Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 12

Chapter 123,825 wordsPublic domain

«Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il est sans doute à quelque degré de la famille des Brossette et des Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a rien du gobe-mouche, et ses procès-verbaux portent en général sur les matières les plus élevées et les plus intéressantes dont il se pénètre tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent. Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et avec des airs de supériorité. Ne rions pas de ces natures de modestie et d'abnégation, surtout quand elles nous apportent à pleines mains des présents de roi.

«Goethe, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin 1823), était âgé de soixante-quatorze ans, et il devait vivre près de neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus,--je n'appelle pas création cette seconde et éternelle partie de _Faust_,--mais il revenait sur lui-même, il revoyait ses écrits, préparait ses Oeuvres complètes, et, dans son retour réfléchi sur son passé qui ne l'empêchait pas d'être attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les trésors de son expérience et de sa sagesse.

«Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intéressent plus particulièrement. Goethe, en effet, s'occupe beaucoup de la France et du mouvement littéraire des dernières années de la Restauration; il est peu de nos auteurs en vogue dont les débuts en ces années n'aient été accueillis de lui avec curiosité, et jugés avec une sorte de sympathie; il reconnaissait en eux des alliés imprévus et comme des petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est nécessaire.

«Il faut distinguer deux temps très-différents, deux époques, dans les jugements de Goethe sur nous et dans l'attention si particulière qu'il prêta à la France: il ne s'en occupa guère que dans la première moitié, et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. Goethe, à ses débuts, est un homme du dix-huitième siècle; il a vu jouer dans son enfance _le Père de famille_ de Diderot et _les Philosophes_ de Palissot; il a lu nos auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son oeuvre essentielle, qui était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui apprendre à se bâtir une maison à elle, une maison du Nord, sur ses propres fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette littérature d'un siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais mieux défini Voltaire dans sa qualité d'esprit spécifique et toute française qu'il ne l'a fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa portée la conception buffonienne des _Époques de la Nature_; on n'a jamais mieux respiré et rendu l'éloquente ivresse de Diderot; il semble la partager quand il en parle: «Diderot, s'écrie-t-il avec un enthousiasme égal à celui qu'il lui aurait lui-même inspiré, Diderot est Diderot, un individu unique; celui qui cherche les taches de ses oeuvres est un _philistin_, et leur nombre est _légion_. Les hommes ne savent accepter avec reconnaissance ni de Dieu, ni de la Nature, ni d'un de leurs semblables, les trésors sans prix.» Mais ce ne sont pas seulement nos grands auteurs qui l'occupent et qui fixent son attention, il va jusqu'à s'inquiéter des plus secondaires et des plus petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet, d'un abbé Trublet, d'un abbé Le Blanc qui, «tout médiocre qu'il était (c'est Goethe qui parle), ne put jamais parvenir pourtant à être reçu de l'Académie.»

«Cependant la France changeait; après les déchirements et les catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa métamorphose. Goethe, qui connut et ne goûta que médiocrement Mme de Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand, le grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. À cette époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar ne faisait pas grande attention à la France, qui s'imposait à l'Allemagne par d'autres aspects. Et puis il y avait entre eux deux trop de causes d'antipathie. Goethe reconnaissait toutefois à Chateaubriand un grand talent et une initiative _rhétorico-poétique_ dont l'impulsion et l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les jeunes poëtes venus depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de génies, que de ceux de la grande race, de ceux qui durent, dont l'influence vraiment féconde se prolonge, se perpétue au-delà, de génération en génération, et continue de créer après eux. Les génies purement d'art et de forme, et de phrases, dénués de ce germe d'invention fertile, et doués d'une action simplement viagère, se trouvent en réalité bien moins grands qu'ils ne paraissent, et, le premier bruit tombé, ils ne revivent pas. Leur force d'enfantement est vite épuisée.

«Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de Goethe du côté de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le journal _le Globe_ se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici Goethe se montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par des Français pour la première fois: il se demandait d'où venait cette race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui les maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues ailleurs. Il leur supposait même d'abord une maturité d'âge qu'il mesurait à l'étendue de leurs jugements, tandis que cette étendue tenait bien plutôt chez eux au libre et hardi coup d'oeil de la jeunesse.

Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intérêt de Goethe pour la nouvelle et jeune France se prononça pour ne plus cesser. En 1825, il hésitait encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit à Weimar, ayant voulu le mettre sur le chapitre de la littérature en France, ne put l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.»

Mais en 1827, lorsque M. Ampère le visita, sa disposition d'esprit était bien changée; Goethe, averti par _le Globe_, était au fait de tout, curieux et avide de toutes les particularités à notre sujet. Dans une lettre adressée à Mme Récamier le 9 mai (1827) et publiée quelques jours après dans _le Globe_ par suite d'une indiscrétion non regrettable, le jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à rapprocher de ceux dans lesquels Eckermann nous parle des mêmes entretiens:

«Goethe, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenu de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son souvenir: il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.

«Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire parce qu'il est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible à tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres. À genoux devant Molière et la Fontaine, il admire _Athalie_, goûte _Bérénice_, sait par coeur les chansons de Béranger et raconte parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. À propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame récent.»

N'oublions pas que la lettre est adressée à Mme Récamier, favorable à tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.

V.

On connaît Goethe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même homme, le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses mémoires; il fut constamment heureux. Son tempérament moral était composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses et d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les coeurs. Il s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, Goethe le pleura toute sa vie. Jamais une si sincère confraternité n'avait uni deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, Goethe suivit, par dévouement monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens contre la France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à Weimar. Il se maria; il eut un fils dont ces conversations nous entretiennent. Il lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre qui fut pour lui comme une seconde jeunesse en son coeur. Il les perdit. Ses deux petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.

VI.

Goethe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement populaire de _Werther_, comme Schiller avait écrit les _Brigands_: deux oeuvres inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, où la force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, et le héros mélancolique de Goethe au suicide. _Werther_, comme un jet de flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à son apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'années, un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant extravasé sur la terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua. _Werther_ resta et restera le charbon de feu des livres. Goethe étudia de sang-froid les résultats terribles de l'incendie qu'il avait allumé; chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour lui un triomphe. _Faust_, son oeuvre principale en vers, était avant lui une légende moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son succès fut à la fois philosophique et populaire. Méphistophélès, portrait de Goethe au fond, fut l'indifférence railleuse entre le bien et le mal, l'éternel blasphème de l'humanité, représentée par la jeune et infortunée Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par cette doctrine plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de _Jacopo Ortis_, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le crime de ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans _Don Juan_; après cela Goethe réfléchit et changea peu à peu de route. Il vit ou il crut voir que ses élans passionnés dans _Werther_, que ses aspirations désordonnées dans _Faust_, poussaient l'humanité hors de sa sphère en faisant rêver aux peuples des destinées supérieures à ce qu'ils peuvent atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible était l'honnête. Il prit pour devise la modération, et ne goûta plus que la vérité pratique. Il écrivit des ballades allemandes très-romantiques, mais qui, à nous, nous paraissent trop féeriques ou trop puériles; puis des études remarquables sur la botanique, puis des _Essais sur les couleurs_ où il crut détrôner Newton, puis le roman de _Wilhelm Meister_, espèce de rêve d'un Juif errant de l'humanité, plein d'intentions souvent inintelligibles, et parsemé de réalités délicieuses telles que l'épisode de _Mignon_; puis un roman apocalyptique des _Affinités électives_, énigme dont le mot n'est pas encore trouvé.

VII.

Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa pas de gouverner, de concert avec lui, dans un sens libéral et modéré, dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar dans le double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il tint cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon, après la paix de Tilsitt, vint à Weimar, Goethe témoigna, pour l'homme des grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui devant le poëte.

Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet, comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Goethe. Il avait lu _Werther_ dans sa jeunesse et _Faust_ dans sa maturité.

VIII.

Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de Goethe:

«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes conversations avec Goethe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet homme extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.

«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble; là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi éclatante que la lumière du soleil.

«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la veille. Goethe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le timbre aimé de sa voix, à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Je le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me voyais encore, le soir, dans son cabinet d'étude, éclairé par la tranquille lumière de la bougie; il était assis à la table, en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.

«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles résonnaient de nouveau comme autrefois.--Mais on le sait, quel que soit le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau, dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.--Il en était ainsi de moi avec Goethe.--Souvent des mois se passaient où mon âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le retour des heures où le passé revivait et se représentait devant moi, où je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, d'un bien-être physique assez complet pour élever mon âme à cette hauteur à laquelle il faut que je parvienne pour être digne de voir de nouveau reparaître en moi les idées et les sentiments de Goethe.--Car j'avais affaire à un héros que je ne devais pas abaisser. Pour être vrai, il devait se montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine clarté et la pleine force de son intelligence, avec la dignité naturelle à un caractère élevé.--Ce n'était pas là une petite difficulté.

«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours, tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.

«Sa conversation était variée comme ses oeuvres. Il était toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit, et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le coeur.

«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce vieillard de soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.

«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses oeuvres ce fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.--Mais il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que renfermait son âme, et ce sont de pareils moments qui font comprendre comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles étaient bien supérieures à ses écrits imprimés.»

IX.

Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.

«Lundi, 2 mars 1823.

«Ce soir, chez Goethe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. Il était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa belle-fille et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son timbre naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée, son apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il se leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but le thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois depuis sa maladie, je reprochai en plaisantant à madame de Goethe d'avoir oublié de mettre un bouquet sur la table. Madame de Goethe prit aussitôt à son chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la cafetière. Ce trait de gaieté parut faire grand plaisir à Goethe.»

«Weimar, mardi, 10 juin 1823.

«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la première fois, je suis allé chez Goethe. L'accueil a été extrêmement affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle, que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.