Cours familier de Littérature - Volume 18

Part 11

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L'étendue du génie d'Aristote se montre par la généralité de ses vues; celle de ses connaissances, par la multiplicité des exemples qu'il rapporte successivement. L'histoire de l'homme considéré simplement comme animal est complète dans son ouvrage; et, dans le nombre des animaux de l'ancien monde, il n'en est presque aucun, depuis le cétacé jusqu'à l'insecte, soit qu'il se meuve sur la terre, qu'il s'élève dans les airs, ou qu'il demeure enseveli sous les eaux, dont Aristote ne nous apprenne quelque particularité. Tout ce que nos yeux peuvent découvrir lui semble connu: et l'éléphant qu'il a disséqué, et cet animal imperceptible qu'on voit à peine naître dans la pourriture et la poussière.

Le style de l'_Histoire des animaux_ est aussi abondant que les choses; il est pur, coulant, et son plus grand ornement est la propriété des expressions et la clarté.

VIII.

Pline, le naturaliste romain, n'a guère fait que copier Aristote. À l'exception de Cuvier, les naturalistes français n'ont fait que des modèles de style, des hypothèses et des systèmes. Aristote a été le premier qui se soit occupé des faits. Il en avait recueilli une foule dans la bibliothèque particulière qu'il s'était formée à Athènes. Il en avait vraisemblablement hérité d'Hippocrate, son aïeul, le premier médecin du monde; mais de plus il eut le bonheur d'avoir pour collaborateur le plus vaste des conquérants, Alexandre. Ce grand homme, qui voulait conquérir l'univers asiatique non-seulement pour sa gloire, mais pour la gloire de la civilisation, mit quelques milliers d'hommes armés à la disposition de son ancien maître, uniquement employés à lui fournir et à lui amener à Athènes des animaux de toute espèce, pour servir de texte à ses observations. Athénée raconte que les dépenses occasionnées à Alexandre par cette enquête universelle ne s'élevèrent pas à moins de 800 talents.

IX.

Nous avons dit en commençant que tous les manuscrits originaux d'Aristote, recueillis à Athènes par Sylla, furent emportés par lui à Rome. À la chute de l'empire romain, tout fut dispersé et oublié. Les moines, au treizième siècle, les recherchèrent et les traduisirent. L'_Histoire des animaux_ fut ravivée par un bénédictin du Brabant, Thomas de Cantimpré. Georges de Trébizonde et Théodore de Gaza la retraduisirent au quinzième siècle.

Le premier livre de l'_Histoire des animaux_ commence par une belle et savante anatomie de l'homme, destiné à servir de type à la construction des animaux inférieurs à l'homme. On voit que la science médicale moderne ne dépasse pas les éléments qu'Hippocrate avait laissés à ses descendants; c'est une folie d'imaginer que la science anatomique de l'homme ait attendu des milliers d'années pour éclairer la pratique des médecins; la vie a toujours cherché dans la mort son secret: le progrès n'est ni aussi lent ni aussi ignorant qu'on le dit.

X.

Nous ne donnons pour échantillon de son style que ces fragments sur les abeilles. Le miel du mont Hymette les rendait chères aux Athéniens:

«On distingue plusieurs espèces d'abeilles: la meilleure est petite, ronde et de plusieurs couleurs; la seconde est allongée et semblable au frelon; la troisième est l'abeille qu'on nomme voleuse: sa couleur est noire, son ventre large; la quatrième espèce est celle du bourdon: il est plus grand que les abeilles des trois premières espèces. Il n'a point d'aiguillon et il est paresseux. En conséquence de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la ruche, de manière que les abeilles seules puissent y entrer, tandis que les bourdons sont arrêtés par leur grosseur. J'ai dit qu'il y avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et non un seul roi. La ruche périt si elle n'a pas des rois suffisants. Ce n'est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la gouverner que parce qu'ils contribuent, dit-on, à la reproduction des mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps est tardif et que la saison est sèche et aride: elles font plus de miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans les temps de pluie; et c'est là ce qui fait que les oliviers et les essaims produisent beaucoup dans les mêmes années.

«Les abeilles forment d'abord le gâteau de cire: ensuite elles y jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent par la bouche, disent ceux qui prétendent qu'elles l'apportent de dehors dans leurs ruches. En troisième lieu, elles jettent également par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture, partie l'été, partie l'automne. Le miel d'automne est le meilleur. Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs: elles tirent la propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l'air, principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque l'arc en ciel s'étend sur la terre. Il n'y a jamais de miel nouveau avant le lever des Pléiades. L'abeille prépare donc la cire avec des fleurs comme je l'ai dit, mais une preuve qu'elle ne compose point le miel, et qu'elle recueille celui qui tombe, c'est que ceux qui ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et que d'ailleurs, quand on leur a ôté leur miel en automne, elles n'en font plus de nouveau quoiqu'il y ait encore des fleurs. Cependant, n'ayant plus de nourriture, puisqu'on leur a ôté leur miel, ou n'en ayant qu'une petite quantité, elles ne manqueraient pas de faire de nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend de la consistance en se mûrissant, si l'on peut parler ainsi. Il est d'abord comme de l'eau, et il demeure liquide pendant quelques jours. Si on l'ôte alors de la ruche, il n'a point de consistance. Il faut ordinairement vingt jours pour l'épaissir. Le mérite du miel se reconnaît aisément au goût: car les différents miels ont plus ou moins de douceur, de même qu'ils ont plus ou moins de consistance. L'abeille fait sa récolte sur les fleurs qui sont en calice, et en général sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun tort au fruit. Un organe semblable à la langue lui sert à rassembler les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches lorsque les figues sauvages commencent à être mûres. Les nouveaux essaims qui réussissent le mieux sont ceux qui viennent dans le temps où les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et l'érithaque avec leurs cuisses: pour le miel, elles le jettent par la bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont déposé la semence qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux.

«Le ver de l'abeille, étant encore petit, est d'abord couché en travers dans l'alvéole: après cela il se relève de lui-même et prend de la nourriture. Il est attaché à l'alvéole, de sorte qu'on croirait qu'il en fait partie. La semence qui sert à la reproduction, soit des abeilles, soit des bourdons, est également blanche. Il en naît de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons: mais la semence d'où naissent les rois est roussâtre, elle a plus de consistance que le miel épaissi, et dès les premiers instants elle est d'un volume qui répond à celui du roi qu'elle produira. Le roi ne passe point par l'état de ver: il devient abeille tout d'abord. La semence étant déposée dans l'alvéole, l'abeille place du miel vis-à-vis. Les pieds et les ailes de l'embryon de l'abeille se produisent pendant qu'il est enfermé: lorsqu'il a acquis sa perfection, il rompt la membrane qui l'enfermait et s'envole. Tant que l'abeille est dans l'état de ver, elle rend des excréments, mais après cela elle n'en rend plus, à moins qu'elle ne soit pas encore sortie de son enveloppe, comme je l'ai déjà observé. Si l'on ôte la tête à un embryon d'abeille, avant qu'il ait acquis des ailes, les abeilles mangent le reste du corps, et si, après avoir ôté les ailes à un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans; quelques-unes vont jusqu'à sept: on regarde comme heureux qu'une ruche dure neuf ou dix ans.

«Dans le nombre des quadrupèdes sauvages, la biche n'est pas un des moins remarquables par sa prudence: soit lorsqu'elle dépose ses petits auprès des chemins, parce que les hommes qui les fréquentent en écartent les animaux féroces, soit lorsqu'elle dévore les enveloppes de ses petits aussitôt après les avoir mis bas, qu'elle court au séséli, en mange, puis revient à eux. La biche mène ses faons dans les forêts pour les accoutumer à connaître les endroits où il faudra qu'ils se mettent en sûreté: c'est une roche escarpée qui n'a d'accès que d'un côté. La biche s'y arrête, et s'y met, dit-on, en défense.

«Le cerf devenu trop épais, ce qui lui arrive en automne où il engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de retraite: on dirait qu'il sait qu'on le forcera plus facilement à cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux où l'on ne pénètre pas aisément et qui sont difficiles à reconnaître. De là le proverbe: _Où les cerfs ont jeté leur bois._ Ils ne se laissent plus voir, comme n'étant plus en état de défense. On prétend qu'on n'a jamais trouvé la partie gauche du bois d'un cerf, et qu'il la cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d'un an n'ont pas encore de bois: ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme la marque; ce bois naissant est court et velu. À leur seconde année, leur bois s'allonge droit comme un piquet; aussi leur donne-t-on alors le nom de _piquets_. La troisième année il a deux branches; la quatrième il est plus inégal, et il augmente de même chaque année jusqu'à ce que l'animal ait atteint six ans. Après cette époque, la tête du cerf se refait toujours la même, et on ne peut plus connaître son âge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent à deux autres marques: ou ils n'ont plus de dents, ou elles sont petites, et la partie de leur bois qu'on appelle les défenses ne renaît plus. Ce sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf se sert pour se défendre: quand il est vieux il ne les a plus, son bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque année vers le mois d'avril. Le cerf qui ne l'a plus se cache, comme je l'ai dit, pendant le jour, et se retire dans les bois épais pour y être à l'abri des mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts, jusqu'à ce qu'il ait refait sa tête. Le nouveau bois pousse d'abord comme enveloppé d'une peau: il est même couvert de poil. Quand il a pris sa croissance, le cerf l'expose au soleil afin de le mûrir et de le sécher, et, lorsqu'il ne ressent plus de douleur en frottant son bois contre les arbres, il quitte les lieux où il s'était retiré; il est rassuré, parce qu'il a des armes pour se défendre. On a pris un cerf dont le bois était chargé de lierre vert qui y était attaché; il fallait qu'il y fût venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois était tendre.

«Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait avec des cancres pourrait être bon pour les hommes en pareil cas, mais il est de mauvais goût.

«Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitôt qu'elles ont mis bas: elles ne les laissent pas même tomber à terre, de sorte qu'il n'est pas possible de s'en saisir: vraisemblablement elles contiennent quelque vertu.

«Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la flûte; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux personnes vont ensemble: l'une se montre et chante ou joue de la flûte; l'autre se tient en arrière et tire la flèche au signal que le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites, elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n'être pas découvert; quand elle les a baissées, on la tire sans qu'elle s'en aperçoive.»

Telle est l'_Histoire des animaux_ par Aristote: c'est le chef-d'oeuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est intéressant. Pline lui-même est inférieur. C'est le catéchisme de la nature. On n'y regrette que deux choses: la première, c'est qu'elle ait été tronquée par le temps; la seconde, c'est qu'un écrivain aussi consommé n'ait pas suffisamment insisté dans sa description des animaux sur la partie intellectuelle de leurs moeurs. Cette partie jusqu'ici négligée manque à Aristote comme à Buffon. Ils n'ont peint que le corps, ils ont déchiré une des plus belles pages de l'oeuvre de Dieu dans sa nature animée; ils ont ainsi privé le Créateur d'une partie de sa gloire.

XI.

Si nous avions le talent, l'âge, le loisir et un pourvoyeur comme Alexandre, mettant des milliers d'hommes à notre disposition pour étudier partout les formes et les moeurs de tous les animaux dans l'univers connu, nous oserions entreprendre cette oeuvre et chanter ainsi le cantique plus complet de la création, le spiritualisme de l'histoire naturelle.

Depuis l'ami de l'homme, le chien, avec lequel nous avons passé une partie essentielle de l'espace de temps qui nous a été assigné dans la vie, et dont aucune _pensée_ ne nous est mystère, jusqu'au chat mélancolique qui s'attache à la femme et qui meurt quand elle meurt, jusqu'à la cigogne dont le père, la mère et les petits semblent descendre du ciel pour nous donner l'idée et le modèle des trois amours de la vie de famille, jusqu'à l'innocente brebis, ce champ ambulant et fertile qui nous livre avec son lait la tiède toison qui nous abrite l'hiver, jusqu'à l'éléphant, militaire et politique, qui combat pour nous et qui se soumet aux lois volontaires de la discipline pour honorer les rois ou les chefs armés des nations, nous aurions passé en revue ce monde animé et inférieur créé pour nous aimer et nous aider; nous aurions cherché et trouvé dans leurs instincts les plus secrets les mystères de leurs moeurs, et, disons le mot, de leurs vertus. Combien de fois ne les avons-nous pas vus délibérer entre leur penchant naturel et leur devoir pour s'attacher à leur devoir, en surmontant péniblement leur penchant! N'est-ce pas là la vertu dans sa force et, par conséquent, dans son mérite? Pouvons-nous douter, quand le chien de l'infirme, du blessé, du noyé, du misérable, meurt volontairement pour son maître, qu'un pressentiment ne lui donne la foi dans la récompense que la nature prépare à son dévouement? La nature est pleine de ces dévouements qui seraient des sarcasmes du destin s'ils n'étaient des augures d'un autre monde. Quant à moi, je n'ai jamais foulé d'un pied indifférent le moindre insecte visible, sans croire que la vie que je sauvais ainsi emporterait ma mémoire dans l'éternité, et que je me préparais des amis dans l'inconnu. Je n'ai jamais feuilleté sans mépris et sans regret les écrivains qui, en décrivant les corps, ne voient dans la machine animale que le mécanisme, et proclament l'athéisme, non de Dieu, mais des sentiments et des idées; j'ai toujours fait des voeux ardents pour que la Providence fit naître enfin un génie contemplateur, un prophète du monde animé qui nous révélât l'harmonie divine dans l'âme comme dans les organes des animaux. Ce jour viendra et glorifiera le Créateur. Les besoins de l'humanité sont des prophéties, peut-être cet homme est-il né.

Aristote était digne de l'être, s'il eût été aussi philosophe que médecin. Mais il n'avait que la justesse de l'esprit, il n'en avait pas assez l'étendue ni surtout l'élévation.

Voilà toute l'oeuvre de lui que nous a léguée le temps et que M. Barthélemy Saint-Hilaire nous a si magnifiquement traduite et commentée. Faut-il dire toute ma pensée? J'ai été plus ravi encore de l'oeuvre de Barthélemy Saint-Hilaire que de celle d'Aristote. Il est plus beau en résumant Socrate qu'en résumant Aristote. On sent qu'il regrette à chaque instant le spiritualisme du _Phédon_ dans le sensualisme de l'_Histoire des animaux_, dans la _Morale_, dans la _Physique_, dans la _Politique_, dans le _Traité sur l'Âme_, qui ne sont que des préfaces aux considérations surhumaines du platonisme. Aristote, en effet, est un esprit juste (mérite immense); mais ce n'est pas un esprit haut. L'élévation fait partie de l'étendue dans le cube de nos facultés. Aspirer à monter toujours plus haut, et enfin jusqu'à Dieu, c'est la loi la plus pieuse de notre nature. Aristote n'y monte pas assez; c'est sa faiblesse. C'est l'aigle des régions moyennes, mais ce n'est point l'aigle de Pathmos. On voit que son traducteur, qui aimerait à le suivre au septième ciel, souffre, tout en l'excusant, de cette philosophie un peu trop terrestre. Lisez ces regrets.

«La loi qui parle dans la conscience de l'homme et à sa raison, voilà le principe supérieur et surhumain; la volonté libre qui observe ou qui viole cette loi, voilà le principe humain et subordonné. À eux deux, ils sont la source et la clé de toute la morale. L'homme porte donc en lui une législation, et en quelque sorte un tribunal, qui l'absout ou le condamne selon les cas, et qui a pour sanction, ou la satisfaction délicate d'avoir bien fait, ou le regret et le remords d'avoir fait mal. L'homme se sent le sujet d'une puissance qui est au-dessus de lui, bienfaisante et douce s'il l'écoute, implacable s'il lui résiste, et, quand la justice l'exige, anticipant le châtiment du dehors par ses tortures invisibles, dont le coupable a le douloureux secret, même quand il échappe à la vindicte sociale.

«Ces deux grands faits de la loi morale et de la liberté sont au-dessus de toute contestation possible. Qui les nie, abdique son titre d'homme, et se ravale, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, au-dessous même de la brute; plus intelligent qu'elle sans doute, mais dépravé, tandis que la brute ne l'est pas.

«Les conséquences ne sont point ici moins claires ni moins admirables que les principes. L'homme, en acceptant de sa libre volonté le joug de la loi, s'ennoblit loin de s'abaisser. Par sa soumission volontaire, il s'associe de son plein gré à quelque chose de plus grand que lui; il se sent rattaché à un ordre de choses qui le dépasse et qui le fortifie. Loin de perdre à l'obéissance, il y gagne une grandeur et une dignité que sans elle il n'a pas. Le monde moral où il entre par cette dépendance éclairée de sa liberté, est le vrai monde où son âme doit vivre, tandis que son corps vit dans un monde tout différent, où la liberté n'a presque plus rien à faire. C'est une sphère de pureté et de paix, où il n'y a de souillures et de tempêtes que celles qu'il veut bien y laisser pénétrer. Le calme et la lumière n'y dépendent que de lui seul; et, quand il sait le vouloir, il peut établir dans ce ciel intérieur une inaltérable sérénité. Sa raison de plus en plus soumise devient de plus en plus forte, et le terrain sur lequel elle s'appuie, de plus en plus inébranlable et fécond. Les convictions de la conscience s'affermissent à mesure qu'elles s'exercent; et, dans cet échange d'obéissance consentie d'une part, et de force communiquée de l'autre, l'homme prend à ses propres yeux une valeur qu'il ne se connaissait pas, et que son humilité la plus sincère peut accepter, parce qu'il en place l'origine au-dessus de lui. C'est là qu'il puise ce sentiment étrange et noble qui se nomme le respect de soi, gage assuré du respect que lui devront et que lui donneront ses semblables et qu'il leur rendra.

«En comparaison de ces biens intérieurs et sans prix, de ces biens divins, comme disait Platon, les biens du dehors sont assez peu estimables. Ils sont à sacrifier sans hésitation, si ce n'est sans douleur, à des biens qu'ils ne valent pas. La fortune, la santé, les affections, la vie même ne tiennent point: on les immole, s'il le faut, pour conserver ce qui est au-dessus d'elles. On ne peut pas les préférer à ce qui seul leur confère quelque prix:

_Nec propter vitam vivendi perdere causas._

Pour une âme éclairée et suffisamment énergique, tous les biens se subordonnent dans cette proportion et ce rapport; et, quand le moment de la décision arrive, elle est déjà toute prise, parce qu'elle est indubitable. Ce n'est guère qu'un calcul dont le résultat est prévu et infaillible. Seulement, c'est un calcul en sens inverse des calculs vulgaires; on perd tout au dehors pour tout gagner au dedans; et, quand l'épreuve est bien tout ce qu'elle doit être, on se trouve avoir gagné beaucoup plus encore qu'on n'a perdu, jusqu'au sacrifice dernier ou l'existence peut être mise en jeu. C'est que la loi morale, en même temps qu'elle fait tout l'honneur de l'homme, est aussi la règle de sa vie. Elle ne dirige pas seulement les pensées, elle gouverne les actes; elle prononce dans les conflits qu'elle tranche souverainement; et dans l'échelle des biens divers, c'est elle qui assigne et maintient les rangs. Il serait déraisonnable de dédaigner les biens extérieurs, en tant que biens; ils ont leur utilité; mais ce ne sont que des instruments pour un but plus haut; et quelque valeur qu'ils aient en eux-mêmes, ils la perdent du moment qu'on les met en balance avec ce qui pèse davantage.

«Mais la loi morale n'est pas une loi individuelle, c'est une loi commune. Elle peut être plus puissante et plus claire dans telle conscience que dans telle autre; mais elle est dans toutes à un degré plus ou moins fort. Elle parle à tous les hommes le même langage, quoique tous ne l'entendent pas également. Il suit de là que la loi morale n'est pas uniquement la règle de l'individu; c'est elle encore qui fait à elle seule les véritables liens qui l'associent à ses semblables. Si les besoins rapprochent les hommes, les intérêts les séparent, quand ils ne les arment pas les uns contre les autres; et la société qui ne s'appuierait que sur des besoins et des intérêts, serait bientôt détruite. Les affections mêmes de la famille, qui suffiraient à la commencer, ne suffiraient point à la maintenir. Sans la communion morale, la société humaine serait impossible. Peut-être les hommes vivraient-ils en troupes comme quelques autres espèces d'animaux; mais ils ne pourraient jamais avoir entre eux ces rapports et ces liens durables qui forment les peuples et les nations, avec les gouvernements plus ou moins parfaits qu'ils se donnent et qui subsistent des siècles. C'est parce que l'homme sent ou se dit que les autres hommes comprennent aussi la loi morale, à laquelle il est soumis lui-même, qu'il peut traiter avec eux. Si des deux parts on ne la comprenait pas, il n'y aurait point de liaisons ni de contrats possibles. De là cette sympathie instinctive qui rassemble les hommes, et donne tant de charmes à la vie commune, même dans le large cercle d'une nationalité; de là aussi cette sympathie bien autrement vive, parce qu'elle est plus éclairée, qui forme ces liens particuliers qu'on appelle des amitiés. Sans l'estime mutuelle que deux coeurs se portent, parce qu'ils obéissent avec une égale vertu à une loi pareille, l'amitié n'est pas; et elle a besoin, pour être sérieuse et durable, de la loi morale, tout autant qu'en a besoin la société. De là enfin cette sympathie qui réunit deux êtres de sexes différents, et qui constitue leur réelle union, que l'amour même serait impuissant à cimenter assez solidement. C'est parce que l'homme aime la loi morale à laquelle il doit obéir, qu'il aime tous ceux, qui de plus près ou de plus loin la pratiquent avec lui, dans la mesure où il nous est donné de pouvoir la pratiquer.