Cours familier de Littérature - Volume 19

Part 17

Chapter 173,701 wordsPublic domain

«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de la _Croix du Sud_.

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«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, reviendront après des milliers d'années.»

V

L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon, Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.

Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même.

«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux _Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à-dire dans la lutte contre les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic, dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures (_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_), il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde; mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui, profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au service de la pharmacologie.

«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du livre premier.»

VI

Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608, opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes.

Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur lui-même.

Le troisième volume recommence encore l'astronomie.

Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. «L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à cet ouvrage.»

Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que parce qu'il est partout!...

VII

John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: «C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'_éther_ et d'autres mondes!...

«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de [Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de [Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil parmi les étoiles d'un médiocre éclat.»

Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les unes vieillies, les autres rajeunies.

«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.»

VIII

«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_) dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante.

«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible, près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science (comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite).

«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi, quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais.

«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat commença à diminuer, etc., etc.»

D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil dépend.

D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en savait autant au temps d'Alexandre.

Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine.

Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, et tout est dit.

Voilà le Cosmos de M. de Humboldt.

IX

J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je m'attendais à autre chose.

C'est le _caput mortuum_ de la matière.

J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_ dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.

En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, la nature et Dieu.

Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, égyptiens, grecs, en savaient davantage.

Où est donc le progrès?

Évidemment inverse!

Triste résultat de cette philosophie naturelle.

Les mots sont changés.--Oui.

Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu.

Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.

La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a disparu.

Le _Cosmos_ est devenu muet.

La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.

C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!

Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de l'Éternel, en sait un million de fois plus.

Le hasard a découvert la boussole.

Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.

Le hasard a découvert l'électricité.

Le hasard a découvert le magnétisme.

Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.

Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.

La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la science purement matérielle?

La NOMENCLATURE de l'univers!

Il nous faut la logique des mondes.

Voyons.

X

Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;

Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle création, je commencerais par une humble invocation à genoux à l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer, m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète, et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses nébuleuses et de ses comètes:

«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions de leurs cadavres en poussière!

«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les autres.

«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»

XI

Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre, car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses soleils.

Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je me dis: «Mon Créateur est là-haut!»--Allons à lui par la contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de l'infini.

XII

Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait de la résoudre.

Je commencerais par le mot de Descartes:

«JE PENSE, DONC JE SUIS.»

Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine, l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous les ancêtres, un créateur au lieu d'un père.

Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre de Dieu!

Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST!

Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a enseigné.

Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir.

Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et je me soumets.»

Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause _Dieu_.

Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la vie morale produite en moi par la vie matérielle.

Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts au spectacle de moi-même et du monde.

Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres _passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant, quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa courte vie.

Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.

XIII

Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille incessamment.

Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.

Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT. Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de _science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont aucune signification, sauf des significations matérielles.