Cours familier de Littérature - Volume 20
Part 13
«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés dans l'escalier rappellent le goût prononcé de Goethe pour l'art plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'oeil, je montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de laquelle on lisait en passant le mot _Salve_, présage d'un accueil amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par laquelle le domestique était allé m'annoncer.
«Goethe, en redingote bleue et en souliers, entra peu de moments après.--Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus amicales dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le sofa. Le bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne savais presque rien ou rien lui dire.
«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.
«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»
«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été médité avec soin.
«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»
«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur, sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de l'éloge ou du blâme.
«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue espérance, voit enfin exaucés ses voeux les plus chers. Il me parla de ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a su traiter avec clarté _un certain sujet_, il a prouvé par là qu'il pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes différentes.
«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin, j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous ces jours-ci.»
«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar, et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Kroeuter, de vouloir bien me conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»
«Mercredi, 11 juin 1823.
«J'ai reçu ce matin une carte de Goethe sur laquelle était une nouvelle invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite heure. Il m'a paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et décidé comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me dit:
«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous. Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le _Journal littéraire_ de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits dans la prochaine édition de mes oeuvres[8]. Ces écrits sont maintenant trop loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu'à quel point, dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent être encore utiles. J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, il est possible aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques suppressions ou quelques corrections sans altérer le caractère de l'ensemble.»
[Note 8: «Ils y furent insérés et ouvrent maintenant dans ses oeuvres la longue série de ses travaux comme journaliste.»]
«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et que mon voeu le plus vif était de réussir à son gré.
«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait comme pour vous; cela ira tout seul.»
«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à Marienbad, qu'il désirait me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.
«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire. Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»
«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous au surlendemain pour un nouvel entretien.»
«Lundi, 16 juin 1823.
«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez Goethe. Aujourd'hui nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce que je pensais de ses articles de critique de Francfort, et je les ai appelés «des échos de ses années d'Université;» cette expression a paru lui plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on doit considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze premières livraisons de son journal _l'Art et l'Antiquité_, pour que je les emporte aussi à Iéna avec le _Journal de Francfort_.
«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en ne songeant qu'à votre plaisir.»
«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau travail.»
«Jeudi, 19 juin 1823.
«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais Goethe m'a prié de vouloir bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de recommandation, entre autres une pour la famille Frommann[9].
[Note 9: «Libraire-éditeur, mort en 1847.»]
«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant mon absence.»
«Tant de sollicitude de la part de Goethe m'inspirait de vifs sentiments de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me traitait comme un des siens et qu'il voulait que je fusse considéré comme tel.
«Le 21 juin j'avais pris congé de Goethe. Grâce à ses lettres de recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les quatre volumes d'_Art et Antiquité_ le travail qu'il m'avait demandé, et je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville. Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:
«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir. Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.
«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations futures qui seront longues et intimes.
«GOETHE.
«Marienbad, le 14 août 1823.»
«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me laisser entièrement guider par Goethe. Il revint le 15 septembre de Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.
«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Goethe me dit:
«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver près de moi à Weimar.»
«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:
«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est là votre métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait. Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence, vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage, car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à un haut degré instructif et utile.»
«Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mérites distinctifs, et continua:
«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde. Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à Weimar.»
«J'étais heureux de voir de nouveau Goethe près de moi, de l'entendre parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.
«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout le reste me conviendra.»
«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le meilleur dans ma situation.»
X.
On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Goethe, comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille, femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui répandait sur la vie de Goethe la douce sérénité de son âme. Le grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique suffisait à son honorable état de maison.
Poursuivons:
«Mardi, 14 octobre 1823.
«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez Goethe. J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les pièces pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. Dans l'une des dernières, je trouvai Goethe qui vint très-gaiement vers moi. Il portait le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'étoile d'argent. Nous restâmes encore quelques instants seuls et nous allâmes dans la pièce que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus surtout séduit par le tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la muraille au-dessus du canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les rideaux verts qui le couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me plus à le considérer tranquillement. «Oui, me dit alors Goethe, les anciens ne se contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les belles idées produisaient de belles oeuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.»
«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de Goethe et madame de Goethe entrèrent aussi; je fis connaissance avec eux pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, tout était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes étrangers avec lesquels Goethe causait en français.
«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune Goethe un entretien très-vif sur le _Portrait_ de Houvald[10], joué au théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu le jeune Goethe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Goethe, au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de l'un à l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et laisser parler les autres que parler lui-même. Madame de Goethe venait souvent lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui avais dit peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand plaisir, et que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller tout simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans réfléchir à ce que j'éprouvais. Goethe avait loué cette manière d'agir, et l'avait trouvée tout à fait appropriée à mon état d'esprit actuel. Je le vis s'approcher de moi avec madame de Goethe.
[Note 10: «Poëte romantique, mort en 1845. Le _Portrait_ est une de ses meilleures pièces.»]
«--Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»
«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire connaissance.
«--C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.
«--Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»
«--Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces, amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises arrivent.»
«--Non, répliqua Goethe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé de voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»
«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout était pour le vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.
«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Goethe s'était rapproché des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de Meyer sur l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt après, se mit au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent être écoutés avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonné, la soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus agréable.»
«Dimanche, 19 octobre 1823.
«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Goethe, mademoiselle Ulrike[11] et le petit Walter; nous étions donc tout à fait à l'aise, et entre nous. J'ai vu Goethe là tout à fait comme père de famille; il nous présentait les plats, découpait le rôti, et cela très-adroitement, sans oublier de nous verser à boire. Nous bavardions gaiement sur le théâtre, sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour. Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et très-amusante. Goethe était assez silencieux, et il se bornait à introduire çà et là quelques remarques significatives; en même temps il jetait un coup d'oeil sur les journaux, nous lisant les passages les plus saillants, et surtout ceux qui parlaient des progrès de la révolution grecque. On vint à dire que je devrais apprendre l'anglais. Goethe m'y engagea fortement, surtout à cause de lord Byron, homme selon lui d'une telle supériorité, qu'une pareille ne s'est pas rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de nouveau. On chercha quels étaient les meilleurs professeurs de la ville; mais on trouva que tous avaient une prononciation défectueuse, et on conclut qu'il valait mieux se borner à la conversation avec les jeunes Anglais qui habitent ici.»
[Note 11: «Mlle Ulrike de Pogwisch, soeur de Mme de Goethe. Elle habite toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et Wolfgang, sont les petits-fils de Goethe. Aujourd'hui ce sont des hommes faits; mais la gloire littéraire de leur grand-père ne les a point tentés. M. Walter de Goethe est chambellan à la cour de Weimar; M. Wolfgang de Goethe, conseiller de légation près l'ambassade de Prusse, à Vienne.»]
«Lundi, 27 octobre 1823.
«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez Goethe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano. J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du théâtre. On jouait le soir _l'Échiquier_. Je ne connaissais pas la pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me rendre en aussi belle compagnie.--Le soir, une heure avant le théâtre, je me rendis chez Goethe. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai Goethe seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit fort bien et me dit:
«--Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»
«Je me disais tout bas:
«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Goethe, seul, tu te trouves très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui vont venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»
«Cependant Goethe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:
«--Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.
«--Eh bien! savez-vous? dit Goethe, en s'arrêtant et en me regardant avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de la musique, mais vous aurez cela encore souvent.
«--Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut mieux pour moi que je rie.
«--Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous pouvons encore causer un peu.»
«Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de travail de Goethe. Goethe me pria de m'asseoir près de la lumière: il voulait me donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa dernière, sa chère poésie, son _Élégie de Marienbad_.
«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après le retour de Goethe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il avait fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que spirituelle[12], et qu'il s'était pris de passion pour elle. En entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son coeur. J'avais longtemps éprouvé le plus ardent désir de connaître cette poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier Goethe de me la montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous mes yeux. Goethe avait écrit lui-même ces vers en lettres latines sur du vélin, et les avait attachés avec un ruban de soie dans un carton couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs prouvaient que Goethe regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai parlé; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance n'avait pas été faite cette année, mais _renouvelée_. Le poëte tournait sans cesse autour d'une même idée et semblait toujours comme revenir à son point de départ; la conclusion, brisée d'une manière étrange, produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus fini de lire, Goethe revint vers moi:
[Note 12: «Mlle Ulrike de Lewezow.»]
«--Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»
«Jeudi, 13 novembre 1823.
«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur Goethe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.