Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 18
«--Chez la plupart des oiseaux la mue vient dès que la couvaison est terminée, c'est-à-dire dès que les petits de la dernière couvée peuvent se suffire à eux-mêmes. Mais alors il s'agit de savoir si, à partir de ce moment jusqu'à son départ, l'oiseau a le temps suffisant pour sa mue. S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage nouveau. S'il ne l'a pas, il part avec son plumage ancien et ne mue que dans le Midi, plus tard.--Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et ne partent pas à l'automne tous en même temps. La cause, c'est que chaque espèce supporte plus ou moins facilement le froid et l'intempérie. L'oiseau qui arrive de bonne heure chez nous s'en va tard, et l'oiseau qui arrive tard s'en va tôt. Même dans une seule famille, par exemple dans celle des fauvettes, il y a de grandes différences. La fauvette à claquets ou la petite meunière se fait entendre chez nous dès la fin de mars, quinze jours plus tard viennent la fauvette à tête noire, le moine; puis, environ une semaine après, le rossignol, et seulement à la fin d'avril ou au commencement de mai, la fauvette grise. Tous ces oiseaux avec leurs petits de la première couvée muent chez nous en août; aussi on prend ici, à la fin d'août, de jeunes moines qui ont déjà leur petite tête noire. Mais les enfants de la dernière couvée partent avec leur premier plumage et ne muent que plus tard, dans les contrées méridionales; aussi, au commencement de septembre, on peut ici prendre des moines mâles qui ont encore leur petite tête rouge comme leur mère.
«--La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous, ou d'autres viennent-ils encore après elle? demanda Goethe.
«--L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent que vers Pâques. Tous deux partent après leur couvaison achevée, vers le milieu d'août, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend près du poêle, ils dépérissent par manque d'air nourrissant; si on les met près de la fenêtre, ils dépérissent par suite du froid des longues nuits.
«--On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est accompagnée d'un affaiblissement du corps.
«--Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe très-heureusement en plein air sans la moindre fatigue, et qui réussit aussi très-bien à certains individus dans la chambre. J'ai eu des fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cessé de chanter, ce qui est signe d'une parfaite santé. Si un oiseau pendant la mue est maladif, c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il manque d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer, qu'on le mette à l'air frais, il muera très-bien. Un oiseau libre mue sans s'en apercevoir, tant sa mue se fait doucement.
«--Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se retirent dans les fourrées du bois?
«--Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours. La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau perde ensemble par exemple la quatrième, la cinquième et la sixième penne à chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien pour échapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au très-rapide et très-adroit hobereau; voilà pourquoi les fourrés leur sont utiles à ce moment.
«--Cela se conçoit. Est-ce que la mue marche également et comme symétriquement aux deux ailes?
«--Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait. Car si un oiseau perdait à l'aile gauche trois pennes sans les perdre aussi à l'aile droite en même temps, l'équilibre serait rompu et l'oiseau ne serait plus le maître de ses mouvements. Il serait comme un vaisseau qui a d'un côté les voiles trop lourdes et de l'autre côté les voiles trop légères.
«--Je vois que l'on peut pénétrer dans la nature du côté où l'on veut; on trouve toujours une preuve de sagesse!...»
«Nous étions arrivés sur le haut de la colline, nous longions la forêt de pins qui la couvre. Nous passâmes près d'un tas de pierres. Goethe fit arrêter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne trouverais pas quelques pétrifications. Je trouvai quelques coquilles et quelques ammonites brisées que je lui donnai en remontant en voiture. Nous reprîmes notre route.
«Toujours la vieille même histoire! dit-il; toujours le vieux sol marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et tous ces villages dispersés alentour, cela semble un prodige que de se dire: Il y a eu un temps où dans cette large vallée se jouait la baleine. Et cependant il en est ainsi, ou du moins c'est très-vraisemblable. La mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer qui a couvert ces hauteurs, ne pensait guère que nous y passerions un jour tous deux en voiture. Qui sait si dans des siècles la mouette ne volera pas de nouveau au-dessus de ces collines?...»
«Nous étions tout à fait en haut à l'extrémité de la pointe de l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous, à nos pieds, s'étalait la large vallée de l'Unstrut, semée de villes et de villages, éclairée par le riant soleil du matin.
«Là on sera bien! dit Goethe en faisant arrêter; voyons encore si un petit déjeuner dans ce bon air nous fera plaisir!»
«Frédéric disposa le déjeuner sur une petite éminence de gazon. Les lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le coup d'oeil dont on jouissait à cette place. Vers le sud et le sud-ouest, on découvrait toute la chaîne de montagnes de la forêt de Thuringe; à l'ouest, au-delà d'Erfurt, le château élevé de Gotha et la cime de l'Inselsberg; et vers le nord, à l'horizon, les montagnes bleuâtres du Harz. Je pensais aux vers:
«Large, élevé, sublime, le regard Se promène sur l'existence!... De montagne en montagne Flotte l'esprit éternel Qui pressent l'éternelle vie......
«Nous nous assîmes de façon à avoir devant nous, pendant notre déjeuner, la vue libre sur la moitié de la Thuringe.--Nous mangeâmes une couple de perdrix rôties, avec du pain blanc tendre, et nous bûmes une bouteille de très-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur elle-même et que Goethe emporte dans ces excursions, enfermée dans un étui de cuir jaune.
«Je suis venu très-souvent à cette place, dit-il, et ces dernières années, j'ai bien souvent pensé que pour la dernière fois je contemplais d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue à bien se maintenir, et j'espère que ce n'est pas aujourd'hui la dernière fois que nous nous donnons ensemble une bonne journée. Nous viendrons à l'avenir plus souvent ici. À rester dans la maison on se sent figer. Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a devant les yeux; on est comme on devrait être toujours.--Je domine dans ce moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et là-bas, dans le cher Erfurt, que de belles aventures! À Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis allé souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour ainsi dire plus.
«--Depuis que je suis à Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y soyez rendu.
«--C'est ainsi que vont les choses, dit Goethe en riant. Je ne suis pas là noté au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter. Lorsque la mère du duc régnant était encore dans toute sa jeunesse, j'allais là très-souvent. Un soir, j'étais seul avec elle, prenant le thé, lorsque les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le thé avec nous. C'étaient deux beaux enfants à cheveux blonds, de dix à douze ans. Hardi comme je pouvais l'être, je passai mes mains dans le chevelure de ces deux princes, en leur disant: «Eh bien, têtes à filasse, comment nous portons-nous?» Les gamins me regardèrent avec de grands yeux, tout étonnés de mon audace, et ils ne me l'ont depuis jamais pardonnée!--Je ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais cet acte est tout à fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de respect pour la condition pure de prince, quand elle n'est pas alliée à une nature solide et à la valeur personnelle. Je me sentais moi-même si bien dans mon être, et je me sentais moi-même si noble que, si l'on m'avait fait prince, je n'aurais trouvé là rien de bien étonnant.--Quand on m'a donné des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me sentirais élevé par elles. Entre nous, elles n'étaient pour moi rien, rien du tout! Nous autres patriciens de Francfort, nous nous sommes toujours tenus pour les égaux des nobles, et, quand je reçus le diplôme, j'eus dans les mains ce que depuis longtemps je possédais déjà en esprit.»
«Après avoir encore bu un bon coup dans la coupe dorée, nous nous rendîmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la montagne. Goethe me fit ouvrir toutes les pièces, et me montra la chambre, à l'angle du premier étage, que Schiller avait habitée quelque temps.
«Autrefois, me dit-il, nous avons passé ici plus d'une bonne journée. Nous étions tous jeunes, pétulants, et, l'été, c'étaient des comédies improvisées, l'hiver, des danses, des promenades en traîneaux aux torches, etc.--Je veux vous montrer le hêtre sur lequel, il y a cinquante ans, nous avons gravé nos noms. Comme tout a changé, comme tout a grandi!... Voilà l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique! On peut encore voir trace de nos noms, mais l'écorce s'est tellement resserrée et gonflée qu'on ne les découvre presque plus. Ce hêtre était alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sèche. Le soleil resplendissait gaiement tout alentour, et c'était là que, dans les beaux jours d'été, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est humide et désagréable. Les buissons se sont changés en arbres épais, et c'est à peine si on peut découvrir le magnifique hêtre de notre jeunesse!...»
«Nous retournâmes alors au château, et nous revînmes à Weimar.»
XV.
«On revint le soir à la conversation sur les _affinités électives_. Goethe dit:
«Je me rappelle un trait des commencements de mon séjour à Weimar. J'étais vite retombé amoureux. Après un long voyage, je venais de rentrer à Weimar, mais j'étais toujours retenu à la cour jusqu'à une heure avancée de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma bien-aimée; notre liaison ayant déjà attiré l'attention, j'évitais d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le quatrième ou cinquième soir, je ne peux plus résister, et, avant d'y avoir pensé, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends, à un bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me mets à errer dans les rues, qui alors n'étaient pas éclairées.--Plein de passion et de colère, je marchai à travers la ville pendant une heure environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aimée et souffrant d'un désir ardent de la voir. Enfin, j'étais sur le point de rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore une fois devant sa maison, je ne vois plus de lumière. Elle est sortie! pensai-je alors, mais par cette obscurité, dans cette nuit, où est-elle allée? où la rencontrer? Je me remets à parcourir les rues, et plusieurs fois il me semble la reconnaître dans les personnes qui passent; mais, en m'approchant, j'étais détrompé. J'avais déjà, à cette époque, une foi absolue à l'influence réciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers moi en le désirant fortement. Je me croyais entouré d'êtres supérieurs qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant j'étais arrivé à l'esplanade, devant la petite maison que Schiller habita plus tard; là, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le palais, et de prendre une petite rue à droite. Je n'avais pas fait cent pas dans cette direction que j'aperçois une forme de femme tout à fait ressemblante à celle que j'appelais. La rue n'était éclairée que par les lueurs qui sortaient çà et là des fenêtres, et, comme déjà des apparences de ressemblance m'avaient trompé dans cette soirée, je n'osai pas arrêter cette personne. Nous passâmes tout à côté l'un de l'autre, si près que nos bras se touchèrent; je m'arrêtai, nous regardâmes autour de nous:
«--Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chérie.
«--Enfin! m'écriai-je, et j'étais heureux à pleurer. Nos mains se pressèrent.
«--Ah! dis-je, mon espérance ne m'a pas trompé. Je vous demandais, je vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous trouverais; quel bonheur! Dieu soit loué! c'était vrai!
«--Mais, méchant, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas venu? J'ai appris aujourd'hui par hasard que vous êtes de retour déjà depuis trois jours, et toute l'après-midi j'ai pleuré, croyant que vous m'aviez oubliée. Il y a une heure, je me suis sentie toute tourmentée; j'avais un besoin de vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies; il m'a semblé que leur visite durait une éternité. Enfin elles sont parties; j'ai malgré moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me suis vue poussée dehors, marchant dans la nuit sans savoir où j'allais. Votre pensée ne me quittait pas, et il me semblait que nous dussions nous rencontrer.»
«Pendant que son coeur s'épanchait ainsi, nos mains restaient l'une dans l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions mutuellement que l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je l'accompagnai chez elle. Elle monta l'escalier noir devant moi, me tenant par la main pour me conduire. J'étais dans un inexprimable bonheur, non-seulement de la revoir, mais de n'avoir pas été déçu dans ma foi à une influence invisible.»
XVI.
Quelques entretiens scientifiques sur les sciences naturelles.
«Le lendemain nous étions levés de bon matin. En s'habillant, Goethe me raconta un rêve de sa nuit. Il s'était vu transporté à Goettingue, et avait eu avec les professeurs qu'il y connaît toute sorte d'entretiens agréables. Nous bûmes quelques tasses de café et allâmes visiter le cabinet anatomique; nous vîmes des squelettes d'animaux, entre autres d'animaux antédiluviens, et des squelettes d'hommes des siècles passés. Goethe observa que la forme des dents montre que ces squelettes appartenaient à une race d'une grande moralité. Nous allâmes ensuite à l'observatoire, et le docteur Schroen nous montra de beaux instruments dont il nous expliqua l'usage. Nous visitâmes aussi avec grand intérêt le cabinet météorologique, et Goethe loua beaucoup le docteur Schroen de l'ordre qui régnait partout. Puis nous descendîmes dans le jardin; Goethe avait fait disposer un petit déjeuner dans un berceau sur une table de pierre.
«Vous ne savez guère, me dit-il, à quelle place curieuse nous nous trouvons en ce moment. Ici a habité Schiller. Sous ce berceau, à cette table de pierre, assis sur ces bancs maintenant presque brisés, nous avons souvent pris nos repas, en échangeant de grandes et bonnes paroles. Il avait alors trente ans, moi quarante; tous deux encore dans notre plein essor; c'était quelque chose! Tout cela passe, et s'en va, car moi aussi je ne suis plus aujourd'hui celui que j'étais alors; mais pour cette vieille terre, elle tient bon, et l'air, l'eau, le sol, tout cela est resté comme autrefois!--Tout à l'heure, retournez donc chez Schroen, et faites-vous montrer la mansarde que Schiller a habitée.»
«Le déjeuner, dans cet air pur et à cette heureuse place, nous parut excellent: Schiller était avec nous, du moins dans notre esprit, et Goethe rappela encore avec bonheur maint bon souvenir de lui.
«Je montai plus tard avec Schroen dans la mansarde de Schiller; on avait des fenêtres une vue splendide. Vers le sud, on apercevait plusieurs lieues du beau cours de la Saale qui se perd de temps en temps dans des bouquets de bois. L'horizon était immense; c'était un endroit excellent pour observer la marche des constellations, et on se disait qu'il n'y en avait pas de meilleur pour composer tous les passages astronomiques et astrologiques du _Wallenstein_.»
XVII.
Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui demande pourquoi le petit _coucou_ est nourri par des oiseaux qui ne l'ont ni conçu ni élevé?
Écoutez Goethe:
«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature entière.--J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur, que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée comme à son propre enfant.--Une autre fois on m'apporta une fauvette déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques jours, je mis aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et enfin un nid de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne mère. Elle avait toujours le bec plein d'oeufs de fourmis, courant à tous les coins de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un gosier affamé. Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit à donner la becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, un peu par jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant bien marqué d'imiter l'excellente mère.
«--Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie et de surprise, dit Goethe. Si cette nourriture donnée ainsi à des êtres étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme est résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes corbeaux orphelins qui crient vers lui.»
«--C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment, car ils étaient sept en rangée sur une branche, dans un buisson, et ils prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les oiseaux dans mon foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me dis-je, tu pourras tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque j'ouvris mon mouchoir, deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les retrouver. Trois jours après, je passe par hasard à la même place; j'entends le cri d'un rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage son nid, je le cherche et le trouve. Mais quel fut mon étonnement, lorsque dans ce nid, près de deux petits rouges-gorges prêts à voler bientôt, je trouvai aussi mes deux petits roitelets qui s'étaient fourrés là bien à leur aise et qui se faisaient nourrir par les vieux rouges-gorges! Cette trouvaille me rendit extrêmement heureux. «Puisque vous êtes si adroits, dis-je, puisque vous savez si joliment vous tirer d'affaire, et que les bons rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je ne veux pas le moins du monde troubler une hospitalité si amicale, et je vous souhaite tout le bonheur possible.»
«--C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie jamais entendues, dit Goethe. Touchez là, et mes bravos pour vous et pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne croit pas à Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien. C'est là ce que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les êtres il a déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les animaux se montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en fleur splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous paraissez y avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la suite arriver à des résultats inappréciables.»
«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à l'occident. Goethe décida notre départ.--Nous traversâmes vite Iéna, payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann, nous partîmes pour Weimar.»
XVIII.
«La loi de l'amour se révèle dans la nature entière. Que Dieu est grand et que sa bonté égale partout sa grandeur!»
La nature bien observée avait été le missionnaire de l'existence et de la bonté du Créateur suprême; il ne doutait plus de rien, et sa piété, illuminée par sa puissante imagination, lui paraphrasait partout les phénomènes dans le catéchisme de la création.
Ici finit le premier volume.
Le second s'élève plus souvent et plus haut vers le ciel des intelligences, et la belle et calme mort qui survient sans agonie et sans angoisses l'endort sur le sein de Dieu.
Voilà l'homme dont les sophistes actuels ont voulu faire un athée.
LAMARTINE.