Cours familier de Littérature - Volume 19
Part 20
Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés de Dieu.
Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.
X
C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.
Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.
Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.
Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le Colisée.
XI
Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!
Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les oiseaux y chantent comme dans la forêt.
Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les blocs du Colisée sont percés de grands trous.
J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.
Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les Romains!
Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie d'être homme.
XII
Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien.
Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité.
Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de l'église.
La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements, la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire élever.
Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre.
La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds.
Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent à l'ornement.
XIII
L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de Saint-Pierre, bâtie par Pie VI.
En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade, Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge, on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du pavé.
Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé dans toute son intégrité.
Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à soixante-quatre pieds.
Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du génie.
Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier.
XIV
VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE.
«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est saisi de l'idée de s'y fixer.
«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un Dieu.»
XV
«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite.
«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent ces piliers l'un à l'autre.
«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire. Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute de treize pieds.
«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est le tombeau d'Alexandre VI.
«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de 1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place.
Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule.
Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_ on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.»
XVI
Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers. Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela leur cacher le soleil.
On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres, inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole, et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!
Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_?
XVII
Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes, artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs, mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration, d'enthousiasme pour enfanter ce miracle!
Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir politique: «Tu n'iras pas plus loin!»
_Voilà Saint-Pierre de Rome!_
XVIII
Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme!
Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas!
Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie! Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur!
Et que les idiots vous croient!
Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie scientifique.
Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux.
Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même!
Non, la vie humaine n'est pas cela.
Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le _mystère_.
Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu!
XIX
LA PENSÉE.
Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles considérations sur le principe de la vie, base et opération progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_:
«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour l'esprit humain.
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