Cours familier de Littérature - Volume 20

Part 10

Chapter 103,883 wordsPublic domain

«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.

«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce malheureux produisirent leur effet: «Maître, dit-il, je suis un _fugitif_; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.--Et pourquoi, lui répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement plus à l'aise que dans ces affreux marais?--Maître, mon histoire est courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si vous consentez à me suivre, je vous donne _ma parole d'honneur_ que vous serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre route.»

«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies, le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je _voulais bien le suivre_. Il remarqua l'emphase avec laquelle je prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément la portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez mon grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: je refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en état, pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.

«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la serra de façon à me convaincre de la bonté de son coeur, et aussi de la force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes tranquillement route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le flairer à plusieurs reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non loin de nous, prêt à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant, j'observais que le nègre me guidait vers le soleil couchant, dans une direction tout opposée à celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, me répondit: «C'est uniquement pour notre sûreté.»

«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse jamais fait route.

«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, assez semblable à celui d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même mon fusil se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le signal de mon retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même genre, mais tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée entre les cimes des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents d'ivoire semblaient envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui s'épaississait autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses yeux; c'est ma reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. Mais vous allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»

«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de peaux d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour toute la famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les petits, il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de jeunes ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt les uns et les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la Providence pour les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de mes hardes que l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda si je voulais qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et pendant ce temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon chien que les enfants s'amusaient déjà à caresser.

«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins, de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion! Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et finis par mettre de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre avaient un air bien tentant, et j'étais dans une position à trouver excellent un ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils m'invitèrent humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant nous, j'en pris ma part d'aussi bon coeur que je l'aie jamais fait de ma vie.

«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée. Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte, je désirais les voir se décharger le coeur. Enfin le fugitif me raconta l'histoire dont voici la substance:

«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères. On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et seule aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ comptés. Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on les porta à de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en raison de sa propre valeur.

«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation; la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long de la rivière. Le coeur de l'époux et du père défaillit sous cette dure calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous son nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des diverses personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère famille, il feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un homme dont les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa de se nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais oeil par l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait considéré comme un bon marché.

«Une nuit d'orage, pendant que les éléments se déchaînaient dans toute la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre s'échappa. Il connaissait parfaitement tous les marécages des environs, et se dirigea en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle j'avais trouvé son camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la résidence où l'on retenait sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait; puis, l'un après l'autre, il réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce qu'enfin furent réunis sous sa protection tous les objets de son amour.

«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître, où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp avec d'amples provisions. Un jour qu'il était à la recherche de fruits sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on avait mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il, que mon vieux mousquet rate bien souvent.»

«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait pu entendre un pareil récit sans émotion? Je leur promis de tout mon coeur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour veiller sur mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots, comme sur un lit du plus moelleux duvet.

«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux, et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour du camp, et, comme un _memento_ de la nuit que j'y avais passée, je fis une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils purent donc encore être heureux, comme le sont généralement les esclaves dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce tendre attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive de leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer ainsi les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»

VII.

L'hirondelle d'Europe a sa soeur en Amérique.

L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE,

OU MARTINET D'AMÉRIQUE.

«Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités pour y établir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacité vraiment remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute, lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher, les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est l'influence d'une première habitude, que c'est toujours là que, de préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et l'âge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouvé des nids d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de leur départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j'ai compté dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de plus, chaque branche creuse en renfermait un.

«Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort: on les dirait occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant à leur nid. La frégate pélican a souvent recours à la même manoeuvre, seulement elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les tenir avec ses pieds.

«C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée; elle les arrange en rond, les croise, les entrelace, pour étendre à l'extérieur les bords de son ouvrage; le tout est pareillement englué de salive qu'elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités par terre.--On y compte de quatre à six oeufs d'un blanc pur, et il y a deux couvées par saison.

«Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison où l'heureux couple prélude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses du mâle. En d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur, au-dessus des villes et des forêts; puis, avec la saison humide, reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer l'eau pour boire et se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une cheminée, leur vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par magie; en un instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait entendre dans la cheminée le roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur le sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette par terre, elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine se mouvoir. J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai entendu le _frou-frou_ d'ailes des premiers et les cris de reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et sereines.

«Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois, bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide de leurs griffes aiguës, en élevant un pied, puis l'autre, et en s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état de s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès de l'ouverture de la cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose, quand ils ont été élevés dans un arbre.

«Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une cheminée spéciale pour s'y retirer. C'est là qu'au premier printemps et avant de commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltigé plusieurs fois tout à l'entour; puis, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils se décident à entrer, jusqu'à ce qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y précipitent plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l'aurore, avec un bruit sourd et retentissant, ils s'élancent dehors exactement tous à la fois. Je me rappelle qu'à Francisville, je voulus compter combien il en entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une fenêtre, à proximité du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis pas toutes, tant s'en faut! La ville, à cette époque, pouvait contenir une centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en route vers le sud, ne s'arrêtant simplement que pour la nuit.

«Je venais d'arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les arbres où l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais où, en réalité, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui répondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour revenir à la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux qui s'y retiraient.--M'étant remis en route, j'arrivai bientôt au lieu indiqué et n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en question: c'était un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix pieds de haut sur huit de diamètre à la base; il pouvait en avoir encore près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le tronçon d'une branche brisée et creuse, d'environ deux pieds de diamètre, se séparait de la tige principale. C'était par là qu'entraient les hirondelles. En examinant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois dur, mais rongé au centre presque jusqu'aux racines. On était au mois de juillet, et le soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les hirondelles volaient au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des bois environnants; mais je n'en voyais aucune près du sycomore. Je rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. Le soleil descendait derrière les montagnes d'Argent; la soirée était belle, des milliers d'hirondelles voltigeaient autour de moi, et de temps en temps quatre ou cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des abeilles se pressant à l'entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma tête appuyée contre le tronc et prêtant l'oreille au bruit assourdissant que faisaient les oiseaux pour s'installer à l'intérieur. Il était nuit noire quand je quittai mon poste, et j'étais convaincu qu'il en restait encore un bien plus grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la prétention de les compter: il y en avait trop, et ils se précipitaient à l'ouverture en rangs si serrés et si épais, que c'était à confondre l'imagination. À peine étais-je de retour à Louisville, qu'un violent ouragan mêlé de tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la précipitation des hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le désir d'éviter l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver d'hirondelles, tant j'étais impatient de constater leur nombre, avant que l'époque de leur départ fût arrivée.

«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma place et j'écoutai, réellement stupéfait de ce bruit du dedans, que je ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue sous l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de sorte que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais j'estime qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intérieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.

«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde. Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre; ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien voir du tout dans l'intérieur de l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. Je redescendis fatigué et désappointé.