans l'Assemblée constituante et dans le sang de Louis XVI?

II.

Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-même pour discerner l'Amérique de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mêlées pendant et après la guerre d'Amérique; quoiqu'il en soit, nous n'eûmes pas à nous en féliciter. Aujourd'hui que nous avons à parler à propos d'Audubon de la cause américaine, nous le faisons en tremblant, car nous craindrions également ou d'être injuste envers un grand peuple naissant dans l'Amérique du Nord, ou d'être injuste envers l'autre moitié de ce peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amérique du Sud.

III.

Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour recouvrir ses os!--_Ne ossa quidem habebis!_

Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements, une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!

IV.

Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands, d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers d'anarchie, qui submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.

Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un _jubilé_ américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer. Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch, celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.

Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le souffrait. N'eurent-ils pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos côtes, vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez _piraté_ à nos dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous l'empire? On croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance tout anglaise, à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda par pitié, et moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain. Combien ne m'en suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû leur jeter des boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils appuyaient alors leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec laquelle nous voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle fut dupe. La Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes soutenir des républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que nous ne faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les opinions.

V.

Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles. Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate nomade et à peu près unique, _la Constitution_.

VI.

Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs, qui seraient tenus hors la loi des marchés à New-York, y subissent et y subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, l'extinction de leur race par la faim dans la fédération qui prétend faire la guerre au Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On connaît leur liberté et leur égalité à leurs oeuvres; ils auront la liberté d'être proscrits de l'État comme six millions de vagabonds sans maître, mais sans feu ni lieu, sans qu'aucun maître ait la responsabilité de leur existence! La liberté de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la liberté de périr par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amérique a donné tant de fois l'exemple à l'histoire, ou d'être chassés et exterminés comme des nègres marrons dans les forêts où ils iraient chercher leur nourriture! Et quant à l'égalité, interrogez les voyageurs européens qui ont habité les États de la fédération soi-disant libératrice.

Est-ce l'égalité que d'être traités partout en _lépreux_ de l'espèce humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que d'être expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que d'être relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être jetés inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne ou dont le contact flétrit?

Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, et la féroce irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!

Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de l'Union.

VII.

J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du rachat par l'État de cette nature honteuse de propriété d'une race humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus admis dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et honnêtes citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le vice radical de nos réclamations:

«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier jour.

«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité aux propriétaires, et sans donner en même temps aux propriétaires du sol, par votre indemnité, les moyens de payer un salaire à l'esclave émancipé pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai persévéramment avec vous cette oeuvre d'humanité et de civilisation!»

De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et, bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la République, grâce à M. Schoelcher et au gouvernement rallié à mes vues, finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser sur l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à se féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre la propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle action de la patrie. La Providence aide une bonne oeuvre. Quand l'homme est juste, Dieu est grand!

VIII.

Voilà ce que les Américains si opulents du Nord auraient dû dire aux Américains du Sud: «Émancipez vos esclaves, graduellement, prudemment; nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnité nécessaire aux États dépossédés pour payer le travail libre!»

IX.

Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme, d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi d'Espagne et à sa religion alors conquérante.

Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique, dont ils sont eux-mêmes le résidu.

J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur _marche en avant_.