Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 8

Chapter 83,903 wordsPublic domain

«Je suis à Mantoue, écrit-il à son ami Licinio, logé auprès de l'illustrissime prince, servi par ses domestiques de tout ce que je puis désirer, fêté par Leurs Altesses sous tous les rapports; ici je jouis d'une bonne table, d'excellents fruits, d'un pain savoureux, d'un vin doux et sucré, tel que mon père l'aimait tant, d'admirable poisson, d'abondant gibier et surtout d'un air pur; peut-être cependant, ajoute-t-il, que l'air de Bergame, ma patrie, est encore plus sain... Je veux rester à Mantoue, parce que mon appartement y est magnifique, et que le prince m'y comble de courtoisie; j'y veux jouir d'abord de tout l'été et même de l'hiver prochain. Cependant,» poursuit-il, «je suis encore poursuivi et obsédé, malgré les soins des médecins, par mes imaginations et mes fantômes.»

Il y acheva, à la requête de la princesse Léonora de Médicis, sa tragédie commencée, de _Torrismond_; il y repolit les derniers chants de la _Jérusalem_.

Mais, après quelques mois de séjour dans cet Éden de poésie, il commença, selon son usage, à se lasser du repos, à soupçonner qu'il n'était pas libre, à quitter Mantoue, à se plaindre de ce que les égards dont on l'avait environné à son arrivée n'avaient plus le même caractère de vivacité et de chaleur, et à parler d'aller à Loretto pour y implorer un nouveau prodige de la Vierge. «Le sérénissime prince, dit-il, me laisse bien circuler dans toute la ville de Mantoue, suivi par un seul page; mais je ne me sens pas sûr d'être libre; d'ailleurs je suis aussi mélancolique ici qu'à Ferrare, j'ai besoin d'être guéri ailleurs.» Plus loin: «Je ne puis continuer, écrit-il, à vivre dans une ville où toute la noblesse ne me cède pas le premier rang; c'est là mon humeur et mon principe!» Cependant le souvenir de la perte de Léonora d'Este occupait si peu son coeur que, pendant le carnaval de 1587, à Mantoue, la beauté d'une des jeunes femmes de cette cour parut faire une impression puissante sur son esprit. «Peut-être vous en dis-je trop dans une lettre, écrit-il à Mori, un de ses confidents; mais jamais je n'ai été plus humilié de n'être plus un heureux poëte qu'en ce moment; je passe un délicieux carnaval au milieu d'un cercle nombreux de belles et gracieuses femmes. En vérité, si ce n'était la crainte de paraître trop impressionnable ou trop inconstant en faisant un nouveau choix, j'aurais réfléchi sur laquelle de ces beautés je devais porter mes pensées.»

La grande-duchesse de Toscane, sans doute à l'instigation de la jeune princesse de Mantoue sa fille, envoya au poëte un riche présent en argent, pour payer le voyage qu'il se proposait de faire à Florence. Mais, au lieu de partir pour Florence, il partit pour Bergame où le souvenir de ses aïeux l'attirait. Il ne tarda pas à se lasser de l'accueil que lui fit sa famille et sa ville natale. «Je ne jouis, écrit-il au cardinal Albano, que d'une ombre de liberté; je n'aurai de repos qu'à Rome.» La mort du vieux duc de Mantoue et l'élévation au trône du jeune prince de Mantoue, son ami, le rappelèrent encore dans cette ville. Ce prince s'efforça, même par des refus d'argent, de le détourner de son voyage de Rome. Rien ne put le retenir: il s'achemina au mois d'octobre 1587 vers Rome, sans autre bagage qu'un porte-manteau contenant son linge, et une malle pleine de ses livres et de ses manuscrits. «J'irai en pèlerin, en marchant, à cheval, à pied, par mer ou par terre, mais j'irai, écrit-il à Alario; je suis si malade que je passe pour fou aux yeux des autres et à mes propres yeux.»

Son voyage néanmoins fut un triomphe, partout où il se fit reconnaître à ses amis et à ses admirateurs. Il s'arrêta d'abord à Bologne, chez son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entière à la porte de son hôte; de là il alla à Loretto; arrivé sans argent à la porte de la ville, il écrivit à don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par dévotion à Loretto, de lui prêter dix écus pour continuer son voyage. Le gouverneur de Loretto, informé par don Ferrante de la présence du Tasse, sortit en grand cortége pour complimenter le poëte et pour lui offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le pèlerinage, et composa une ode à la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulagé par le voeu qu'il avait fait à son autel de ne plus consacrer ses chants qu'aux choses immortelles, il reprit à cheval la route de Rome, y arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reçut en père.

Ses lettres du commencement de novembre débordent de joie et de félicitations qu'il s'adresse à lui-même, pour avoir accompli son projet de venir chercher la santé, le repos, la gloire à Rome. Ses lettres, à la fin du même mois, portent déjà l'accent du désillusionnement et de la plainte. «Je suis à Rome, écrit-il, et, à mon inconcevable peine, j'y vois déjà le renversement de toutes mes espérances; je suis au désespoir, surtout par la nécessité où je me vois de devenir encore un courtisan, métier dont j'abhorre le nom, sans parler de la chose; mais, plutôt que de le recommencer, je m'enfuirai dans un désert, tant je suis las des cours et du monde!»

IX.

Sixte-Quint régnait alors; pape en tout l'opposé de Léon X, ce Périclès de la Rome moderne, Sixte-Quint dédaigna même d'accorder une audience au poëte. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait des intrigues secrètes du duc de Ferrare, et même du duc de Mantoue auprès du Pontife. «Ils ont résolu de me tuer ou de me pousser au suicide,» écrit-il ce jour-là à Licinio. Son inconstance et ses plaintes incessantes avaient aliéné ou refroidi tous ses anciens protecteurs à Rome, même le cardinal Albano. Il écrivit à sa soeur une lettre que nous possédons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le dernier coeur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui annoncer son prochain départ pour Sorrente. Sa soeur lui devait de la reconnaissance, car il avait placé ses deux fils, ses neveux, l'un au service du duc de Mantoue, l'autre à la cour du duc de Parme. Dans cette lettre pathétique il fait à la pauvre Cornélia le tableau le plus désolant de sa situation.

«Malade de corps, égaré d'esprit, le coeur oppressé, la mémoire perdue, les amis devenus indifférents, la fortune obstinément adverse, au milieu de tant de causes de désespoir j'espère au moins que vous vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant, car je ne puis me présenter dans aucun autre!

«Je vous conjure d'avoir plus d'égard à mon génie qu'à ma misère, car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents écus de traitement et même plus; mais, malade comme je le suis, que puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hôpital? Ô madame ma chère soeur, mon état est incurable; je vous supplie, par la mémoire et l'âme de notre père et de notre mère qui nous ont nourris, de permettre que je vienne auprès de vous, je ne dis pas pour goûter, mais au moins pour respirer cet air des lieux où je suis né! pour me consoler moi-même, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau qui soulagèrent autrefois mes infirmités! Dites-moi aussi s'il y a quelque espoir de recouvrer une partie de cet héritage de notre mère, au sujet duquel vous m'avez écrit; car autrement je ne vois pas comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et léger, et je remercierai Dieu de sa miséricorde, s'il permet au moins que j'expire dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indifférents des domestiques d'un hôpital d'incurables!»

Hélas! cette soeur, son unique refuge sur la terre, était destinée à mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse croire que le Tasse ne revit jamais sa soeur.

X.

Il partit de Rome à la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reçut dans sa patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples, alors à demi espagnole, contrée de poésie, de chevalerie et d'amour, avait retrouvé tout son génie national dans son poëte. Elle l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques jalouses des Toscans et des Romains, exprimés avec mépris dans un jugement de l'Académie florentine de la Crusca, contre la _Jérusalem_. Les lettres y étaient cultivées avec passion par la jeune noblesse d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand amiral du royaume, alla à sa rencontre, à cheval, avec un cortége d'honneur et voulut loger le poëte dans le palais de son père. Le Tasse, ennuyé, comme on l'a vu, du métier de courtisan, préféra recevoir l'hospitalité tranquille des moines du couvent de Monte Oliveto.

Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial délicieux au lieu de l'Escurial funèbre de Madrid, rivalisait de site et d'horizon avec le monastère napolitain de San Martino, le plus poétique ermitage de l'univers. Quoique enfermé dans l'enceinte de la ville si peuplée et si bruyante de Naples, le couvent de Monte Oliveto, couronnant de ses cloîtres une colline d'où le regard plane par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants et rafraîchissants. On n'y entendait que les chants sourds des religieux dans leur église, leurs pas sur les dalles des longs cloîtres, et le retentissement régulier des vagues du golfe sur la plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le Tasse y apercevait de sa fenêtre, au soleil levant, la pointe du cap avancé de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de la chère patrie de son enfance. L'air natal, l'évaporation de ses chimères à la lumière splendide de ce ciel, le sentiment de la sécurité dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un hôte si illustre, dissipèrent en peu de jours, comme à son premier voyage, la mélancolie du poëte. Il se lia d'une amitié, d'abord poétique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur qui méritait le rôle de Mécène du seizième siècle, et qui, après avoir été l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi, par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de coeur aux deux plus immortelles épopées du monde chrétien.

«Je ne trouverai jamais d'éloquence, lui dit le Tasse dans ses billets, qui arrive à égaler votre tendre courtoisie pour moi, ni d'images qui puissent peindre votre modestie.»

Le Tasse, protégé par tant de hautes influences à Naples, intenta un procès pour réclamer la dot considérable de sa mère, retenue par les oncles de Porcia, et cinq mille écus des propriétés confisquées de son père Bernardo Tasso. Il espérait au moins obtenir du roi d'Espagne une indemnité égale à dix années de revenu de ces biens; les légistes napolitains lui promettaient le gain de ces deux procès. Son grand nom sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des chants nouveaux ajoutés à loisir à son poëme; il composait, à la requête des religieux de Monte Oliveto, un poëme pieux sur l'origine de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique et tendre hospitalité. Il quittait quelquefois ses appartements dans le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le seuil de la maison de sa soeur à Sorrente, soit pour aller habiter la maison de campagne du marquis de Villa, à Bizaccio.

Les lettres du marquis de Villa y décrivent familièrement la vie du Tasse à la campagne:

«Le seigneur Tasso, dit son hôte, est devenu un grand chasseur; il brave toutes les intempéries de la saison et des lieux. Quand le temps est contraire, nous passons les journées et les longues heures du soir à écouter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la facilité à versifier, la nature, à ce qu'il prétend, ayant été moins prodigue envers lui à cet égard. Quelquefois aussi nous dansons avec les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu, et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prétend lui être apparu à Ferrare; et véritablement il m'en parle de telle sorte que je ne sais trop qu'en dire et qu'en penser.»

Pendant cette douce détente de l'âme et de l'adversité du poëte, son poëme, revu et perfectionné, se multipliait en Italie et en France avec la rapidité surnaturelle d'une oeuvre qui correspondait précisément au siècle, aux moeurs, à la religion, aux contrées de l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est ici le moment de juger l'oeuvre pendant le repos et le glorieux salaire de l'ouvrier.

XI.

La _Jérusalem délivrée_ est l'épopée de la chevalerie. Arioste et ses prédécesseurs en avaient fait l'épopée légère et badine; le Tasse en faisait l'épopée héroïque.

La chevalerie était née en Europe du contact de la barbarie du Nord avec le christianisme du Midi. La férocité septentrionale et le christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur étrange de civilisation destinée à une brillante et courte floraison en Occident. Les exploits réels ou fabuleux des compagnons de Charlemagne, convertis par des ermites à une religion de douceur et d'ascétisme, avaient laissé dans les imaginations populaires des traditions tout à la fois héroïques et saintes, où la lance et la croix s'entrelaçaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exercé la chevalerie à des guerres entre les musulmans et les chrétiens, champions de deux cultes opposés, qui avaient créé une espèce d'Olympe chrétien aussi peuplé de fables et de prodiges populaires que l'Olympe d'Homère. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de miracles, de héros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige. Dans ces guerres intentées pour la cause de Dieu, tout paraissait grandiose, surhumain, surnaturel. La crédulité était prête à tout croire, la poésie n'avait qu'à paraître; c'était évidemment le temps d'un poëme épique, et ce poëme épique ne pouvait pas avoir d'autre scène que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel poëme n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a dit: «Les Français n'ont pas la tête épique.» Il nous semble plus juste de dire: Les âges où nous vivons ne sont pas épiques. Quand la crédulité manque, le prophète ne prophétise plus; or le poëte est le prophète de l'imagination des hommes.

XII.

Mais le poëme de la _Jérusalem délivrée_ est-il bien un poëme épique dans la sévère acception du mot? et le Tasse, quelque poétique qu'il soit, peut-il être placé par la dernière postérité au rang d'Homère, de Virgile, des grands épiques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le pensons pas.

Qu'est-ce que l'épopée? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire altérée par les fables, l'histoire encadrée dans la poésie, mais enfin l'histoire, c'est-à-dire le récit, conforme aux temps, aux moeurs, aux costumes, aux événements, d'une des grandes races qui ont apparu sur la scène du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprimé leur trace profonde sur la terre. Le poëte qui chante un de ces récits doit donc le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui prête; mais il est tenu aussi à le chanter dans un mode sérieux, conforme à la réalité de la nature humaine à l'époque où il la met en scène, conforme surtout à la vérité des moeurs de ses héros; en un mot, le poëme épique, pour être national, humain, religieux, immortel, doit être vrai, au moins dans l'événement, dans la nation, dans le caractère et dans le costume de ses personnages. Sans cette vérité, le poëme n'est plus épique, il est romanesque; le poëte ne chante plus, il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne fait plus corps avec les traditions sérieuses, historiques, nationales, religieuses du genre humain. Il a chanté des aventures, il n'a pas chanté l'épopée.

C'est cette différence fondamentale entre Homère et le Tasse qui nous semble juger les deux poëtes et les deux poëmes. Homère a fait le poëme épique, le Tasse a fait le poëme romanesque de son temps; l'un a chanté une épopée, l'autre a chanté des aventures. Homère a écrit un poëme épique, le Tasse a écrit un opéra en vingt chants: l'un est un poëte, l'autre est un _trouvère_, mais le plus accompli des trouvères, le trouvère immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour.

XIII.

Qu'est-ce que le récit, en effet, dans la _Jérusalem délivrée_? Un roman de paladin sur un ton plus sérieux, mais avec des inventions aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste ou des contes arabes des Mille et une Nuits.

Qu'est-ce que les caractères? Un composé d'héroïsme, de fanatisme, de jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les héros chrétiens et dans les héros musulmans; une chevalerie banale et générale qui ne laisse différencier les personnages que par le costume, le casque ou le turban.

Qu'est-ce que les moeurs? Une véritable mascarade épique, où les guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une galanterie commune, où les femmes elles-mêmes, les femmes cloîtrées et invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantôt en bergères de pastorales, tantôt en amazones de théâtres, tantôt en sorcières de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des combats d'Hercule, opèrent des enchantements et des sortiléges, transforment des héros en bêtes, en poissons, en monstres bizarres, sortent tout à coup de leur tente ou de leur armure de fer, vêtues en nymphes d'opéra ou en princesses de cour, pour parler le langage affecté et langoureux d'héroïnes de roman ou de muses d'académie. Aucune vraisemblance, aucune vérité, aucune conformité à la poésie, à la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame entièrement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrétiens et des musulmans dans la Palestine; un rêve, en un mot, au lieu d'une réalité.

Mais un rêve chanté en vers immortels, mais un roman tissu et raconté avec une telle prodigalité d'imagination, de piété, d'héroïsme, de tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs, en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intérêt que si c'était une histoire; mais des scènes qui rachètent par le pathétique des situations et des sentiments l'inconséquence et l'étrangeté de la conception; mais un charme comparable à l'enchantement de son Armide, charme qui découle de chaque strophe, qui vous enivre de mélodie comme le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans résistance aux ravissantes rêveries de cet opium poétique; mais un style surtout coloré de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on s'éblouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de sa musique, comme au roulis d'une gondole vénitienne pendant une nuit d'illumination à travers les façades de palais de la ville des merveilles. C'est ce style, c'est cette poésie, c'est ce vers jeune, étincelant, musical, trempé de soleil d'Orient, de sang héroïque, de larmes, de mélancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre éternellement ce poëme.

Le Tasse, il est vrai, n'a donné la vie qu'à des fantômes, mais ces fantômes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voilà pourquoi ils ne mourront pas. La _Jérusalem délivrée_ sera à jamais le poëme épique de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera à jamais aussi le poëte des beaux jours de la vie où l'imagination sourit à ses premiers songes. Il ne sera ni le poëte sévère de la raison, ni celui de la vérité, ni celui de la religion; mais il sera le poëte de l'enchantement. Conçu à dix-huit ans, terminé à vingt-cinq ans, ce poëme conservera le caractère de l'adolescence de son auteur: le vague, la fleur, l'étonnement, la puberté de l'âme.

XIV.

M. de Chateaubriand l'a jugé avec plus de sévérité que nous, parce qu'il était peut-être plus critique et moins poëte que le Tasse.

«Il n'y a, dit-il, dans les temps modernes que deux beaux sujets de poëme épique, les _Croisades_ et la _Découverte du nouveau monde_. Malfilâtre se proposait de chanter la dernière; les Muses regrettent encore que ce jeune poëte ait été surpris par la mort avant d'avoir exécuté son dessein. Toutefois ce sujet a, pour un Français, le défaut d'être étranger. Or c'est un autre principe de toute vérité, qu'il faut travailler sur un fond antique, ou, si l'on choisit une histoire moderne, qu'il faut chanter sa nation.

«Les croisades rappellent la _Jérusalem délivrée_: ce poëme est un modèle parfait de composition. C'est là qu'on peut apprendre à mêler les sujets sans les confondre; l'art avec lequel le Tasse vous transporte d'une bataille à une scène d'amour, d'une scène d'amour à un conseil, d'une procession à un palais magique, d'un palais magique à un camp, d'un assaut à la grotte d'un solitaire, du tumulte d'une cité assiégée à la cabane d'un pasteur; cet art, disons-nous, est admirable. Le dessin des caractères n'est pas moins savant; la férocité d'Argant est opposée à la générosité de Tancrède, la grandeur de Soliman à l'éclat de Renaud, la sagesse de Godefroi à la ruse d'Aladin; il n'y a pas jusqu'à l'ermite Pierre, comme l'a remarqué Voltaire, qui ne fasse un beau contraste avec l'enchanteur Ismen. Quant aux femmes, la coquetterie est peinte dans Armide, la sensibilité dans Herminie, l'indifférence dans Clorinde. Le Tasse eût parcouru le cercle entier des caractères de femmes, s'il eût représenté la _mère_. Il faut peut-être chercher la raison de cette omission dans la nature de son talent, qui avait plus d'enchantement que de vérité, et plus d'éclat que de tendresse.

«Homère semble avoir été particulièrement doué de génie, Virgile de sentiment, le Tasse d'imagination. On ne balancerait pas sur la place que le poëte italien doit occuper, s'il faisait quelquefois rêver sa Muse, en imitant les soupirs du cygne de Mantoue. Mais le Tasse est presque toujours faux quand il fait parler le coeur; et, comme les traits de l'âme sont les véritables beautés, il demeure nécessairement au-dessous de Virgile.

«Au reste, si la _Jérusalem_ a une fleur de poésie exquise, si l'on y respire l'âge tendre, l'amour et les déplaisirs du grand homme infortuné qui composa ce chef-d'oeuvre dans sa jeunesse, on y sent aussi les défauts d'un âge qui n'était pas assez mûr pour la haute entreprise d'une épopée. L'octave du Tasse n'est presque jamais pleine; et son vers, trop vite fait, ne peut être comparé au vers de Virgile, cent fois retrempé au feu des Muses. Il faut encore remarquer que les idées du Tasse ne sont pas d'une aussi belle _famille_ que celles du poëte latin. Les ouvrages des anciens se font reconnaître, nous dirons presque, à leur _sang_. C'est moins chez eux, ainsi que parmi nous, quelques pensées éclatantes, au milieu de beaucoup de choses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se conviennent, et qui ont toutes comme un air de parenté: c'est le groupe des enfants de Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec un doux sourire, et portant pour seul ornement dans leurs cheveux une couronne de fleurs.