Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 9

Chapter 93,801 wordsPublic domain

«D'après la _Jérusalem_, on sera du moins obligé de convenir qu'on peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. Et que serait-ce donc, si le Tasse eût osé employer les grandes machines du christianisme? Mais on voit qu'il a manqué de hardiesse. Cette timidité l'a forcé d'user des petits ressorts de la magie, tandis qu'il pouvait tirer un parti immense du tombeau de Jésus-Christ qu'il nomme à peine, et d'une terre consacrée par tant de prodiges. La même timidité l'a fait échouer dans son _ciel_. Son _enfer_ a plusieurs traits de mauvais goût. Ajoutons qu'il ne s'est pas assez servi du mahométisme, dont les rites sont d'autant plus curieux qu'ils sont peu connus. Enfin il aurait pu jeter un regard sur l'ancienne Asie, sur cette Égypte si fameuse, sur cette grande Babylone, sur cette superbe Tyr, sur les temps de Salomon et d'Isaïe. On s'étonne que sa muse ait oublié la harpe de David, en parcourant Israël. N'entend-on plus sur le sommet du Liban la voix des prophètes? Leurs ombres n'apparaissent-elles pas quelquefois sous les cèdres et parmi les pins? Les anges ne chantent-ils plus sur Golgotha, et le torrent de Cédron a-t-il cessé de gémir? On est fâché que le Tasse n'ait pas donné quelque souvenir aux patriarches: le berceau du monde, dans un petit coin de la _Jérusalem_, ferait un assez bel effet.»

Ce jugement est d'un chrétien plus que d'un poëte. Un poëte aurait oublié le sujet pour adorer les détails. Nous n'en citerons que deux, qui n'ont rien qui les dépasse en grâce et en mélancolie dans aucun poëme épique: la fuite d'Herminie du champ de bataille, au sixième chant, et la mort de Clorinde au douzième.

Nous emprunterons, pour ces citations, la seule traduction peut-être qui ait égalé jamais et quelquefois surpassé en goût le modèle; c'est celle du consul Lebrun, homme de lettres studieux et exquis, avant d'être homme d'État et collègue de Bonaparte à la première magistrature de la république.

«Cependant la belle Herminie est emportée par son cheval dans l'épaisseur d'une antique forêt: sans sentiment et presque sans vie, ses mains tremblantes laissent flotter ses guides: le coursier fuit et se précipite par mille sentiers, par mille détours; enfin les chrétiens la perdent de vue et leur poursuite est inutile.

«Pleins de colère, la honte sur le front, épuisés de lassitude, ils reviennent à leur poste: tels, après une chasse longue et pénible, des chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la bête qu'ils poursuivaient, reviennent haletants, l'oeil morne et la tête baissée: cependant la princesse fuit toujours; craintive, éperdue, elle n'ose regarder en arrière si on la suit encore.

«Elle fuit toute la nuit; tout le jour elle erre sans conseil et sans guide: elle ne voit que ses larmes, elle n'entend que ses cris: enfin, au moment où le soleil détèle ses coursiers et se plonge dans l'Océan, elle arrive sur les bords du Jourdain, met pied à terre et se couche sur le sable.

«Elle ne se repaît que de ses maux, elle ne s'abreuve que de ses larmes: mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur apporte le repos et l'oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens et ses douleurs et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant l'amour, sous mille formes différentes, trouble encore la paix de son coeur.

«Le gazouillement des oiseaux qui saluent l'aurore, le fleuve qui murmure, le zéphyr qui se joue avec les ondes et soupire à travers les feuillages, la réveillent aux premiers rayons du jour: elle ouvre des yeux languissants et promène ses regards sur les asiles solitaires des bergers; elle croit entendre une voix qui la rappelle à la douleur et aux larmes.

«Elle pleure; mais tout à coup ses gémissements sont interrompus par des chants qui se mêlent aux accords des musettes champêtres; elle se lève et se traîne à pas lents vers l'endroit d'où viennent ces sons; elle voit un vieillard assis à l'ombre et travaillant une corbeille d'osier; son troupeau paît auprès de lui, et son oreille est attentive aux chants de trois jeunes bergers qui l'entourent.

«À la vue soudaine d'armes inconnues, ils se troublent et s'effrayent; mais Herminie les salue, les rassure, découvre ses beaux yeux et sa blonde chevelure: Heureux bergers, leur dit-elle, continuez vos jeux et vos ouvrages; ces armes ne sont point destinées à troubler vos travaux ni vos chants.

«Ô vieillard, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui dévore ces contrées, êtes-vous en paix dans cet asile, sans craindre la guerre et ses fureurs? Il lui répond: Ô mon fils, ma famille et mes troupeaux ont toujours été à l'abri des injures et des outrages, et le bruit des combats n'a point encore troublé notre retraite.

«Peut-être le ciel propice veille sur l'humble innocence et la protége; peut-être que, semblable à la foudre qui épargne les vallons et ne frappe que la cime des montagnes, la fureur de ces étrangers n'écrase que la tête altière des rois. Notre pauvreté vile et méprisée ne tente point l'avidité du soldat.

«Pauvreté vile et méprisée, et cependant si chère à mon coeur! Je ne désire ni les sceptres ni les trésors; les soucis de l'ambition ou de l'avarice n'habitent point dans mon âme; une onde pure me désaltère, et je ne crains point qu'une main perfide y mêle des poisons; mes brebis, mon jardin, fournissent à ma table frugale des mets qui ne me coûtent que des soins.

«Comme nos besoins, nos désirs sont bornés; mes enfants gardent mon troupeau, et je ne dois rien à des mains mercenaires. Les chevreaux qui bondissent dans la plaine, les poissons qui se jouent dans les ondes, les oiseaux qui étalent au soleil leur superbe plumage, voilà mes spectacles et mes plaisirs.

«Il fut un temps où, séduit par les illusions de la jeunesse, je connus d'autres désirs; je dédaignai la houlette des bergers et je fuis loin des lieux qui m'avaient vu naître: je vécus à Memphis; je fus admis dans le palais des rois; quoique intendant des jardins, je vis, je connus la cour et ses injustices.

«Jouet longtemps d'une trompeuse espérance, je souffris les rebuts et les dégoûts; enfin mes beaux jours s'écoulèrent, et avec eux mon espoir et mon ambition. Je pleurai les loisirs de cette vie simple et paisible; je soupirai après le repos que j'avais perdu; je dis enfin: Adieu, grandeur! adieu, palais! et, rendu à nos bois, j'y retrouvai la paix et le bonheur.

«Pendant qu'il parle, Herminie attentive recueille un discours dont la douceur l'enchante; la sagesse du vieillard pénètre son coeur et calme l'orage de ses sens. Enfin, après de longues réflexions, elle se détermine à s'arrêter dans cette solitude, au moins jusqu'à ce que la fortune favorise son retour.

«Ô mortel trop heureux d'avoir connu la disgrâce, si le ciel ne t'envie point la douce destinée dont tu jouis, aie pitié de mes malheurs! Reçois-moi dans ce fortuné séjour; je veux y vivre avec toi; peut-être sous ces ombrages mon coeur se soulagera du poids mortel qui l'accable.

«Si, comme le stupide vulgaire, tu étais avide de cet or, de ces pierreries qu'il adore, tu pourrais avec moi satisfaire tes désirs. À ces mots des larmes s'échappent de ses yeux; elle raconte une partie de ses infortunes et le berger attendri mêle ses pleurs avec les siens.

«Ensuite il la console et l'accueille avec la tendresse d'un père; il la conduit sous sa chaumière auprès d'une vieille épouse à qui le ciel fit un coeur comme le sien; la fille des rois revêt de rustiques habits; un voile grossier couvre ses cheveux; mais son regard, son maintien, tout dit qu'elle n'est point une habitante des bois.

«Ces vils habits n'éclipsent point son éclat, sa fierté, sa noblesse; la majesté brille encore sur son front au milieu des plus humbles emplois; la houlette à la main, elle conduit les troupeaux et les ramène; sa main exprime le suc de leurs mamelles et presse le laitage.

«Souvent, pendant que ses brebis, couchées à l'ombre, évitent l'ardeur du soleil, elle grave des chiffres amoureux sur l'écorce des lauriers et des hêtres; elle y retrace l'histoire et les malheurs de sa flamme; en parcourant les traits que sa main a formés, un torrent de larmes inonde ses joues.

«Elle dit en pleurant: Arbres confidents de mes peines, conservez l'histoire de mes douleurs! Si jamais un fidèle amant vient reposer sous votre ombre, sa pitié s'éveillera à la vue de mes tristes aventures; il dira sans doute: Ah! l'amour et la fortune payèrent trop mal tant de constance et de fidélité!

«Peut-être, si le ciel daigne écouter les prières des mortels, peut-être l'insensible, un jour, viendra dans ces bois; il tournera ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide et triste dépouille, et il donnera enfin à mes malheurs quelques soupirs et quelques larmes, hélas! trop tardives.

«Du moins, si je vécus infortunée, quelque félicité suivra mon ombre: mes cendres éteintes jouiront d'un bonheur que je n'ai pu goûter. Ainsi parlait cette amante égarée aux arbres insensibles et sourds. Deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Cependant Tancrède, que le hasard conduit, va la chercher loin des lieux qui la cachent.

«Les traces qu'il a suivies ont dirigé sa course dans la forêt: mais des ombres épaisses y répandent l'horreur et les ténèbres: il ne peut plus reconnaître les vestiges; il s'abandonne à ses incertitudes; toujours son oreille attentive cherche à démêler, ou le bruit des armes, ou le bruit des chevaux.

«Si le vent murmure à travers les feuilles, si quelque oiseau, quelque bête sauvage agitent les rameaux, il croit entendre son amante: il la cherche, et soupire après l'avoir cherchée en vain. Il sort enfin de la forêt; un bruit sourd se fait entendre; la clarté de la lune le conduit par des routes inconnues vers les lieux d'où ces sons semblent partir.

«Il y arrive, et voit du sein d'un rocher jaillir une onde claire et limpide, qui se précipite et roule avec un doux murmure sur un lit bordé de gazon: en proie à sa douleur, il s'arrête, il jette un cri; l'écho seul y répond; enfin l'aurore se lève, etc., etc.»

Si l'on ajoute à cette situation et à ces images la mélodie évanouie des stances, trouvera-t-on dans Homère ou dans Virgile un plus délicieux contraste des champs de bataille et de la nature pastorale?

Le baptême et la mort de Clorinde, tuée dans un combat de nuit par la main de Tancrède qui l'adore, et de qui elle reçoit la mort au lieu de l'amour, ne le cède en pathétique à aucune scène des grandes épopées, et ici ce pathétique est chrétien par l'immortelle vie que l'amant meurtrier apporte à son amante avec l'eau du baptême dans son casque. Lisons encore:

«À l'instant la colère se rallume et le combat se ranime: quel combat! leurs forces sont éteintes, ils ne connaissent point l'adresse, il ne leur reste que la rage: ils se déchirent. Sanglants, couverts de blessures, ils ne tiennent plus à la vie que par leur fureur.

«Telle on voit la mer Égée, lorsque les vents qui soulevaient ses flots sont rentrés dans leurs grottes profondes: le calme ne règne point encore sur son sein, et ses ondes obéissent toujours au mouvement dont elles furent agitées. Tels les deux guerriers, quoique épuisés et sans vigueur, sentent encore l'impulsion de leur fureur première.

«Mais enfin l'heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est arrivée: Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le fer s'y enfonce et s'abreuve de son sang, l'habit qui couvre sa gorge délicate en est inondé: elle sent qu'elle va mourir; ses genoux fléchissent et se dérobent sous elle.

«Tancrède poursuit sa victoire; et, la menace à la bouche, il la pousse, il la presse; elle tombe: mais dans le moment un rayon céleste l'éclaire; la vérité descend dans son coeur, et d'une infidèle en fait une chrétienne. D'une voix mourante, elle prononce en tombant ces paroles dernières:

«Ami, tu as vaincu; je te pardonne: toi-même, pardonne à mon malheur. Je ne te demande point de grâce pour un corps qui bientôt n'a plus rien à craindre de tes coups; mais aie pitié de mon âme. Que tes prières, qu'une onde sacrée versée par tes mains, lui rendent le calme et l'innocence. Ces tristes et douloureux accents retentissent au coeur de Tancrède, le pénètrent, éteignent son courroux et de ses yeux arrachent des larmes involontaires.

«Non loin de là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la montagne: il y court, il y remplit son casque et revient tristement s'acquitter d'un saint et pieux ministère. Il sent trembler sa main, tandis qu'il détache le casque et qu'il découvre le visage du guerrier inconnu: il la voit, il la reconnaît; il reste sans voix et sans mouvement: ô fatale vue! funeste reconnaissance!

«Il allait mourir; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour de son coeur: étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de rendre à son amante une vie immortelle pour celle qu'il lui a ôtée. Au son des paroles sacrées qu'il prononce, Clorinde se ranime; elle sourit, une joie calme se peint sur son front et y éclaircit les ombres de la mort. Elle semblait dire: Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix.

«Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des lis: elle fixe ses yeux éteints vers le ciel, et, soulevant sa main froide et glacée, elle la présente comme un gage de paix à son amant. Dans cette attitude, elle expire et paraît s'endormir.

«À cet aspect, les forces que Tancrède avait recueillies le quittent et l'abandonnent: il se remet tout entier sous la main de la douleur qui serre son coeur et le glace. La mort est sur son front et dans tous ses sens. Immobile, sans couleur et sans voix, rien ne vit plus en lui que son désespoir.

«Les derniers liens qui arrêtaient son âme se brisaient l'un après l'autre: elle allait suivre l'âme de son amante, quand le hasard ou le besoin amena dans ces lieux une troupe de chrétiens.

«Le chef reconnaît le héros à ses armes: il accourt; il reconnaît aussi Clorinde, et son coeur est percé de douleur. Sans la croire chrétienne, il ne veut pas laisser ce beau corps à la fureur des bêtes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de ses soldats, et marche à la tente de Tancrède.

«Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glacé, porte partout l'empreinte du trépas. Enfin on les dépose l'un et l'autre dans une tente séparée.»

De telles citations suffisent pour donner à ceux à qui la langue du Tasse est étrangère de quoi pressentir le génie de son poëme. On conçoit la popularité d'une pareille poésie dans un siècle où le fanatisme des croisades n'était pas encore éteint, où les traditions de la chevalerie subsistaient encore, et où la passion poétique de la renaissance italienne faisait des poëtes tels que Dante, Pétrarque, le Tasse, les véritables héros de l'esprit humain.

Le Tasse jouissait complétement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas poursuivi jusque-là; sa mélancolie s'affaiblissait en lui avec l'âge et avec la vie. Il savourait au sein de l'amitié ces heures plus calmes du soir que la Providence semble réserver aux grands hommes malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une aube de leur immortalité.

XV.

Son inquiétude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir. Il dit adieu à ses hôtes du monastère de Monte Oliveto, où il avait passé des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut déçu par la froideur de la réception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-être de ce qu'il en avait trouvé de plus affectueux à Naples; il fut obligé de chercher un asile dans le couvent de _Santa Maria Nuova_. «J'ai retrouvé ici,» écrit-il, «toutes mes peines, mais non mes amis; je n'ai pas même de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres et mes hardes; j'ai grand besoin de six écus, et je vous conjure de me les prêter. Je n'ai trouvé à me loger dans aucune hôtellerie ou dans aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vêtements d'été, ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas à mon secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.»

Le duc de Mantoue pourvut à tout, et lui envoya cent ducats pour son voyage, s'il se décidait à revenir à Mantoue. Mais ces cent ducats lui furent retenus par l'agent du duc de Mantoue à Rome, de peur qu'il n'en fît sans doute un autre usage. Sa détresse continua d'être déplorable; une fièvre lente le consumait. «Probablement,» écrit-il au mois d'octobre 1589, «j'irai bientôt épuiser ailleurs ma mauvaise fortune, quand je serai devenu aussi importun à ces bons religieux de Santa Maria Nuova que je le suis devenu à ces cardinaux couverts de pourpre, de qui je ne puis même obtenir une audience.»

Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou forcément, pour aller mendier un lit de malade dans l'hôpital des Bergamasques, ses compatriotes à Rome. Cet hôpital avait été fondé par ses ancêtres. La Providence lui donnait le lit que la charité de sa famille avait préparé pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague, de retour à Rome, le retira dans son palais. «Mais cette hospitalité,» écrit le Tasse, «bien loin d'être un soulagement, n'est qu'une aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison, témoignent si peu de considération pour ma personne, et un tel mépris de ma mauvaise fortune obstinée, qu'il ne m'admet point à sa table, qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service décent à mon mérite et à ses anciennes grâces pour moi!»

Il passa l'hiver de 1589 à 1590 dans cet isolement et dans cet abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita à venir honorer sa cour et Florence de sa présence. Le Tasse partit avec un envoyé des Médicis chargé de pourvoir aux nécessités et à la dignité de son voyage. Arrivé au mois d'avril à Florence, il alla, par souvenir des religieux de Monte Oliveto à Naples, loger aux portes de la ville, dans un monastère d'Olivetani, situé, comme celui de Naples, sur un monticule boisé de cyprès qui domine, du sein de l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque et opulent de l'Arno.

Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblèrent le poëte d'accueil, d'honneurs et de libéralités. La Toscane entière, jalouse de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'étudier à faire oublier au Tasse les envieux dénigrements de l'Académie de la Crusca. On ne sait par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois après, dans ses lettres, fatigué de Florence, et demandant à son ami Constantin un asile dans le palais de Santa Trinità à Rome, pour y finir ses jours. «En vérité,» dit-il, «la vie est un triste pèlerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de chose à ma vie. À peine pendant tout le cours de cet été ai-je acheté quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en médicaments.» Le marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour renouveler ses habits et pour rentrer décemment à Rome.

Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grégoire XIV pape. Ce pape, dont il espérait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses espérances; il fut logé pauvrement mais amicalement chez son fidèle Constantin, qui était de retour à Rome; il craignait même d'importuner cet ami.

«Maintenant,» lui écrit-il, «me voilà décidément précipité du faîte de mes vaines illusions; je suis décidé à fuir de ce monde, à m'enfuir de la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi mes hardes à Maria del Popolo, monastère enfoui dans les arbres hors des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus solitaire et moins exposé aux outrages odieux! (De votre chambre, pendant votre absence, le 7 février 1591.)»

Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse à Santa Maria del Popolo, lui fit honte de ses défiances, le ramena au logis, et quelques jours après l'accompagna lui-même à Mantoue.

XVI.

Le duc et la jeune duchesse Léonora de Médicis, sa femme, le comblèrent de consolations, de paix et d'honneurs. Il fit sous leurs auspices une édition de ses poésies lyriques en trois volumes. Mais bientôt, malgré les efforts presque filials de sa protectrice pour le retenir à Mantoue, il repartit pour Rome; il ne fit que traverser cette ville; il se rendit à Naples pour y suivre son éternel procès. Le pape Aldobrandini, qui, sous le nom de Clément VIII, régnait en ce moment à Rome, lui était plus propice que ses prédécesseurs. Le cardinal Cinthio, neveu d'Aldobrandini, avait la passion des lettres et le culte du Tasse; il honora le grand poëte, non-seulement pour illustrer le règne de son oncle, mais pour satisfaire son propre coeur, ému jusqu'à la tendresse de pitié pour le génie malheureux. Le cardinal Cinthio voulait à lui seul venger l'injustice du siècle et l'injustice de la nature envers le Tasse.

XVII.

Le poëte profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour faire recommander sa cause à Naples, au gouvernement et aux légistes. Il alla lui-même à Naples assister aux plaidoiries; ses avocats réclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moitié du palais Gambacorti, qui avait appartenu à sa mère Porcia, et qu'il avait habité lui-même pendant son enfance. Les avocats de la maison d'Avellino osèrent lui opposer sa démence, qui le rendait, disaient-ils, incapable d'intenter légalement un procès. On répondit pour lui ce que Sophocle, accusé par son fils de faiblesse d'esprit à quatre-vingts ans, avait répondu pour lui-même, «Or l'homme capable d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de génie de son siècle prouvait assez par ses vers l'intégrité de son intelligence.»

Toutefois le procès, embarrassé en formalités, subissait d'interminables délais. Le Tasse, lassé, s'achemina une dernière fois vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortége jusqu'à Capoue; son passage dans cette ville lettrée parut aux habitants de Capoue un événement assez important pour être consigné comme un honneur dans les archives de la ville. Ses amis de Naples prirent congé de lui aux portes de Capoue.

Arrivé à Mola di Gaëta, délicieux promontoire où les ruines de la villa de Cicéron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres, laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur, lavés éternellement par les vagues transparentes de la mer de Tyrrhène, le Tasse et les voyageurs réunis en caravane, qui se rendaient avec lui à Rome, n'osèrent avancer plus loin; un chef de bandits nommé Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le passage.