Cours familier de Littérature - Volume 18
Part 13
«En traçant à grands traits cette rapide esquisse de la science morale, je ne me dissimule pas que ces traits ne m'appartiennent point, et que je les ai empruntés, pour la plupart du moins, à des études qui ont précédé et facilité les miennes. Je les ai demandés à l'observation directe de la conscience, mais je les ai reçus aussi de la tradition; et en prenant la morale au point où je la trouve, dans notre siècle, au fond de tous les coeurs honnêtes, je sais bien que, eux non plus, ne l'ont pas faite à eux seuls, et qu'ils doivent beaucoup de ce noble héritage aux siècles qui nous l'ont transmis. Je crois donc qu'à cette mesure on peut juger équitablement les divers systèmes qui se montrent à nous dans l'histoire de la philosophie, et qu'en les comparant à cet idéal de la science, tout incomplet qu'il est, on peut voir avec assez d'exactitude et de justice ce qu'ils valent. Ils ont contribué tous à amener la science où elle en est; et ce n'est qu'un acte de gratitude que d'assigner à chacun la part qui leur revient dans cette oeuvre commune. Il suffira d'en prendre quelques-uns, Platon, Aristote et Kant. Ce sont les plus grands. J'y joindrai aussi le Stoïcisme qui peut marcher de pair avec eux, quand il ne les devance pas, mais qui, n'étant point individuel, n'a pas la même rigueur scientifique. Sur quatre doctrines, la Grèce nous en offrira donc trois à elle seule; les temps modernes ne nous en fourniront qu'une. Qu'on ne s'en étonne pas. Dans les choses de cet ordre, c'est le privilége de l'esprit grec que d'avoir surpassé le nôtre et de l'avoir instruit. Acceptons ce bienfait avec tant d'autres en fils reconnaissants, et sachons en profiter sans jalousie contre notre mère.
«Ces quatre systèmes sont tous conformes, dans des proportions diverses, à la loi morale, telle que je viens de l'esquisser.»
XII.
Après l'exposé du système de Platon, M. Barthélemy Saint-Hilaire passe à celui d'Aristote.
«Nous entrons avec lui dans un tout autre monde, et, bien que nous restions encore dans une sphère très-élevée, nous aurons beaucoup à descendre. L'esprit grec est à son apogée avant Philippe et Alexandre; et la Grèce, qui est sur le point de perdre sa liberté, va commencer cette longue décadence qui, de chute en chute, durera encore plus de mille ans, et toujours au grand profit de l'intelligence humaine. Je ne dis pas qu'Aristote soit déjà sur la pente fatale; et, à bien des égards, son vaste génie n'a pas de supérieurs, si même il a des égaux. Mais, en morale, il est bien loin de son maître; et il est sorti de ces régions sereines où pendant vingt ans il avait pu être guidé par lui. Il connaît profondément la vie, et les tableaux qu'il en trace sont de la plus rare exactitude. Mais il ne s'élève point assez au-dessus d'elle. On dirait qu'il croit suffisant de la peindre, sans chercher à la juger et surtout à la conduire. Il oublie trop souvent, malgré des prétentions contraires, que le moraliste doit être un conseiller et non un historien. Sans doute, l'expérience est une chose très-précieuse, et il est bon qu'en morale elle tienne sa place. Mais il ne faut jamais lui accorder qu'une place secondaire; et quand l'homme doit prendre une grande décision, il vaut mieux qu'il sache ce qu'il doit faire que de savoir ce que l'on fait. La conscience l'inspirera toujours mieux que la pratique la plus consommée de la vie. C'est qu'Aristote s'attache un peu trop aux faits, et qu'il ne s'attache point assez aux idées. Dans toutes les branches de la science, c'est là une méthode peu sûre, malgré ce qu'on en croit ordinairement. En morale, c'est une méthode fausse, parce que, dans le domaine de la liberté, les faits ne sont que ce que nous voulons qu'ils soient, et qu'ils importent beaucoup moins que les principes et les intentions qui les produisent.
«Cependant, tout différent qu'Aristote est de Platon, il n'a pour ainsi dire point une seule théorie qu'il ne lui emprunte. Toutes celles qu'il expose, il les lui a prises, en les transformant. Le caractère général de sa morale est tout autre, mais les doctrines particulières sont au fond les mêmes. Cela se comprend sans peine. On ne peut pas être si longtemps le disciple d'un tel maître sans recevoir beaucoup de lui, quelque indépendant et quelque fort qu'on puisse être par soi-même. On peut bien combattre quelques-uns des enseignements qu'on a entendus, comme Aristote a combattu le système des Idées, avec plus de sévérité souvent que de justesse; mais, tout en se faisant un adversaire, on ne reste bien des fois qu'un écho, et, en désapprouvant l'ensemble de la doctrine, on reproduit, à son insu, une foule de détails qu'on en tire, sans même les reconnaître. Ce n'est point être injuste envers Aristote que de douter qu'il eût fait jamais sa _Morale_, s'il n'eût été à l'école de Platon. C'est là qu'il a trouvé tous les germes de ses grandes théories sur le bien, sur la vertu, sur la tempérance et le milieu, sur le courage, sur l'amitié, etc.
«Voilà d'où viennent les ressemblances. La différence radicale s'explique encore mieux, s'il est possible.
«On a vu dans Platon quelle était sa doctrine psychologique, et la démarcation profonde qu'il établissait entre l'âme et le corps; il faudrait dire plutôt, l'intervalle infranchissable qu'il met entre les deux principes dont l'homme est composé, comme l'attestent hautement le témoignage de la conscience et la voix du genre humain. L'âme est, pour Platon, l'élément supérieur et distinct, qui a sa nature et ses destinées propres; et, lorsque Criton désolé demande à Socrate qui va boire le poison: «Socrate, comment t'ensevelirons-nous?» Socrate lui répond: «Tout comme il vous plaira, si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas.» Puis, regardant avec un sourire plein de douceur ses disciples tout en larmes: «Mes amis, ajouta-t-il, soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d'une manière toute contraire à celle dont il a voulu me cautionner auprès des juges. Il répondait pour moi que je ne m'en irais pas. Vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas plutôt mort que je m'en irai jouir de félicités ineffables, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux, et qu'il ne dise pas à mes funérailles qu'il expose Socrate, qu'il le porte, qu'il l'enterre. Car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses; mais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage et dire que c'est mon corps que tu enterres; enterre-le donc comme il te plaira, et de la manière qui te paraîtra la plus conforme aux lois.»
«Aristote n'a pas profité de cet avertissement suprême; et il est difficile de parler de l'âme plus improprement qu'il ne l'a fait. Il l'a confondue avec le corps, auquel elle est jointe, et dont elle n'est selon lui que l'achèvement, ou, pour prendre son langage, l'Entéléchie. Plus coupable que Criton, ce n'est pas sous le coup de la douleur qu'il commet cette confusion déplorable; c'est dans un de ses ouvrages les plus élaborés et les plus approfondis, le _Traité de l'âme_. Il parcourt la nature entière pour démontrer que le principe qui sent et pense en nous, est le même qui nourrit notre corps et qui fait végéter la plante. L'âme n'a donc point d'existence propre; elle est toute corporelle; et Aristote, par un silence assez peu philosophique, en ce qu'il est peu courageux, ne dit pas un mot de l'immortalité de l'âme, que tend à nier toute sa doctrine unitaire et matérialiste.
«Ainsi Platon, distinguant l'esprit et la matière, a sans cesse les yeux fixés sur la vie future, qui complète et qui explique celle-ci. Aristote, au contraire, ne s'inquiète en rien de la vie future, parce qu'il n'y croit pas, non plus qu'à une âme immatérielle. De là, toute la différence des deux systèmes, séparés de la distance d'opinions diamétralement opposées.»
XIII.
Telles sont les oeuvres d'Aristote. Nous sommes, en finissant, de l'avis de son traducteur. Ce n'est pas l'apogée, c'est la moyenne parfaite de la philosophie hellénique de cette époque; l'encyclopédie du vulgaire, distinguée de la science de ses contemporains; c'est toute l'intelligence de la Grèce, mais ce n'est pas son âme. L'âme de la Grèce est dans Socrate. Platon lui fit un magnifique commentaire.
Aussi Aristote eut une mort humaine qui n'intéressa pas le sort futur de l'âme ni le Dieu de l'univers. Autant qu'on peut discerner à de telles distances les causes de cette mort, on les retrouve aisément dans la politique de son pays et dans les passions des hommes, bonnes ou mauvaises.
La première cause de cette impopularité qui livra le philosophe de Stagyre à la rancune des Athéniens fut sans aucun doute le ressentiment des hommes qui l'avaient vu attaquer Socrate et Platon, dont il avait été le disciple, puis le schismatique. Ils l'abandonnèrent quand la mort de son patron Alexandre le Grand le livra à leur vengeance.
La seconde cause de son malheur et de son désespoir fut la haine stupide de la multitude qui voyait en lui un Macédonien. Le titre de Macédonien fut un crime et une injure quand Athènes sentit que la mort d'Alexandre, à Babylone, délivrait la Grèce de ce héros devenu son tyran. La réaction fut rapide et terrible contre les amis d'Alexandre. Elle se tourna à l'instant contre Aristote; il sentit qu'il fallait fuir aux frontières de la Grèce pour y échapper. Il emporta prudemment avec lui le reste de la ciguë de Socrate, et il la but par défiance des hommes, non par foi dans le Dieu unique et immortel du _Phédon_.
La troisième fut une stupide accusation populaire, qui, pour un hymne familier à un de ses amis de Macédoine, inculpa Aristote d'impiété et lui attribua la pensée de donner à un homme des qualités divines. À cette stupidité il reconnut les successeurs d'Anytus, et il sentit qu'il fallait mourir.--Il mourut, les uns disent de sa propre main, les autres par la violence de ses ennemis. Mais il laissa ses richesses à sa femme et sa bibliothèque à son fils.
Ainsi finit ce grand homme; combien ne serait-il pas mort plus dignement s'il était mort comme Socrate, non pour échapper à ses ennemis, mais pour Dieu!
Il eut toute l'intelligence que le monde antique pouvait léguer au monde à venir, mais l'âme lui manqua: il fut le premier des savants, le moindre des philosophes.
LAMARTINE.
FIN.
CVIe ENTRETIEN.
BALZAC ET SES OEUVRES.
(PREMIÈRE PARTIE.)
I.
Balzac!--Voilà un nom de vrai grand homme!--Un grand homme fait par la nature, et non par la volonté!--«Je suis un homme, disait-il, je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire: ajouter au titre de grand écrivain celui de _grand citoyen_, est une ambition qui peut tenter aussi!...» (Lettre à sa soeur et confidente, Mme de Surville, en 1820.)
Balzac était digne de se comprendre ainsi lui-même et de se mesurer tout entier devant Dieu et devant sa soeur en 1820; il avait tout en lui: grandeur de génie et grandeur morale, immense aristocratie de talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de soi-même, exquise délicatesse d'impressions, bonté de femme, vertu mâle dans l'imagination, rêves d'un dieu toujours prêts à décevoir l'homme..... tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel! Tous ses malheurs, et ils furent grands comme son caractère, ont tenu à cet excès de grandeur dans son génie; ils dépassaient, non pas son esprit infini et universel, mais ils dépassaient le possible ici-bas: voilà la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses chutes. C'était un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure de son vol.
Mettez la fortune de Bonaparte dans la destinée de Balzac, il eût été complet; car il aurait pu ce qu'il imaginait!
«Le réel est étroit, le possible est immense!» ai-je dit moi-même dans un autre temps.
Un esprit gigantesque contrarié et taquiné par une mesquine fortune, voilà l'exacte définition de ce malheureux grand homme.
C'est à nous d'oser le dire, nous qui avons eu le bonheur triste de vivre côte à côte avec lui de son temps, et qui ne devons pas avoir la lâcheté d'attribuer à cet homme unique les torts de la fortune.
Ce n'est pas de l'auteur que je parle ainsi, c'est de l'homme: l'homme en lui était mille fois plus vaste que l'écrivain. L'écrivain écrit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti et pensé que j'ai toujours jugé Balzac.
II.
La première fois que je le vis, c'était en 1833; j'avais presque toujours vécu hors de France; et encore plus loin de ce monde (du demi-monde littéraire dont parle le grand fils du grand Alexandre Dumas). Je ne connaissais que les noms classiques de notre littérature, et encore très-peu, excepté _Hugo_, _Sainte-Beuve_, _Chateaubriand_, _Lamennais_, _Nodier_, et en grands orateurs, _Lainé_, _Royer-Collard_; toutes les péripéties des demi-fortunes qui s'agitaient dans la région militante, théâtrale ou romanesque de Paris, m'étaient étrangères: je n'avais pas approché une coulisse, je n'avais pas lu un roman excepté _Notre-Dame de Paris_. Je savais seulement qu'il existait un jeune écrivain du nom de Balzac; qu'il annonçait une originalité saine; qu'il lutterait bientôt avec l'abbé _Prévôt_, l'auteur des _Mémoires d'un homme de qualité_, du _Doyen de Killerine_ et de _Manon Lescaut_, ce roman de mauvais aloi dont les critiques du moment réchauffaient la verve suspecte. Effacer de l'âme humaine l'honneur et la vertu, comme dans le chevalier Des Grieux, ce n'est pas élever le monde et l'amour, c'est les abaisser et les rétrécir; Manon Lescaut, malgré l'engouement de ses jeunes enthousiastes, vrais ou faux, ne me paraissait qu'un _Manuel_ de courtisane, et son amant qu'un monomane de débauche qu'on ne peut plaindre qu'en consentant à le mépriser.
Cependant il m'était tombé par aventure sous la main une page ou deux de Balzac, où l'énergie de la vérité et la grandeur de l'accent m'avaient ému fortement. Je m'étais dit: «Un homme est né; si l'opinion le comprend, et si l'adversité ne l'effeuille pas dans le ruisseau de la rue de Paris, ce sera un jour un grand homme!»
III.
Peu de temps après, je le rencontrai à dîner, en très-petit comité, dans une de ces maisons neutres de Paris, où se rencontraient alors, comme dans un lieu d'asile de l'antiquité, les esprits indépendants de toute nuance. C'était chez un homme de ce caractère qui créait en ce temps-là la _Presse_. La _Presse_, oeuvre de M. Émile de Girardin, en se moquant avec un immense talent des fausses passions et des lieux communs d'opposition banale, promettait un nouvel organe où M. Émile de Girardin en politique, Mme Émile de Girardin en sel attique, donnaient à ce journal un double succès d'enthousiasme. Ils créaient à eux deux l'_individualité_, cette force inconnue dont se composent, au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays, force qu'on commence par railler et qu'on finit par subir. Il y faut, il est vrai, un grand et double talent, une audace intrépide dans l'homme, une originalité éblouissante dans la femme. Comment ce jeune homme et cette jeune femme s'étaient-ils rencontrés et s'étaient-ils unis pour cette oeuvre? C'était un miracle de l'amour, du hasard et du destin. Ce miracle était accompli, et triomphait sans contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu naître quelques années avant, dans un petit entresol de la rue _Gaillon_. Je l'avais vu croître, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentré en France quelques années après, j'en jouissais par une vive et sincère amitié pour le mari et pour la femme.
L'esprit chez tous les deux était héréditaire: le père de M. de Girardin était l'_excentricité transcendante_, le _gentilhomme_ à grandes idées et à grands projets à tout prix, le radical de l'imagination. J'ai été très-lié avec lui, sans pitié pour son radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe sur cette terre des réalités. Il me faisait admirer et sourire. Dans les premiers mois de la république, il m'apportait plus de plans de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et en écarter. Il faut du loisir et de la sécurité à longue échéance pour jouer avec les rêves. Entre deux rêves on jette son pays dans l'abîme ou dans le problème qu'on n'a pas le temps de résoudre. Il y a un peu de cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent, qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le père ne peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularité d'un nom indiscutable, et pouvant tout oser.
Mme Émile de Girardin, fille de Mme Gay, qui l'avait élevée pour lui succéder sur deux trônes, l'un de beauté, l'autre d'esprit, avait hérité, de plus, de la bonté qui fait aimer ce qu'on admire. Ces trois dons, beauté, esprit, bonté, en avaient fait la reine du siècle. On pouvait l'admirer plus ou moins comme poëte, mais, si on la connaissait à fond, il était impossible de ne pas l'aimer comme femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres n'étaient que de l'électricité; ses imprécations contre les ennemis de son mari n'étaient que de la colère; cela passait avec l'orage. Il faisait toujours beau dans sa belle âme, ses jours de haine n'avaient point de lendemain.
Elle avait des soeurs tout aussi distinguées, quoique moins célèbres, qui avaient moins de poésie, mais autant d'esprit anecdotique qu'elle-même. L'une d'entre elles, Mme O'Donnel, passait pour lui fournir son répertoire le plus piquant, quand elle entreprit son chef-d'oeuvre _de prose_, le feuilleton de la _Presse_, qui contribua tant à sa popularité.
Avant, pendant, après, j'étais resté son ami _quand même_, je lui devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle. Tous les jours, quand je passe triste devant cette place vide des Champs-Élysées, où fut sa maison, plus semblable à un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regards s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un coeur si bon et une intelligence si vaste.
Elle savait mon désir de connaître Balzac. Elle l'aimait, comme j'étais disposé à l'aimer moi-même. Nul coeur et nul esprit n'était plus façonné pour lui plaire. Elle se sentait à l'unisson avec lui, soit par la gaieté avec sa jovialité, soit par le sérieux avec sa tristesse, soit par l'imagination avec son talent. Lui aussi sentait en elle une créature de grande race, auprès de laquelle il oubliait toutes les mesquineries de sa condition misérable.
IV.
Quand j'arrivai très-tard, retenu que j'avais été par une discussion à la chambre, j'oubliai tout moi-même pour contempler Balzac. Il n'avait rien d'un homme de ce siècle. On aurait cru en le voyant qu'on avait changé d'époque et qu'on était introduit dans la société d'un de ces deux ou trois hommes naturellement immortels, dont Louis XIV était le centre, et qui se trouvaient chez lui comme chez eux, à son niveau, quoique sans s'élever ou sans s'abaisser du leur:--la Bruyère,--Boileau,--la Rochefoucauld,--Racine,--et surtout Molière;--il portait son génie si simplement qu'il ne le sentait pas. Mon premier coup d'oeil sur lui me reporta à ces hommes. Je me dis: Voilà un homme né il y a deux siècles;--examinons-le bien.
V.
Balzac était debout devant la cheminée de marbre de ce cher salon, où j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes remarquables. Il n'était pas grand, bien que le rayonnement de son visage et la mobilité de sa stature empêchaient de s'apercevoir de sa taille; mais cette taille ondoyait comme sa pensée; entre le sol et lui il semblait y avoir de la marge; tantôt il se baissait jusqu'à terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini.
Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi; il était emporté par sa conversation avec M. et Mme de Girardin. Il me jeta un regard vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans phrase, et tout fut dit entre nous; il était lancé, il n'avait pas le temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention que je prêtais à sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans son éternelle ondulation.
Il était gros, épais, carré par la base et les épaules; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur; il y avait tant d'âme qu'elle portait tout cela légèrement, gaiement, comme une enveloppe souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix était retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère; ses jambes, sur lesquelles il se dandinait un peu, portaient lestement son buste; ses mains grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Tel était l'homme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on ne pensait plus à la charpente. Cette parlante figure, dont on ne pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles, les yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance; ils entraient en confidence dans les vôtres comme des amis; les joues étaient pleines, roses, d'un teint fortement coloré; le nez bien modelé, quoique un peu long; les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins; les dents inégales, ébréchées, noircies par la fumée du cigare; la tête souvent penchée de côté sur le cou, et se relevant avec une fierté héroïque en s'animant dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus même que l'intelligence, était la bonté communicative. Il vous ravissait l'esprit quand il parlait, même en se taisant il vous ravissait le coeur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée par cette physionomie: il lui aurait été impossible de n'être pas bon.
Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, comme dans le visage épicurien de la Fontaine, c'était une bonté aimante, charmante, intelligente d'elle-même et des autres, qui inspirait la reconnaissance et l'épanchement du coeur devant lui, et qui défiait de ne pas l'aimer. Tel était exactement Balzac. Je l'aimais déjà quand nous nous mîmes à table. Il me sembla que je le connaissais depuis mon enfance: il me rappelait ces aimables curés de campagne de l'ancien régime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou, et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un enfantillage réjoui, c'était le caractère de cette figure; une âme en vacances, quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis; il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un badinage, une bulle de savon, causée par la fantaisie d'un enfant.
VI.