Cours familier de Littérature - Volume 19
Part 12
M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, ses relations de famille avec les principaux représentants des différentes branches de la science dans les pays de l'ancien continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour son _Cosmos_.
X
Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie, que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.
Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.
Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier les effets sans remonter jamais aux causes.
XI
À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant allemand transporté dans Paris.
Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse, alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La science est une patrie.
Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:
«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas; puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers, allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui, des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les ailes de la poésie.....»
Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà 5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se réglait le sort du monde.
XII
J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.
XIII
Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.
XIV
Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques adressés aux académies comme autant de notices destinées à être recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle était trop préparée de main d'homme.
Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la mort, il aimait sa belle-soeur.
Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»
La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir. L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, elle ennoblit sa propre existence.
Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de Russie que des problèmes sans solutions.
Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet événement à son ami Varnhagen, de Berlin.
«Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.
«Mon cher Varnhagen,
«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que cela dure.»
XV
L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.
«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit les témoignages de la considération générale; souvent le passant s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement, et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»
«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue française très-agréable dans sa bouche.
«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement se contenter de quatre heures de sommeil.
«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire. Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit. Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du temps.
«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis, et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin, ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec l'austère science.»
XVI