Cours familier de Littérature - Volume 19
Part 14
«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main expérimentée d'un ami......
«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand nom de Humboldt!
«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, même dans les limites les plus étroites de leur être.
«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!»
V
Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.
«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses qu'un savant ne doit pas avouer.»
Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.
Il écrit alors à Ludmilla:
Berlin, 12 octobre 1858.
«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai bientôt vous voir et vous parler de lui.
«AL. DE HUMBOLDT.»
Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers ses correspondants.
Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables de Berlin.
Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point surpris.
La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses prétentions cachées.
Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en contemplation.
VI
_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_, le _tout_.
Hors du _cosmos_ il n'y a rien.
L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.»
Cet homme s'est trouvé.
C'est M. Alexandre de Humboldt;
Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique, spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire; réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour tout salaire que de le citer.
Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. Alexandre de Humboldt.
VII
La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_, c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin.
«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?
Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier _hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose, et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà tout.
Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle part.
VIII
Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_, _nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du philosophe prussien: _Ubi est Deus?_
Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en donner une idée à nos lecteurs.
Pour cela, lisons et analysons.
IX
L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique avant de pénétrer dans le temple:
«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le _Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux que le public accueille avec le moins d'indulgence.
«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.
«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut approfondir les variations de température du sol rayonnant et de l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des études météorologiques.
«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru l'intérieur de deux grands continents dans des étendues très-considérables, et là où ces continents présentent les plus frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science, devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une _description physique du monde_.
«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils dont je ne sais que signaler l'existence.»
X
«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de _Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes de la création.
«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction d'un livre impose des obligations bien différentes de celles qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le nord de l'Asie.
«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré dans des notes placées à la fin de chaque volume.
«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de l'univers.»
Potsdam, au mois de novembre 1844.
XI
Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature _universelle_.
C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va successivement et largement développer.
Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le nom de Dieu!
«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil (avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_, subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement _terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son intime relation avec l'histoire de l'homme.»