Cours familier de Littérature - Volume 19

Part 16

Chapter 163,749 wordsPublic domain

«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la description animée des scènes et des productions de la nature; la peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire; mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur; montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts.

«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou moins sensible aux impressions de la nature.»

XVI

Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux «l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux mêmes tous les traits............

À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.

«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs douloureusement émus.

Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.

«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide! De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette. L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la peau d'un chevreau.»

XVII

Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique est un lyrisme pieux.

«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste, ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir.

«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.»

XVIII

Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de _Paul et Virginie_.

Voici comment il en parle:

«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où, tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes, sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre, caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)

CXIVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(TROISIÈME PARTIE.)

I

Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux Grecs: «La terre est petite.»

«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.»

De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont agrandi l'idée du monde.

Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son élève.

Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre humain.

II

Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la découverte de l'Amérique et des Indes orientales.

«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle, Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces mesures.»

III

«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes; c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3 degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la _Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi, sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de cette conjecture.»

IV

«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des observations faites, avec des instruments imparfaits, par les navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.