Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 16
«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu en faire un _guelfe_ pendant qu'il cherchait à ramener un empereur étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une profonde admiration; il ne l'appelait pas un _talent_, mais une _nature_.»
Il estimait peu le talent des femmes poëtes.
«Mardi, 18 janvier 1825.
«Je suis allé aujourd'hui, à cinq heures, chez Goethe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai passé une belle soirée. Je l'ai trouvé dans son cabinet de travail, causant sans lumière avec son fils et le conseiller aulique Rehbein, son médecin. Je me plaçai avec eux près de la table. On apporta bientôt de la lumière, et j'eus le bonheur de voir Goethe devant moi plein de vivacité et de gaieté. Comme d'habitude, il s'informa avec intérêt de ce que j'avais vu de neuf ces jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance avec une femme poëte. Je pus en même temps vanter son talent, qui n'est pas ordinaire, et Goethe, qui connaît quelques-unes de ses oeuvres, la loua comme moi.»
«Une de ses poésies, dit-il, dans laquelle elle décrit un site de son pays, a un caractère très-original. Elle obéit à un penchant heureux pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond d'elle-même de belles facultés. Il y aurait bien à critiquer en elle, mais laissons-la aller et ne l'inquiétons pas sur la route que son talent lui montrera.»
Nous parlâmes alors des femmes poëtes en général, et le conseiller aulique Rehbein dit que le talent poétique des femmes lui faisait souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.»
«--L'entendez-vous? me dit Goethe en riant; un besoin intellectuel de reproduction! comme le médecin arrange cela!»
«--Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du bonheur de l'amour, et elles cherchent un dédommagement du côté de l'esprit. Si elles avaient été mariées quand il le fallait, et si elles avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pensé à leurs productions poétiques.»
«--Je ne veux pas chercher, dit Goethe, jusqu'à quel point vous avez raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes filles qui dessinaient parfaitement, mais dès qu'elles devenaient épouses et mères, c'était fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et leur main ne touchait plus le crayon.--Cependant, reprit-il avec une grande vivacité, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le veulent leurs poésies et leurs écrits, mais les hommes devraient bien ne pas écrire comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas.»
VIII.
«Un jour je lui dis:
«J'ai toujours été étonné de l'idée de ces savants qui semblent croire que la poésie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours à dire: Ceci vient de là, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit: «Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme qui l'amènera comme fiancée!» Et parce que le même trait se trouve dans Homère, il faut que Shakspeare le doive à Homère! Est-ce assez bizarre! Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-là, et comme si tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on n'en disait pas de pareilles!
«--Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit Goethe.
«--Lord Byron, continuai-je, ne se montre pas plus sage lorsqu'il dépèce votre _Faust_ et prétend que vous aurez pris cela ici, et ceci là.»
«--Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit Goethe, je ne les avais, pour la plupart, pas même lues, et j'y ai encore moins pensé, quand j'ai fait le _Faust_. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il écrit ses vers; dès qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne sait pas se défendre contre les sottes attaques, précisément du même genre, qui lui ont été faites dans son propre pays; il aurait dû prendre un langage bien plus énergique. «Ce qui est là m'appartient! aurait-il dû dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est indifférent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!» Walter Scott s'est servi d'une scène de mon _Egmont_, il en avait le droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mérite que des éloges. Il a aussi, dans un de ses romans, imité le caractère de ma _Mignon_; avec autant de sagacité? c'est une autre question. Le _Diable métamorphosé_ de lord Byron est une suite de _Méphistophélès_, c'est fort bien! Si par une fantaisie d'originalité, il avait voulu s'en écarter, il aurait été obligé de faire plus mal. Mon Méphistophélès chante une chanson de Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empêcherait? Pourquoi me serais-je fatigué à en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare convenait et disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon _Faust_ a aussi quelque ressemblance avec celle de _Job_, tout cela est fort bien et j'en suis plutôt à louer qu'à blâmer.»
Ici Goethe se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanité.--_Je prends mon bien où je le trouve_, est un mauvais mot et un mauvais raisonnement de Molière. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art appartient à l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.
IX.
L'incendie du théâtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'était la moitié de la vie de Goethe qui s'écroulait. Il la vit s'écrouler avec douleur, mais avec l'impassibilité apparente d'un dieu qui voit brûler son temple et qui songe à le rebâtir promptement. Une seconde promenade à sa maison des champs, où il emmène Eckermann, lui fournit l'occasion de lui confier ses pensées secrètes en politique.
«Mercredi, 27 avril 1825.
«Vers le soir j'allai chez Goethe, qui m'avait invité à une promenade en voiture.»
«Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de Zelter, que j'ai reçue hier et qui touche à notre affaire du théâtre.»
«Zelter avait écrit entre autres ce passage:
«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille, la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»
«--Mes amis, nous avons vu cela!»
«--Oui, et nous le voyons encore.»
«Goethe me regarda et nous nous mîmes à rire.»
«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie entière, pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre? Mais ici, à Weimar, dans cette petite résidence[21] où l'on trouve, comme on l'a dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille poëtes, peut-il être beaucoup question du peuple, et surtout d'un théâtre du peuple? Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville, mais il nous faut cependant attendre encore quelques siècles pour que le peuple de Weimar compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le soutienne.»
[Note 21: «C'est le nom des villes où réside le souverain.»]
«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne. La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de grands nuages se réunir en masses orageuses. Goethe restait dans la voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. Goethe tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie, dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:
«Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet, et nous allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et sa prodigalité!»
«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre, quelques gouttes tombèrent, et Goethe pensa qu'il était sage de retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:
«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez encore une petite heure avec moi.»
«J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter était encore sur la table.
«Il est étrange, bien étrange, dit-il, de voir avec quelle facilité on peut être méconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais péché contre le peuple, mais maintenant, c'est décidé, une fois pour toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas un ami de la plèbe révolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment devant les yeux que les buts les plus égoïstes et les plus vils. Je suis aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais tout bouleversement violent, parce qu'on détruit ainsi autant de bien que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien que ceux qui les ont rendus inévitables. Mais pour cela, ne suis-je pas un ami du peuple? Est-ce que tout homme sensé ne partage pas ces idées? Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les améliorations que l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le répète, tout ce qui est violent, précipité, me déplaît jusqu'au fond de l'âme, parce que ce n'est pas conforme à la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne maintenant, à la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui les premières folioles verdir; je serai content quand je verrai de semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie à voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me présentera la rose elle-même dans toute sa magnificence et avec tous ses parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre chaude.
«On répète que je suis un serviteur des princes, un valet des princes! comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un tyran, un despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que pour leurs plaisirs en les faisant payer à un peuple? De tels princes et de tels temps sont, Dieu merci, loin derrière nous. Le lien le plus intime m'attache depuis un demi-siècle au grand-duc, avec lui j'ai pendant un demi-siècle lutté et travaillé, et je mentirais si je disais que je sais un seul jour où le grand-duc n'a pas pensé à faire, à exécuter quelque chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit pas calculé pour améliorer le sort de chaque individu. Pour lui personnellement, qu'a-t-il retiré de son rôle de prince, sinon charges et fatigues? Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus brillants que chez un particulier aisé? Que l'on aille dans nos grandes villes maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand négociant sur un meilleur pied que chez lui. Nous célébrerons cet automne le cinquantième anniversaire du jour où il a commencé à gouverner et à être le maître. Mais ce maître, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il été tout ce temps, sinon un serviteur? Le serviteur d'une grande cause: le bien de son peuple! S'il faut donc à toute force que je sois un serviteur des princes, au moins ma consolation c'est d'avoir été le serviteur d'un homme qui était lui-même serviteur du bien général.»
X.
Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de Goethe rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:
«Madame de Goethe et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables pour les semaines suivantes.
«--Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de Goethe, j'aurais un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au chant des rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?
«--Cela pourrait être très-joli! répondit Goethe.
«--Et vous, Eckermann, dit madame de Goethe, cela vous convient-il? peut-on vous inviter?
«--Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il aimerait beaucoup mieux s'en aller.
«--À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.
«--Mais, Eckermann, dit madame de Goethe, à un thé dans le parc, vous êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.
«--Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.
«--Ou bien, dit Goethe en riant, comme un cheval qui passe sa tête par le fenêtre de l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux gambader sans entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les délices rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter. Laissez donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez pas. Mais, dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins champs avec votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?
«--Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à l'arc.
«--Hum! dit Goethe, ce n'est pas là une distraction mal choisie.
«--Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.
«--Mais comment donc, par le ciel! dit Goethe, avez-vous ici, à Weimar, trouvé arcs et flèches?
«--Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814, rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général. Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les ai regardés souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes bien faits! et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! Comme toutes leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce sont! Ils tiraient habituellement, à une distance de soixante ou quatre-vingts pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile détrempée; ils tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs flèches fixées au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches cinq eussent touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres étaient tout à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait reprendre sa flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si enthousiaste de ce tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un grand service à l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot pour croire que ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on n'en vendait pas au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur pouvait-il trouver une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme l'instrument le plus important et travaillé avec le plus d'art; je l'achetai dans une fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un dessin, ce fut le seul butin que je rapportai dans mon pays[22].
[Note 22: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de 1814.»]
«--Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit Goethe. Mais ne vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.
«--Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du corps, s'attachent avec énergie au sol; l'oeil, qui vise, les muscles du cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.
«--Cela, dit Goethe, conviendrait à nos écoles de gymnastique, et je ne serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions en Allemagne d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération d'hommes mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, ni pour le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les écoles, et vous réussirez.
«--Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent pas le tir à l'arc.
«--Eh bien, dit Goethe, que quelques écoles se réunissent et fassent venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits, qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et de les suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc. Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la voir.
«--Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère, assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!
«--Il faut, n'est-ce pas, dit Goethe, coller seulement les plumes à la flèche?
«--Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général, mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.
«--J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit Goethe. Celui qui ne vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques. Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.
«--Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays, et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre (schlachten) en quatre parties.
«--_Schlachten_, me demanda Goethe, quel est ce mot?
«--C'est une expression technique des charrons; cela répond à fendre. Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus sont droits, et on peut s'en servir, sinon, non.
«--Mais pourquoi ne pas les scier? dit Goethe, on aurait des morceaux droits.
«--Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.
«--Je comprends, dit Goethe; un arc se brise quand les fibres de la tige sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.
«--Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide; choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten[23]. Le bois en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le côté le plus large est du côté du soleil; aussi les menuisiers et les charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent plutôt le côté qui a été exposé au nord.
[Note 23: «Village auprès de Weimar.»]
«--Vous devez penser, me dit Goethe, combien vos observations sont intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours! Vous avez donc choisi un chêne tendre?
«--Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à désirer.
«--Je connais ce bois, dit Goethe, il pousse souvent dans les haies; je m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une jeune tige sans noeuds, et il vous faut pour votre arc une tige absolument libre de noeuds.
«--Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les noeuds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze ou dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il est à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. Aussi, on fera bien de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de l'écorce.
«--Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le fendre, le _schlachten_, comme vous dites.
«--Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines et trop entremêlées.
«--Hum! hum! dit Goethe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses. Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais apprise par coeur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par moi-même, comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces deux sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs écossais tout droits, et d'autres au contraire recourbés à leur extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?