Cours familier de Littérature - Volume 18

Part 16

Chapter 163,842 wordsPublic domain

«Ta lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail; mais je renonce à l'écrire, je n'ai pas le temps, ma soeur, et je ne me sens d'ailleurs aucun tort!...

«On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe! Je n'en ai pas acheté un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer! Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre; le goût, qui met tout chez moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches); je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que si l'un de mes créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y serai plus heureux, ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.

«Un port de lettre, un omnibus, sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits! Ceci est-il clair?

«Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossibles, n'oubliez pas que je n'ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes.

«Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, vous n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances! Écrire quand on a le cerveau fatigué et l'âme remplie de tourments! Je ne pourrais que vous affliger; à quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant de me mettre au travail, j'ai quelquefois à répondre à sept ou huit lettres d'affaires?

«J'ai encore une quinzaine de jours à passer sur _les Chouans_; jusque-là, pas d'Honoré; autant vaudrait déranger le fondeur pendant la coulée.

«Ne me crois aucun tort, chère soeur; si tu me donnais cette idée, j'en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m'avertirais, n'est-ce pas? Tu sais bien qu'alors aucune considération humaine ne m'empêcherait de me rendre près de lui.

«Il faut que je vive, ma soeur, sans jamais rien demander à personne; il faut que je vive pour travailler afin de m'acquitter envers tous! Mes _Chouans_ terminés, je vous les porterai; mais je ne veux en entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis, sont incapables de juger l'auteur.

«Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de coeur?...»

XVIII.

Il vécut (si c'est là vivre) de cette misère jusqu'en 1833.

De 1833 à 1848, c'est sa moisson; retiré tantôt dans une solitude anonyme de Paris ou des environs, affectant quelquefois un certain luxe pour imiter _Walter Scott_, et doubler ainsi à l'oeil le prix de ses propres oeuvres, il se bâtit à _Ville-d'Avray_ une maison en apparence idéale, qui s'écroule bientôt après comme un rêve. Mais son talent grandit. La liste de ses livres pendant ces fécondes années est longue. Tout est écrit de sa main, et recorrigé deux fois sous la main de l'imprimeur. Cela suppose un travail qui fait reculer le calcul.

Il s'isole, il se dérobe, il écrit à sa soeur qui s'en plaint, il fuit quelquefois à la campagne auprès de Tours, chez des amis. Il y compose ses meilleurs volumes. Il s'y apaise, il y respire, il y écrit à sa soeur:

«Merci, ma soeur; le dévouement des coeurs aimés nous fait tant de bien! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difficultés de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!

«Mais quels efforts pour arriver là! ils brisent le corps, et, la fatigue venue, le découragement suit!

«_Louis Lambert_ m'a coûté tant de travaux! Que d'ouvrages il m'a fallu relire pour écrire ce livre! Il jettera peut-être un jour ou l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une oeuvre purement savante, il eût attiré l'attention des penseurs qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le hasard met, un jour ou l'autre, _Louis Lambert_ entre leurs mains, ils en parleront peut-être!...

«Je crois _Louis Lambert_ un beau livre! Nos amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne me trompent pas!

«Pourquoi revenir sur sa terminaison? Tu connais la raison qui me l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de tristes exemples ne la justifient que trop: le docteur n'a-t-il pas dit que la folie est toujours à la porte des grandes intelligences qui fonctionnent trop?...

«Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le découragement qui l'a rendue nécessaire. La partie engagée, je joue si gros jeu! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les seules réponses que je veuille jamais faire à ceux qui commencent à m'attaquer.

«Que leurs critiques ne te préoccupent pas trop; elles sont de bons pronostics: on ne discute pas la médiocrité!...

«Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère soeur, dis-lui de me faire l'aumône de sa patience; ses dévouements lui seront comptés! Un jour, je l'espère,--un peu de gloire lui payera tout! Pauvre mère! cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du nord au midi et du midi au nord: de tels voyages fatiguent; je le sais aussi, moi!

«Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe! Quand l'atteindrai-je?

«Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir.

«Quant à toi et à ton mari, ne doutez jamais de mon coeur; si je ne puis vous écrire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez jamais mon silence; dites-vous: Il pense à nous, il nous parle; entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieilles et mes plus sûres affections!

«En sortant de mes longues méditations, de mes travaux accablants, je me repose dans vos coeurs comme dans un lieu délicieux où rien ne me blesse!

«Quelque jour, quand mes oeuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais l'égoïsme du penseur et du travailleur.

«Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'apportes l'espérance, baiser de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranimé; après sa lecture, j'ai poussé un hourra joyeux.»

* * * * *

La liste de ses ouvrages, avec la date qu'il leur assigna après les avoir remaniés, peut seule faire comprendre la valeur de ses travaux, car peu de lecteurs ignorent l'importance de ces livres.

1827. (Fin de) _Les Chouans_.

1828. _Catherine de Médicis._

1829. _La Physiologie du mariage, Gloire et malheur, le Bal de Sceaux, il Vertugo, la Paix du ménage._

1830. _La Vendetta, une Double Famille, Étude de femme, Gobseck, autre Étude de femme, la Grande Bretèche, Adieu, l'Élixir de longue vie, Sarrazine, la Peau de chagrin._

1831. _Madame Firmiani, le Réquisitionnaire, l'Auberge rouge, Maître Cornélius, les Proscrits, un Épisode sous la Terreur, Jésus-Christ en Flandre._

1832. _La Bourse, la Femme abandonnée, la Grenadière, le Message, les Marana, Louis Lambert, l'Illustre Gaudissart, le colonel Chabert, une Passion dans le Désert, le Chef-d'oeuvre inconnu, le Curé de Tours._

1833. _Séraphita, Eugénie Grandet, Ferragus, le Médecin de campagne._

1834. _Un Drame au bord de la mer, la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d'or, le Père Goriot, la Recherche de l'absolu._

1835. _Le Contrat de mariage, la Femme de trente ans, le Lis dans la Vallée, Melmoth réconcilié._

1836. _La Vieille Fille, l'Enfant maudit, Facino Cane, la Messe de l'Athée, l'Interdiction._

1837. _Le Cabinet des antiques, la maison Nucingen, Gambara, César Birotteau._

1838. _Une Fille d'Ève, les Employés, ou la Femme supérieure._

1839. _Pierre Grassou, les Secrets de la princesse de Cadignan, Massimila Doni, Pierrette._

1840. _Z. Marcas, la Revue parisienne._

1841. _Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule Mirouet, une Ténébreuse Affaire._

1842. _La Fausse Maîtresse, Albert Savarus, un Début dans la vie, un Ménage de garçon, ou les Deux Frères._

1843. _Honorine, Splendeurs et Misères des courtisanes, Illusions perdues._

1844. _Béatrix, Modeste Mignon, Gaudissart II._

1845. _Un Prince de la Bohême, Esquisse d'homme d'affaires, Envers de l'histoire contemporaine, le Curé de village._

Il voyage deux fois en Italie et en Sardaigne pour une spéculation colossale sur les _scories_ des mines antiques mal exploitées par les Romains. Il croit tenir la richesse; on la lui dérobe.

XIX.

Enfin il pense à renouer ses oeuvres immortelles par un lien qui leur donne l'unité. Il conçoit la _Comédie humaine_, sujet que nous avons tous conçu, le _poëme épique_ universel sous forme de romans successifs. Il s'y dévoue, il s'y absorbe, il expire sans l'avoir terminé.

«Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est mon bon Surville? est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles de Henri? sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades? Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.

«Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant; il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficultés à vaincre pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes; un chef-d'oeuvre seul, et mon nom m'en ouvriraient les portes; mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'oeuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation, il faudrait trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux, plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu, et non pas moi.

«La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas épancher mon coeur trop plein près de toi? C'est mal, cependant; il faut une organisation robuste qui vous manque, à vous autres femmes, pour supporter les tourments de la vie de l'écrivain.

«Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve; mais toi, tu n'oublies rien! Il y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!

«Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une petite fortune à ma mère; toutes dettes payées, pourrais-je supporter ces frais? je verrai cela à mon retour.

«Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation à mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne pour son compte.

«Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai!

«Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le coeur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour! que dans la tombe peut-être!... on me rendra justice alors, je veux l'espérer!... Mes meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures d'extrêmes angoisses; elles vont donc luire encore!...

«Je m'arrête, je suis trop triste; le ciel devait un frère plus heureux à une soeur si affectionnée!...»

Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de coeur; je ne peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport à lui ou à ses oeuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils ou de frère; ces restrictions privent le public de quelques pages intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu de plus éloquent dans l'expression de la douleur.

XX.

C'est vers ce temps qu'il imagina de prendre son rang, la gloire et la fortune d'assaut par un coup de main. Il écrivit deux drames: _Vautrin_ et _Mercadet_. Deux pièces de Figaro. L'une échoua comme scandale; l'autre expira de langueur. Il croyait fermement que _Mercadet_, pris dans la passion industrielle de la bourgeoisie, serait le _Figaro_ du siècle. Je me souviens qu'il vint plusieurs fois ayant la fièvre de son succès chez moi pour me conjurer de l'entendre, de le voir, d'assister aux répétitions. Je consentis; j'allai aux répétitions. Je fus peu touché. Rien ne put le désenchanter de son illusion; on le joua sans succès. Il était comme moi-même, mal né pour la scène: il n'y avait pas assez d'espace pour ses conceptions.

XXI.

C'est peu de temps avant cette époque que la beauté, l'amour, l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dépasser par la réalité tous les rêves de son passé. Une jeune et aimable étrangère, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance, conçut pour lui une ardente passion. C'était une Polonaise, une Orientale, une personne attachée, dit-on, par devoir à un vieil époux dont la santé expirante devait assurer bientôt la liberté. Elle adorait Balzac, comme écrivain. Elle lui confirma par lettres le penchant de son coeur; il fut fasciné et enivré par une amitié qui ne coûtait rien à la vertu. J'ignore le lieu où ils se rencontrèrent. Était-ce à Milan? était-ce en Pologne ou en Russie? Rien n'est plus difficile que de percer le mystère des voyages de Balzac; ce que j'en sais, je ne le sais que de lui-même, longtemps avant l'événement qui dénoua par un trop court mariage le noeud de sa vie.

Je le rencontrai un jour dans une des sombres allées d'arbres qui s'étendent solitaires entre la Chambre des députés et le palais des Invalides. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui brûle de faire partager son bonheur encore caché à un ami.--Que faites-vous? lui dis-je. «J'attends, me répondit-il, la félicité des anges ici-bas. J'aime, je suis aimé par la plus charmante femme inconnue qui soit sur la terre. Elle est jeune, elle est libre, elle a une fortune indépendante qui ne se calcule que par millions de revenu. De courtes convenances l'empêchent seules de me donner sa main; mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis aussi sûr de mon bonheur que de son amour!

«Voilà, mon cher Lamartine, l'état où je vis en ce moment; j'ai dû vous le cacher jusqu'à ce jour, mais maintenant rien ne m'empêche de me confier à votre amitié; vous voyez en moi le plus heureux des hommes!»

J'avoue que je crus à un de ces songes qu'il avait si longtemps poursuivis, et que je me séparai de lui incrédule, mais sans lui témoigner mon incrédulité. C'était moi qui me trompais. Peu de mois après ce jour, j'appris que Balzac était parti pour un voyage énigmatique, et qu'il était marié. À son retour, il vint me voir. J'allai lui rendre visite dans le magnifique hôtel du quartier Beaujon, où sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les songes. Il n'était pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des jardins, des antichambres, attestait la réalité de ce qu'il m'avait confié quelques mois avant. Je me réjouis de ce miracle de l'amour. Hélas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment.

Le bonheur de Balzac fut un éclair; son travail assidu l'avait usé; un rêve lui enleva ce que tant de rêves lui avaient coûté. Il n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de coeur l'emporta. Il mourut au milieu des délices et des splendeurs auxquelles il avait aspiré. Homme d'imagination, récompensé en imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses qui avaient consumé sa vie. Sa veuve avait acheté sur la route de Fontainebleau une belle colline boisée à Villeneuve-le-Roi, au sommet de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui grandira sans cesse.

XXII.

Voilà l'homme dans Balzac.

Il avait eu, au milieu de beaucoup de chimères, un rare bon sens, celui de réduire son ambition politique à sa juste valeur et de renoncer de bonne heure à cet axiome faux: «J'ajouterai peut-être le titre de grand citoyen au titre d'homme littéraire.» Il avait espéré un moment que l'estime de ses compatriotes le porterait à la députation: il n'en fut rien; on reconnut promptement que son éloquence, toute de coeur, ne convenait pas au régime parlementaire, qui vit de parti et non de vérité. Je l'ai entendu souvent, chez madame de Girardin, s'abandonner au torrent de sa belle et fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres crimes que de n'être pas aimés. Quant à lui, il était aisé de voir qu'il était de race et de sang légitimistes, c'est-à-dire qu'il croyait à la puissance de la tradition et des moeurs avant tout; le commandement et l'obéissance par l'habitude, c'était pour lui tout le gouvernement. Les théories, les systèmes, les socialismes, n'étaient rien pour lui; des expériences hasardées sur des millions d'hommes ignorants ou passionnés lui paraissaient des bêtises ou des crimes. Laissez cela à faire aux avocats et à préconiser aux journalistes, deux espèces de publicistes pour lesquels il ne dissimulait pas son dédain.--Le gouvernement parlementaire, disait-il avec l'ironie profonde de sa bonne foi, est le régime des sophistes ou des bavards. Dieu n'a créé qu'une forme et qu'un moyen de volonté, c'est l'unité. La divergence des volontés, en effet, c'est l'immobilité ou l'anarchie. L'anarchie, c'est la mort violente de l'espèce humaine. L'immobilité, c'est sa mort lente. Si l'homme était capable de profiter de l'expérience, il reconnaîtrait que le gouvernement parlementaire n'est bon qu'à renverser successivement tous les régimes qui l'admettent. En 1789, le jour où Mirabeau l'introduisit par sa phrase fameuse à M. de Brézé: «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes,» la révolution est faite; Mirabeau se déshonore et se dépopularise en essayant de la diriger en sens inverse. Louis XVI tombe sous ses fureurs; les Girondins périssent pour avoir voulu la modérer; Vergniaud, Marat, Danton, Camille Desmoulins, Robespierre lui-même, sont dévorés par le régime qu'ils ont créé; la Convention est décimée par sa propre nature; le Directoire exécutif tente vainement ses coups d'État contre le gouvernement parlementaire, Bonaparte le renverse du vent de son épée; il renverse lui-même Bonaparte en 1814. Les Bourbons reviennent, le gouvernement parlementaire les laisse tomber et fuir jusqu'à Gand; Waterloo les rend nécessaires pour sauver la nation; le gouvernement parlementaire abandonne Bonaparte à Sainte-Hélène; il fait du gouvernement de Louis XVIII un tiraillement sans repos pendant tout son règne. Le gouvernement parlementaire provoque la lutte avec Charles X; le gouvernement parlementaire triomphe et renvoie le roi à l'exil. Le duc d'Orléans s'offre à ce régime, il est accepté avec enthousiasme; dix-huit ans après il est congédié avec plus d'enthousiasme encore; la république de nécessité sauve la France; le gouvernement parlementaire se hâte de choisir parmi les candidats celui qui doit le renverser. La France redevint militaire et calme, sous un despotisme intelligent et modéré; le gouvernement parlementaire recommence à poindre dans les coalitions d'opinions incompatibles. Dix gouvernements renversés en un demi-siècle attestent en vain que ce gouvernement ne sait ni se fonder ni se défendre. Proclamez maintenant la perfection et la permanence d'un gouvernement qui ne sait ni s'établir ni durer! Voilà son histoire! Jugez-le par ses oeuvres.

XXIII.

Mais jugez-le aussi par sa nature, continuait-il.

Quand une nation va périr et qu'elle le sent, que fait-elle? Elle invoque le remède, le pouvoir à une seule tête, la dictature.

L'armée, ou la volonté active de la nation, se donne un dictateur; il frappe à droite et à gauche, il se défait des gouvernements parlementaires, obstacle à tout, au bien comme au mal. Il règne: si c'est avec folie, il tombe entraînant avec lui armée et nation; si c'est avec réflexion et mesure, il continue ou perpétue son règne, il peut même fonder une dynastie ou une monarchie héréditaire. Que lui faut-il pour cela?--Un conseil d'État nommé par lui et une armée chez un peuple militaire.

Mais, le jour où il fonderait un gouvernement à deux ou trois têtes, un gouvernement parlementaire dans l'élection duquel il n'interviendrait pas, il pourrait mesurer sa déchéance au progrès fait par ce gouvernement. Le jour où le gouvernement parlementaire serait achevé, il créerait de nouveau la force contre la force, c'est-à-dire le gouvernement de quelques-uns contre un. La révolution serait faite!

L'unité de volonté est nécessaire même dans la république. Le premier magistrat d'une république doit être un dictateur à temps; sans quoi il n'est rien.

Voyez l'armée! Qui fait sa force? C'est son général, soit pour un jour, soit pour un temps. Mettez deux chefs ou dix chefs avec des droits égaux à la tête de votre armée: elle cesse d'exister; elle a deux esprits ou dix volontés, c'est-à-dire pas une. Voilà pourquoi les gouvernements parlementaires les plus libres n'ont jamais reconnu à l'armée sous les armes le droit électoral. Je me trompe; le gouvernement parlementaire de 1849 a nommé une fois deux chefs et deux armées: l'un de la rive gauche de la Seine sous le parlement, l'autre de la rive droite sous le président de la république. Quinze jours après, le gouvernement n'existait plus. Le coup d'État était devenu inévitable, le pouvoir parlementaire s'était suicidé! Je l'avais prédit! Qu'on lise mon avant-dernier numéro de mes _Conseils au peuple_!

Le gouvernement est un monologue, pendant qu'il gouverne toute anarchie est un dialogue. On délibère avec un dialogue, on ne gouverne pas.--Mais, dit-on, la majorité sans cesse déplacée par un discours ou par une intrigue fait la loi?--Voyez la Belgique, où ni majorité ni minorité ne peuvent en sortir. Le gouvernement parlementaire refuse de gouverner: la volonté nationale est paralysée par la nation elle-même. Qu'adviendra-t-il? ou un coup d'État ou une révolution. Voilà le gouvernement parlementaire ou le gouvernement des factions.--La responsabilité n'est nulle part, et chaque faction dit:--Ce n'est pas moi!--

Et voyez l'Amérique!--Nous ne pouvons pas nous gouverner?--Exterminons-nous!

Quoi! un tel état serait le dernier mot de la sagesse humaine?--Non, Dieu a donné par la nature des choses des règles instinctives aux peuples comme aux individus.--Cette règle est l'unité de la volonté pour qu'elle soit obéie;--monarchie et république ont besoin de cette unité.

Unité permanente:--Monarchie! Unité temporaire:--République!

Peu importe, pourvu que le monde puisse se gouverner.

Le gouvernement, ce n'est pas seulement la forme, c'est la vie des nations.