Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 14

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«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de chambre pendant vingt ans.»

«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me parler de la jeunesse de Goethe, ce qu'il fit volontiers:

«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»

«Je lui demandai si Goethe, dans les premiers temps de son séjour, avait été très-gai.»

«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils restaient à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la nuit; et souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne partirait pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un jour, il me sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit de fer près de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le ciel.»

«--N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»

«--Non.»

«--Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»

«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître, que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours regardant le ciel.»

«--Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»

«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui faisaient savoir.»

«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.

«--Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux et très-lourd.»

«--Et avez-vous cru Goethe sur parole?»

«--Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: «Goethe extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru Goethe, et on apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie de Messine avait été détruite par un tremblement de terre.»

«Lundi, 17 novembre 1823.

«Je suis allé hier un instant chez Goethe. La présence de Humboldt et sa conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. Sa souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt que cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la cause principale de sa maladie.»

Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger qui disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne corrige pas sa nature.

XI.

«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié plusieurs fois de terminer.

«--Napoléon, dis-je, vous a désigné dans _Werther_ un passage qui ne se soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»

«--Devinez!» dit Goethe avec un mystérieux sourire.

«--J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les pistolets à Werther, sans dire un mot à Albert, sans lui communiquer ses pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami.»

«--Votre observation, dit Goethe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire. Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la sienne[13].»

[Note 13: «Dans ses _Souvenirs_, M. de Müller éclaircit ce point. Napoléon aurait blâmé Goethe d'avoir montré Werther conduit au suicide, non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, mais aussi par les chagrins de l'ambition froissée.

«C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de l'amour immense de Werther pour Charlotte.»

«Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le récit que Goethe a donné lui-même de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes de journal. Il n'a jamais consenti à les développer. Peut-être craignait-il de voir s'élever encore à cette occasion de nouveaux soupçons sur son patriotisme, soupçons qui l'impatientaient et le blessaient vivement.

«Les souverains étaient réunis à Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de Weimar y fit venir Goethe. Il assista aux représentations données par la troupe de la Comédie-Française. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur l'instigation de Maret, invité chez l'Empereur. Il se rendit au palais à onze heures du matin. Laissons-le parler:

«Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.--La foule s'éloigna. Je fus présenté à Savary et à Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet de l'Empereur. Au même instant on annonça Daru, qui fut immédiatement introduit. J'hésitais à entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre. L'Empereur est assis à une grande table ronde et déjeûne; à sa droite, un peu éloigné de la table, se tient debout Talleyrand; à sa gauche, assez près de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste debout devant lui à la distance convenable. Il me regarde avec attention, puis il dit:

«--Vous êtes un homme!»

«Je m'incline. Il demande:

«--Quel âge avez-vous?

«--Soixante ans.

«--Vous êtes bien conservé... Vous avez écrit des tragédies?»

«Je réponds de la façon la plus brève.--Daru prend alors la parole. Par une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littérature allemande; il était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et avait édité Horace. Il parle de moi à peu près comme en parlent les personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur manière de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions du français, et entre autres que j'avais traduit _Mahomet_ de Voltaire. L'Empereur dit:

«--Ce n'est pas une bonne pièce.»

«Et il exposa avec beaucoup de détails l'inconvenance qu'il y avait à montrer ce conquérant faisant de lui-même un portrait complétement défavorable. Il amena ensuite la conversation sur _Werther_, qu'il disait avoir étudié à fond. Après différentes remarques d'une entière justesse, il me désigna un certain passage et me dit:

«--Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme à la nature.»

«Et il soutint son opinion par de longs développements d'une parfaite justesse.--Je l'écoutai, gardant une expression de physionomie sereine, et lui répondis avec un sourire gai:

«--Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la trouve tout à fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque de vérité. Mais, ajoutai-je, on doit peut-être pardonner au poëte d'employer un artifice difficile à apercevoir, quand par là il arrive à des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple et naturelle.»

«L'Empereur parut satisfait de cette réponse; il revint au drame, et fit des observations très-remarquables, en homme qui a considéré la scène tragique avec la plus grande attention et à la façon d'un juge d'instruction. Il avait vivement senti combien le théâtre français s'éloigne de la nature et de la vérité. Il parla aussi avec désapprobation des pièces dans lesquelles la fatalité joue un grand rôle. Il dit qu'elles appartenaient à une époque sans lumières.

«--De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalité? La politique, voilà la fatalité!»

«Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire des contributions. Je fis quelques pas en arrière, et me tins près du cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais passé bien des heures, tantôt de plaisir, tantôt d'ennui... L'Empereur se leva, vint vers moi, et, par une sorte de manoeuvre, me sépara des autres personnes au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et me parlant à demi-voix, il me demanda si j'étais marié, si j'avais des enfants, et me fit toutes les questions habituelles sur ma situation personnelle. Il m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille ducale, avec la duchesse Amélie, avec le duc, la duchesse, etc.--Je lui fis les réponses les plus simples. Il parut content de ces réponses, qu'il traduisait dans son langage, en leur donnant plus de précision que je n'avais pu leur en donner.--Comme remarque générale, je dirai que dans toute cette conversation j'eus à admirer la variété de ses paroles d'approbation: rarement, en écoutant, il restait immobile; il faisait un mouvement de tête significatif, ou disait: _oui_, ou: _c'est bien_, et d'autres phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de remarquer que, lorsqu'il avait exprimé une opinion, il ajoutait presque toujours: _Qu'en dit monsieur Goethe?_...

«Je demandai bientôt par signe au chambellan si je pouvais me retirer. Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.»

«Telle est cette entrevue célèbre. D'après M. de Müller, Napoléon, en parlant de la tragédie, aurait encore ajouté:

«--La tragédie doit être l'école des rois et des peuples; c'est là le but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple, vous devriez écrire la _Mort de César_, et d'une façon digne du sujet, avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'oeuvre la plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César lui aurait donné, comme tout aurait reçu une tout autre forme, si on lui avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris, j'exige absolument cela de vous. Là, le spectacle du monde est plus grand; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésies!»

«Lorsque Goethe se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier et à Daru, avec un accent réfléchi:

«--Voilà un homme!»

«Il était dans le caractère de Goethe de ne pas communiquer facilement ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression. L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça au projet de s'y rendre.--C'est seulement peu de temps avant sa mort que je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de Müller.)

«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec Goethe, et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée au-dessus de l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de Shakspeare, «qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque,» il dit à Goethe:

«--Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres tranchés.»

«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des détails sur cette entrevue historique.»]

«Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par _Werther_ a tenu au moment de sa publication.»

«--Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement répandue. _Werther_ a fait époque parce qu'il a paru, et non parce qu'il a paru dans un certain temps. Chaque temps renferme tant de souffrances inexprimées, tant de mécontentements secrets, de lassitude de l'existence, et il y a pour chaque homme dans ce monde tant de relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre l'organisation sociale, que _Werther_ ferait époque aujourd'hui, s'il paraissait aujourd'hui.»

«--Vous avez pleinement raison, dit Goethe, et voilà pourquoi le livre encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti _Werther_, ce sont bien plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»

XII.

Les opinions politiques de Goethe, modifiées par le temps et les événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages ci-jointes.

«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame _les Révoltés_?»

«--Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de la nouvelle édition de vos oeuvres, et j'ai infiniment regretté qu'elle soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y voir votre manière de penser.»

«--Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été témoin des préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une mauvaise doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement révolutionnaire des classes inférieures est une suite de l'injustice des grands.»

--«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»

«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je ne veux pas répéter[14].»

[Note 14: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, mais il les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de révolution radicale.»]

«--La lecture seule d'_Egmont_, dis-je, suffit pour savoir ce que vous pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté ait été plaidée comme dans celle-là.

«--On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour. Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du peuple. Je lui laisse le titre de tout coeur, et je me console en pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison, je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure, me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on cherchât à reproduire _artificiellement_ en Allemagne les scènes qui, en France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement. Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner. Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800 sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.--Mais il n'y a de bon pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi; leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la fausseté, l'injustice et l'imperfection.»

«Mardi, 27 janvier 1824.

«Goethe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse, racontée dans _Vérité et Poésie_. «Je composerai le récit de ces dernières années sous forme d'_Annales_; il s'agit moins de raconter ma vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes détaillés de _Vérité et Poésie_. Plus tard commence la lutte avec le monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons rien du tout de commun.

[Note 15: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des chapitres délicieux dans les premiers livres des _Confessions_ de saint Augustin, de J.-J. Rousseau, des _Mémoires_ de Chateaubriand, de G. Sand, des _Confidences_ de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit l'emporte sur le coeur, et tout devient plus froid.--Il faut arriver aux dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour retrouver l'intérêt profond et saisissant.»]

«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut toujours être soulevée de nouveau. Mes _Annales_ éclairciront ce que je dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait bien plus aussi comme poëte[16].»

[Note 16: «Dans ses _Entretiens_, notre Lamartine a dit à son tour: «Il me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que _la destinée m'eût fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie active_... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je crois... que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre non égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»--Je rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur; peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Goethe a laissé moins de beaux vers, mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duché de Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a pas écrit l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui valent bien des chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. Quand une grand âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble et durable empreinte.»]

Il ajoutait:

«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'oeil général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun aurait eu une opinion différente.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

CXXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GOETHE

PAR ECKERMANN.

(DEUXIÈME PARTIE.)

I.

Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.