Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 17
«--Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'oeil.
«--C'est par la chaleur, n'est pas, dit Goethe, que l'on produit ces inflexions?
«--Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc. Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est sec il ne bouge plus.
«--Savez-vous? dit Goethe en souriant mystérieusement; je crois que j'ai pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que diriez-vous, si nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai arc de Baschkir?
«--Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?
«--Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»
«Nous descendîmes dans le jardin. Goethe ouvrit la porte de la pièce inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un coup d'oeil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.
«Le voici, dit Goethe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de Baschkirs me le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»
«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait très-suffisamment.
«--C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me servira désormais de modèle.
«--De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Goethe.
«--Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans doute du noyer. Il a été fendu.
«--Eh bien! si vous l'essayiez? dit Goethe. Voici aussi une flèche; mais méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»
«Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.
«--Sur quoi tirerez-vous? dit Goethe.
«--D'abord en l'air, il me semble.
«--Eh bien, allez!
«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.
«À mon tour,» dit Goethe.
«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche. Goethe ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il le fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je courus la ramasser.
«Encore une fois!» dit Goethe.
«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que je ne peux dire à voir ainsi Goethe tirer avec l'arc et la flèche. Je pensai aux vers:
«La vieillesse m'abandonne-t-elle? Et de nouveau suis-je un enfant?
«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement, et me donna pour but une tache dans les volets de son cabinet de travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.
«Laissez-la fichée, me dit Goethe, elle y restera pendant quelques jours et sera un souvenir de notre partie.»
XI.
Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et l'immoralité reçoivent la récompense de la charité et de l'amour. Le sublime de Byron, c'est la haine et le mépris.
Écoutez Goethe:
«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le coeur contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une grande partie des oeuvres négatives de Byron des discours au Parlement comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui ne serait pas sans justesse.»
«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui s'est fait un grand nom depuis quelque temps[24], et dont nous avons aussi blâmé l'esprit négatif.
[Note 24: «Sans doute Henri Heine, qui a publié ses premières poésies en 1822.»]
«Il ne faut pas le nier, dit Goethe, il a d'éclatantes qualités, mais il lui manque _l'amour_. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes ses émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de l'Apôtre: «Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je n'eusse pas l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale retentissante.» Encore ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu méconnaître la richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui manque, et par là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait dû. On le craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient volontiers négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»
«Mercredi, 3 janvier 1827.
«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de Canning pour le Portugal.
«Il y a des gens, dit Goethe, qui prétendent que ces discours sont grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a en eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas là de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance, et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son discours pour le Portugal est l'oeuvre d'une grande conscience. Il sait très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres, nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»
«Jeudi soir, 4 janvier 1827.
«Goethe a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:
«C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a _le Globe_ pour lui: il a donc partie gagnée[25]. Je le comparerais avec Manzoni. Il a une grande puissance pour voir la nature extérieure, et il me semble absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et Delavigne[26]. En examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux talents du même genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, certes, est très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour voir comment écrit Victor Hugo, lisez seulement ce poëme sur Napoléon: _les Deux Îles._»
[Note 25: «L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que Goethe venait de lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacré à la critique des _Odes et Ballades_, tout en saluant le génie qui éclate dans maint passage, indique avec une finesse prophétique quels sont les penchants dangereux contre lesquels le poëte doit se mettre en garde pour l'avenir.--Dans le mois de novembre 1826, _le Globe_ avait déjà extrait du troisième recueil des poésies de V. Hugo, qui allait paraître, _la Fée et la Péri_, _les Deux Îles_ et le _Chant de fête de Néron_.»]
[Note 26: «En 1827, Victor Hugo était encore un débutant que l'on traitait comme un jeune homme d'espérance; au contraire, Casimir Delavigne était depuis longtemps célèbre, et on reconnaissait en lui le chef de l'école classique. La comparaison entre les deux écrivains n'a donc, à cette époque, rien que de naturel.»]
«Goethe me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.
«--N'a-t-il pas d'excellentes images? dit Goethe, et n'a-t-il pas traité son sujet avec une liberté d'esprit complète?»
«Et en parlant ainsi, il revint vers moi:
«Voyez ce passage, comme c'est beau!»
«Il lut le passage où le poëte parle de la foudre remontant pour frapper le héros:
«Il a bâti si haut son aire impériale Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale Où jamais on n'entend un nuage éclater! Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête; Il faudrait, pour frapper sa tête, Que la foudre pût remonter! La foudre remonta! Renversé de son aire...»
«Voilà qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent l'éclair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Français, c'est que leur poésie ne quitte jamais le terrain solide de la réalité. On peut traduire leurs poésies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de ce que les poëtes français ont des connaissances; mais nos fous allemands croient qu'ils perdront leur talent s'ils se fatiguent pour acquérir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir en s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra à l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-là, on ne les aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes poëtes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents; ce ne sont que des impuissants à qui la perfection de la littérature allemande a donné l'envie de créer.--Que les Français quittent le pédantisme et s'élèvent dans la poésie à un art libre, il n'y a rien d'étonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont déjà, avant la révolution, cherché à ouvrir cette voie. Puis la révolution elle-même, et l'époque de Napoléon, ont été favorables à cette cause. Si les années de guerre, en ne permettant pas à la poésie d'attirer sur elle un grand intérêt, ont été par là pour un instant défavorables aux muses, il s'est cependant, pendant cette époque, formé une foule d'esprits libres, qui maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparaître leurs remarquables talents.»
«Je demandai à Goethe si le parti classique avait été aussi l'adversaire de l'excellent Béranger.
«Le genre dans lequel Béranger a composé, dit-il, est un vieux genre national auquel on était accoutumé; cependant, pour maintes choses, il a su prendre un mouvement plus libre que ses prédécesseurs, et aussi il a été attaqué par le parti du pédantisme.»
Il ne sentait des poëtes français de nos jours comme grandiose que Mérimée et Béranger. L'esprit lui éclipsait le génie. Chateaubriand, Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mérimée, toujours Béranger. C'était le temps de ce petit journal _le Globe_ qui ne vantait que le persiflage, et qui préparait le régime amphibie des doctrinaires.
«Mercredi, 31 janvier 1827.
«J'ai dîné avec Goethe.
«--Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.
«--Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.
«--Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite leur égal; seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout est raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon _Hermann et Dorothée_ et aux oeuvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des chaises de fin roseau.»--Vous avez ainsi tout d'un coup la plus charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.--Et puis un nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours au récit et sont employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une jeune fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle pouvait se balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, dont la conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à trente ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants qui dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se trouvant forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans une chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle il se maintiendra dans l'avenir.--J'ai trouvé dans ce roman chinois un contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants. Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux que les sujets du poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de la France actuelle soient tout le contraire?
«--Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet moral.
«--Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa nature.
«--Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?
«--Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une bonne poésie. Nous autres Allemands, lorsque nous ne regardons pas au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup trop facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à considérer les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de même de son côté. La littérature _nationale_, cela n'a plus aujourd'hui grand sens; le temps de la littérature _universelle_ est venu, et chacun doit aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»
«--Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.
«--C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.
XII.
«Avant le dîner, je suis allé avec Goethe faire un petit tour en voiture sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontré des voitures de transport de toute espèce, chargées de marchandises pour la foire de Leipzig, et aussi quelques troupes de chevaux à vendre, parmi lesquels se trouvaient de fort belles bêtes.
«Il faut que je rie de ces esthéticiens, dit Goethe; qui se tourmentent pour enfermer dans quelques mots abstraits l'idée de cette chose inexprimable que nous désignons sous cette expression: _le beau_. Le beau est un phénomène primitif qui ne se manifeste jamais lui-même, mais dont le reflet est visible dans mille créations diverses de l'esprit créateur, phénomène aussi varié, aussi divers que la nature elle-même.
«--J'ai souvent entendu affirmer que la nature était toujours belle, dis-je, qu'elle était le désespoir de l'artiste, et qu'il était rarement capable de l'atteindre.
«--Je sais bien, dit Goethe, que souvent la nature déploie une magie inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui manque, c'est la réunion des circonstances nécessaires pour que l'intention puisse se réaliser parfaitement. Ainsi le chêne est un arbre qui peut être très-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables ne faut-il pas voir combinées pour que la nature réussisse une fois à le produire dans sa vraie beauté! Si le chêne croît dans l'épaisseur d'un bois, entouré de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut, vers l'air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que quelques faibles rameaux, qui même dans le cours du siècle doivent dépérir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air libre, il s'arrête content, et puis commence à s'étendre en largeur pour former une couronne. Mais il est déjà alors plus qu'à la moitié de sa carrière; cet élan vers la lumière, qu'il a prolongé pendant de longues années, a épuisé ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait pour se montrer encore puissant en s'élargissant ne peuvent plus complétement réussir. Quand sa crue s'arrêtera, ce sera un chêne élevé, fort, élancé, mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les proportions nécessaires pour être vraiment beau.--Si au contraire un chêne pousse dans un lieu humide, marécageux, et si le sol est trop nourrissant, de bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans tous les sens beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera, ce seront des forces qui puissent l'arrêter et le retarder, aussi ce sera bientôt un arbre sans noeuds, sans ténacité, qui n'aura rien d'abrupte, et, vu de loin, il aura l'aspect débile du tilleul; il n'aura pas de beauté, du moins la beauté du chêne.--S'il croît sur la pente d'une montagne, dans un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois trop de noeuds et de coudes, c'est la liberté du développement qui manquera; il sera étiolé, sa crue s'arrêtera de bonne heure, et devant lui on ne dira jamais: «Là vit une force qui sait nous en imposer.»
«--J'ai pu voir de très-beaux chênes, dis-je, il y a quelques années, lorsque de Goettingue je fis quelques excursions dans la vallée du Weser. Je les ai trouvés vigoureux, surtout à Solling, dans les environs de Hoexter.
«--Un terrain de sable ou sablonneux, dit Goethe, dans lequel ils peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, paraît leur être surtout favorable. Quant à l'exposition, il leur faut un endroit tel qu'ils puissent recevoir de tous les côtés lumière, soleil, pluie et vent. S'ils poussent commodément, abrités du vent et de l'orage, ils viennent mal, mais une lutte de cent années avec les éléments les rend si forts et si puissants que la présence d'un chêne, arrivé à sa pleine croissance, nous saisit d'admiration.
«--Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une conséquence et dire: Une créature est belle quand elle est arrivée au sommet de son développement naturel?
«--Parfaitement,» dit Goethe.
XIII.
Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. Goethe lui donne à dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé sur Béranger, dont Goethe a chaque jour dans la pensée les incomparables chansons. On discuta la question de savoir si les chansons joyeuses d'amour étaient préférables aux chansons politiques. Goethe dit qu'en général un sujet purement poétique était aussi préférable à un sujet politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion de parti.
«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»
«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; Goethe me fit un signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et très-aimable. Il était content d'avoir noué d'aussi heureuses relations avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites pour la diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande en France.
«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme lui.»
XIV.
Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de Goethe se développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières scènes de sa vie.
«Mercredi, 26 septembre 1827.
«Ce matin Goethe m'avait invité à une promenade en voiture; nous devions aller à la pointe d'Hottelstedt[27], sur la hauteur occidentale de l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant la colline, nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion de faire diverses observations. Goethe remarqua dans les haies une troupe d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.
[Note 27: «C'est le point le plus élevé des environs de Weimar.»]
«Ô grand et cher Goethe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un enfant!...--Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson. L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi des clairières; elle a un chant très-tendre, qui rappelle le son de la flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point sur l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle ne va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.
«--Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un apprenti.
«--Je m'en suis occupé avec goût depuis mon enfance, et pour elles mes yeux et mes oreilles ont toujours été ouverts. Le bois de l'Ettersberg a peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et même, si on m'apporte un oiseau qui, ayant été mal soigné dans sa captivité, a perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la santé.
«--Cela montre certes une grande habileté; je vous conseille de persévérer sérieusement dans vos études; avec votre vocation marquée, vous arriverez à d'excellents résultats. Mais parlez-moi donc un peu de la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent après la mue dans les champs. La mue arrive-t-elle donc à une époque fixe, et tous les oiseaux muent-ils ensemble?