Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 3

Chapter 33,942 wordsPublic domain

«En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l'humanité; mon coeur se refuse à les croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et vertueux; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre, éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon coeur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerai-je? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami! Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon coeur, qui palpite et qui brûle. Accablé de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans mon âme.

LE MILITAIRE.

«Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de l'âme et du corps?

LE LÉPREUX.

«Ces derniers ne sont pas les plus cruels!

LE MILITAIRE.

«Ils vous laissent donc quelquefois du relâche?

LE LÉPREUX.

«Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune. Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage; la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.

LE MILITAIRE.

«Quoi! le sommeil même vous abandonne!

LE LÉPREUX.

«Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous figurer combien est longue et triste une nuit qu'un malheureux passe tout entière sans fermer l'oeil, l'esprit fixé sur une situation affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais plus que devenir: mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux; mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans cesse les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse tous mes autres maux.

LE MILITAIRE.

«Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.

LE LÉPREUX.

«Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre!

LE MILITAIRE.

«Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle devait être moins triste lorsque votre soeur vivait.

LE LÉPREUX.

«Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma soeur.--Mais ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous ici, sur cette pierre; je me placerai derrière le feuillage, et nous converserons sans nous voir.

LE MILITAIRE.

«Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)

LE LÉPREUX.

«Imprudent! vous alliez saisir ma main!

LE MILITAIRE.

«Eh bien, je l'aurais serrée de bon coeur.

LE LÉPREUX.

«Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé: ma main n'a jamais été serrée par personne.

LE MILITAIRE.

«Quoi donc! hormis cette soeur dont vous m'avez parlé, vous n'avez jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables?

LE LÉPREUX.

«Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.

LE MILITAIRE.

«Vous me faites frémir!

LE LÉPREUX.

«Pardonnez, compatissant étranger! vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.

LE MILITAIRE.

«Parlez, parlez, homme intéressant! Vous m'avez dit qu'une soeur vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.

LE LÉPREUX.

«C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma soeur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés.

LE MILITAIRE.

«Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?

LE LÉPREUX.

«Lorsque ma soeur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus: son effroi fut extrême en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.

LE MILITAIRE.

«On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances qu'il vous laissait.

LE LÉPREUX.

«Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma soeur rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma soeur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une soeur? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille: jugez de mon étonnement! c'était ma soeur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler; mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le _Miserere_. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes: qui n'eût été touché d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prière était terminée: «Adieu, ma soeur, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu te bénisse et te récompense de ta piété!» Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil tranquille.

LE MILITAIRE.

«Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette soeur chérie!

LE LÉPREUX.

«Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune; lorsque enfin je revins à moi, et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.

LE MILITAIRE.

«Un crime! je ne puis vous en croire capable.

LE LÉPREUX.

«Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi: cependant la crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à nous: ma soeur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi.

«Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma soeur l'avait appelé _Miracle_; et son nom, qui contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire; mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon coeur.

«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement; leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon coeur se serrer. Vous l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon coeur: jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon coeur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire; et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse destinée!

«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur, je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!

«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma soeur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table, j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet aspect, je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté, que ma bonne soeur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon coeur avant de pouvoir la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement gravées dans mon coeur: «_Mon frère, je vais bientôt te quitter; mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection; rien ne m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier voeu fut que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien._» Lettre chérie! elle ne me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était avancée. À mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.

«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma soeur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.

«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul! Ma soeur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon coeur.

LE MILITAIRE.

«Quel âge avait votre soeur lorsque vous la perdîtes?

LE LÉPREUX.

«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.

LE MILITAIRE.

«Vous l'avez perdue bien jeune.

LE LÉPREUX.

«Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement d'août) je la vis si abattue que je ne voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m'agitait. «Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses.»

«Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers: c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. «Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force de marcher.» Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation: je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. «Je sens ma fin, me dit-elle en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère; aide ta soeur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants.» Ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. J'appuyai sa tête contre mon sein; je récitai la prière des agonisants: «Passe à l'éternité! lui disais-je, ma chère soeur; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille dans mes bras!» Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.

«Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva. _Étranger_, dit-il, _lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile._