Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 15
«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future jouisse de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des tableaux de cet avenir. À l'occasion de _l'Uranie_ de Tiedge, j'ai remarqué que les personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie comme les personnes nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été obligé de supporter de la part de plusieurs d'entre elles une espèce d'examen à mots couverts sur ce point. Je les indignais en leur disant:
«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de sérieux, et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à lutter, à agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à être actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont bonnes aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour le bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»
L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?
Goethe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps lui enseigne l'immortalité!
II.
«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande expérience ni de longues observations.
«J'ai écrit mon _Goetz de Berlichingen_, disait-il, quand j'avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre. Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»
«C'est ainsi que Goethe disait de Byron que le monde était pour lui transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. Goethe me l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà des sujets qui sont analogues au talent du poëte, et nous convînmes ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments donnait la mesure du talent.
«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.
«--Oui, certainement, répondit Goethe. Les régions de l'amour, de la haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements, ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets, blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les émotions de l'amour, mais avant d'écrire ce passage: «Avec quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»
«Dimanche, 29 février 1824.
«Je suis allé à midi chez Goethe, qui m'a invité à une promenade en voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent à la nouvelle édition de ses oeuvres. Je lui conseillai d'y comprendre _les Dieux_, _les Héros et Wieland_ et les _Lettres d'un Pasteur_.
«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui m'enseignait où était l'or.»
«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car autrement, lorsqu'ils s'éveillent dans ce monde si mélangé, ils ne sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. Goethe, au milieu de différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution française même a été menée à l'aide de corruptions.»
Il pensait à Mirabeau.
III.
Une délicieuse et minutieuse description de la maison des champs de Goethe à la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en relève l'originalité pensive. Lisez:
«Lundi, 22 mars 1824.
«Avant dîner je suis allé en voiture avec Goethe à son jardin. Par sa situation au-delà de l'Ilm, dans le voisinage du parc, sur la pente occidentale d'une rangée de collines, ce jardin à quelque chose d'aimable et d'attrayant. Protégé contre les vents du nord et de l'est, il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui viennent du sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au printemps, un séjour très-agréable. On est si près de la ville, qui s'étend au nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et cependant, quand on regarde autour de soi, on ne voit s'élever dans les environs aucun édifice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le voisinage de la ville. Les arbres du parc, grands et serrés, arrêtent toute vue de ce côté. Ils se prolongent à gauche, vers le nord, formant ce qu'on appelle l'_Étoile_; à côté est le chemin de voitures, qui passe tout à fait devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard s'étend librement sur une vaste prairie à travers laquelle, à la distance d'un bon trait d'arbalète, l'Ilm coule en replis silencieux. Au-delà de la rivière, le rivage s'élève de nouveau en collines; leurs pentes et leurs hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du feuillage varié des grands aunes, des chênes, des peupliers blancs et des bouleaux, dont est planté le parc. Cette verdure s'étend bien au-delà et va au loin, vers le sud et vers le couchant, former un horizon harmonieux. L'aspect du parc au-delà de la prairie ferait croire, surtout en été, que l'on est près d'un bois qui se prolongerait pendant des lieues entières. On croit à chaque instant que l'on va voir apparaître sur la prairie un cerf ou un chevreuil. On se sent plongé dans la paix profonde d'une nature solitaire, car le silence absolu n'est interrompu que par les notes isolées des merles qui alternent avec le chant d'une grive des bois. Mais on est tiré de ce rêve de solitude par l'heure qui vient à sonner à la tour, ou par le cri des paons du parc, ou par les tambours ou les clairons qui retentissent à la caserne. Ces bruits ne sont pas désagréables; ils nous remettent en mémoire que nous sommes près de notre ville, dont nous nous croyions éloignés de cent lieues. À certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces prairies ne sont rien moins que solitaires. On voit passer tantôt des paysans qui vont à Weimar au marché ou qui en reviennent, tantôt des promeneurs de tout genre, qui, suivant les sinuosités de l'Ilm, se dirigent surtout vers Ober-Weimar, petit village très-fréquenté à certains jours. Puis le temps de la moisson donne à cette place la plus vive animation. Dans les intervalles on y voit venir paître des troupeaux de moutons et même les magnifiques vaches suisses de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant, il n'y avait encore aucune trace de ces spectacles qui l'été nous rafraîchissent l'âme. C'est à peine si dans la prairie quelques places çà et là commençaient à verdir; aux arbres du parc, rameaux et bourgeons étaient encore bruns; cependant le cri du pinson et le chant du merle et de la grive, qui résonnaient de temps en temps, annonçaient l'approche du printemps. L'air était doux et agréable comme en été; un souffle à peine sensible venait du sud-ouest. Sur un ciel serein glissaient quelques petites nuées d'orage; plus haut on en remarquait d'autres, ayant la forme de longues bandes, qui se dénouaient. Nous contemplâmes les nuages avec attention, et nous vîmes que ceux qui dans les régions inférieures s'étaient réunis en amas arrondis étaient aussi en train de se dissoudre; Goethe en conclut que le baromètre allait monter. Il parla beaucoup sur l'élévation et l'abaissement du baromètre; sur ce qu'il appelait l'_affirmation_ et la _négation_ de l'humidité. Il parla sur les lois éternelles d'aspiration et de respiration de la terre, sur la possibilité d'un déluge, au cas d'une _affirmation_ d'humidité constante. Il dit que chaque endroit avait son atmosphère particulière, mais que cependant l'état barométrique de l'Europe avait une grande uniformité. Comme la nature est incommensurable, ses irrégularités sont immenses et il est très-difficile d'apercevoir les lois.
«Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la route sablée qui conduit au jardin. Quand nous fûmes arrivés, il fit ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer[17]. Les murs extérieurs, peints en blanc, étaient entièrement garnis de rosiers disposés en espaliers, qui avaient grimpé jusqu'au toit. Je fis le tour de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intérêt, le long des murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids différents qui s'étaient conservés là de l'été précédent, et qui, n'étant plus couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre autres des nids de linots et de diverses espèces de fauvettes, à des hauteurs différentes suivant leurs habitudes. Goethe me conduisit ensuite dans l'intérieur de la maison, que, l'été précédent, j'avais oublié de visiter. Au rez-de-chaussée je trouvai _une_ seule pièce d'habitation; aux murs étaient suspendus quelques cartes et quelques gravures, et un portrait de Goethe, de grandeur naturelle, peint par Meyer quelque temps après le retour des deux amis d'Italie. Goethe y a l'aspect d'un homme vigoureux d'âge moyen, très-brun et un peu gros. Le visage, qui a peu de vie dans le portrait, est très-sérieux d'expression; on croit voir un homme dont l'âme sent qu'elle a charge d'actions pour l'avenir[18]. Nous montâmes l'escalier, nous trouvâmes en haut trois pièces et un cabinet, mais le tout très-étroit et très-incommode. Goethe me dit qu'il avait passé là de joyeuses années et y avait travaillé dans la tranquillité. Il faisait un peu frais dans cette chambre, nous allâmes chercher la chaleur en plein air. En nous promenant sous le soleil de midi dans l'allée principale, nous causâmes sur la littérature contemporaine, sur Schelling et sur Schelling et Platen. Mais bientôt cependant notre attention se porta de nouveau sur la nature qui nous entourait. Déjà les couronnes impériales et les lis dressaient leurs tiges vigoureuses, et des deux côtés de l'allée on voyait paraître les feuilles vertes des mauves. La partie supérieure du jardin, sur la pente de la colline, est garnie de gazon et parsemée de quelques arbres fruitiers. Des chemins sinueux, tracés sur les flancs du coteau, s'élèvent vers son sommet et en redescendent en serpentant; l'envie me prit de monter, Goethe passa devant moi et je suivis son pas rapide, en me réjouissant de sa verte vigueur. En haut, près de la haie, nous trouvâmes un paon femelle qui paraissait être venu du parc du château, et Goethe me dit que l'été il les attirait et les habituait à venir en leur donnant leurs graines favorites. En descendant le coteau par l'autre allée sinueuse, je trouvai, entourée d'un bosquet, une pierre sur laquelle étaient gravés les vers connus:
Ici, dans le silence, l'amant pensait à son amante[19]...
Et je me sentis dans un lieu classique. Tout à côté était un groupe de chênes, de sapins, de bouleaux et de hêtres de demi-grandeur. En tournant autour de ces arbres, nous retrouvâmes la grande allée; nous étions près de la maison. Le group d'arbres est d'un côté en demi-cercle, et forme comme la voûte d'une grotte; nous nous assîmes sur de petites chaises placées autour d'une table ronde. Le soleil était si ardent, que l'ombre légère de ces arbres sans feuillages faisait déjà du bien.
[Note 17: «Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de Charles-Auguste à Goethe. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne consentirait pas à y loger sans embellissements préalables. Goethe l'a habitée avec bonheur pendant des années, et il y a composé une grande partie de ses chefs-d'oeuvre.»]
[Note 18: «Ce passage rappelle le portrait plus complet que M. Cousin a tracé en 1817 (dans ses _Souvenirs d'Allemagne_):
«Goethe est un homme d'environ soixante-neuf ans, il ne m'a pas paru en avoir soixante. Il a quelque chose de Talma, avec un peu plus d'embonpoint. Peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de son visage sont grandes et bien marquées: front haut, figure assez large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants, expression générale de réflexion et de force... Sa démarche est calme et lente comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui échappent, on sent que l'intérieur est plus animé que l'extérieur...»]
[Note 19: «Voir, parmi les Poésies écrites dans la forme antique, le _Rocher choisi_.»]
«Par les fortes chaleurs d'été, me dit Goethe, je ne connais pas de meilleur asile que cette place. J'ai planté de ma main tous les arbres il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir pousser, et je jouis déjà depuis assez longtemps de la fraîcheur de leur ombrage. Le feuillage de ces chênes et de ces hêtres est impénétrable au soleil le plus ardent; j'aime à m'asseoir ici, pendant les chaudes journées d'été, après dîner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc à l'entour règne ce silence que les anciens peindraient en disant que Pan dort.»
«Nous entendîmes sonner deux heures dans la ville, et nous revînmes.»
«Mardi, 30 mars 1824.
«Ce soir, chez Goethe, j'étais seul avec lui; nous avons causé de différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.
«Il sera bien difficile, a dit Goethe, que le public allemand arrive à une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en Italie et en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on joue de tout. Là où nous avons vu hier _Hamlet_, nous voyons aujourd'hui _Staberle_[20], et là où demain doit nous ravir la _Flûte enchantée_, il faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»
[Note 20: «Personnage burlesque qui revient souvent dans les vaudevilles écrits à Vienne. Berlin a de même ses types locaux, connus de tous les Allemands.»]
IV.
Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:
«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut d'abord qu'il ait une grande âme.»
«Goethe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est immortelle.
«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux. Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été malheureux et pauvre, ils auraient cessé.
«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur eux.
«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant, et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de nouveau.
«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au contraire tant d'amis et de partisans. Mon siècle tout entier différait de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occupé de lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés surtout vers la nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me trouver entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un jour assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»
V.
Et voyez plus bas combien son génie ne lui servait que pour mieux affirmer son Dieu et l'immortalité de son âme:
«Nous avions fait le tour du bois, nous tournâmes près de Tiefurt pour revenir à Weimar; nous avions en face de nous le soleil couchant. Goethe est resté quelques instants enfoncé dans ses pensées, puis il m'a cité ce mot d'un ancien:
«Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours le même soleil!»
«Et il a ajouté avec une grande sérénité:
«Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature absolument indestructible; il continue à agir d'éternité en éternité. Il est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre oeil mortel; en réalité il ne disparaît jamais; dans sa marche il éclaire sans cesse.»
VI.
Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à _Byron_, pour lequel il avait un enthousiasme sans moralité et sans mesure. Voyez comment il lui immole le Tasse:
«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure ou par ses fleurs; l'oeil du botaniste y aperçoit du premier coup un nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour tout, et comme, dans mon _Goetz_, l'enfant, à force d'être savant, ne connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un homme qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à côté de son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature une tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si l'enfant attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment il a rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au même instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.
«--Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la science en qualité de très-bons manoeuvres.
«--Plût à Dieu, s'écria Goethe, que nous ne fussions tous rien de plus que de bons manoeuvres! C'est justement parce que nous voulons être davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»
«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant de lord Byron et de sa mort. Goethe a fait une magnifique analyse de ses écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé hautement ses mérites. Puis il a dit:
«Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du _Jugement dernier_, il a écrit l'oeuvre extrême qu'il pouvait écrire.»
«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et sur ses différences avec Byron. Goethe ne cacha pas la grande supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la puissance de production.
«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à travers les siècles, mais avec une seule ligne du _Don Juan_ on pourrait empoisonner toute la _Jérusalem délivrée_!»
VII.
Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.
Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.