Cours familier de Littérature - Volume 19
Part 10
Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.
On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.
XIII
Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme de sa vie.
XIV
On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère, mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.
XV
Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur. Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son ami.
On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.
XVI
Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.
La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.
Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife, mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.
Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme ami.»
XVII
Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de cet homme de la nature et de la religion.
XVIII
C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui son défenseur, il se laissa mourir.
Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent vivre que de leur innocence!
LAMARTINE.
CXIIe ENTRETIEN.
LA SCIENCE OU LE COSMOS,
PAR M. DE HUMBOLDT.
(PREMIÈRE PARTIE.)
LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.
I
Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_, de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le _tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme, le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré, cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas, qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à _connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique _théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de l'hymne à l'infini.
J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que j'éprouvai après avoir lu.
Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert beaucoup à expliquer le livre.
II
Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse industrielle en Prusse.
Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre 1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.
Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.
Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos du même nid, pour une double célébrité.
En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.
Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.
III
Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster, compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée; leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants.
IV
Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique.
V
Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.