Cours familier de Littérature - Volume 19

Part 19

Chapter 193,880 wordsPublic domain

«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de chasse.

«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la multitude de plantes qui leur disputent le sol.

«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes (aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y enfoncer leurs radicules.»

XXII

«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent l'espace.

«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre _euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les oiseaux déposent sur les feuilles.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

CXVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(QUATRIÈME PARTIE.)

I

«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée, comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un caractère de majestueuse simplicité.»

II

«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.

«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre 33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes, trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient, et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours de soleil.»

III

«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur: c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates. C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.

«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une branche au-dessus de notre sentier.»

«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation. En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.

«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des êtres qui peuplent la terre avec nous?»

IV

«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin, source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie chez tous les êtres organiques.

«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les premières impressions[2].»

[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_ intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire Humboldt.]

V

Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de l'éternel créateur!

Voilà la vie.

Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.

L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.

C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de la création.

VI

En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.

Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous d'autres cieux.

VII

La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va reposer ou surveiller la nuit.

VIII

La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague, se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur: tout est mort sur ce jouet de la mort.

IX