Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 7
«Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, complétement imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si vous le faites, nous vous chérirons et nous vous honorerons tous; si vous ne le faites pas, vous perdrez à la fois votre santé et votre honneur; et, malgré votre sollicitude à fuir la mort, dont vous vous croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantôt ici, tantôt là, il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit précisément pour vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous à vos travaux littéraires; jouissez d'être auprès du marquis d'Este, qui est un si noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela ne peut avoir lieu sans quelques remèdes de médecins, résignez-vous à vous laisser gouverner pour votre santé par les médecins et à obéir aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous chérira et qui vous soignera avec le plus de tendresse!
«Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre 1578.»
Qu'opposer à des témoignages pareils, quand on considère que le cardinal Albano était un ami des Médicis peu favorable à la maison d'Este? Qu'opposer aussi à cette protection empressée du marquis Philippe d'Este, prodiguée à un poëte qui aurait été poursuivi par la haine de son neveu Alphonse, pour cause du déshonneur de Léonora, sa nièce? Tout proteste, dans les faits et dans les paroles, contre toute persécution du Tasse à cette époque.
IV.
La maladie du Tasse avait des accès et des intermittences qui laissaient au malade l'exercice de son génie. Les conseils du cardinal Albano, les bontés du marquis d'Este, les admirations de la princesse Marie de Savoie et des dames de la cour pour le poëte qui avait élevé dans son poëme les femmes jusqu'à l'héroïsme, rassurèrent l'imagination du Tasse. Quelques-uns des vers écrits par lui à cette époque, pour une des cinq dames qui suivaient la princesse de Savoie, attestent que l'image de Léonora avait fait place à une autre image, qui n'éclairait pas seulement, mais qui consumait son coeur.
«Je loue les autres et je les admire,» dit-il dans ces vers à la belle inconnue; «mais toi, je te célèbre et je t'adore! Je marche à ta seule clarté; ta pensée féconde mon génie; ta présence tempère et rafraîchit seule les brûlures de mon coeur; toutes les fleurs et tous les fruits que j'ai pu cueillir dans les saisons de mon printemps et de mon été, ne sont que les parures destinées à orner ton autel dans les jours de fête qui me restent!»
De tels amours retentissant dans de tels vers à Turin, à Ferrare, chantés dans le palais même de l'oncle de Léonora, n'auront-ils pas été le plus douloureux dédain ou le plus cruel outrage à cette infortunée princesse, si Léonora a été pour le Tasse plus qu'une bienfaitrice et une amie? Mais cet amour même et l'enthousiasme de la cour, à Turin, ne purent prévaloir sur l'inconstance du poëte. Il écrivit, au printemps de 1579, à son protecteur le cardinal Albano, pour lui retirer les paroles données et pour réclamer son intervention auprès du duc de Ferrare. Après cette seconde évasion, il réclamait l'autorisation d'un second retour; le duc Alphonse accorda tout au cardinal, retour, traitement, somme d'argent pour le voyage, amnistie, faveur.
Le marquis d'Este s'efforça en vain de modérer cette impatience de quitter Turin; il engagea amicalement le poëte à attendre quelques semaines, après lesquelles il le conduirait lui-même à Ferrare et le réconcilierait avec son neveu Alphonse. Le Tasse n'écouta rien; il arriva inopinément et inopportunément à Florence, la veille du jour où Alphonse allait épouser, en troisièmes noces, Marguerite de Gonzague, fille du duc de Mantoue. Dans la préoccupation de cette noce et de ces fêtes, au milieu du concours de princes et de princesses accourus de toute l'Italie pour y assister, le retour du Tasse fut inaperçu, le bruit de sa démence éloignait de lui les indifférents; la duchesse d'Urbin, Léonora elle-même, affligées des outrages que les évasions et les accusations du Tasse avaient faites à la réputation de leur frère et à la gloire de leur maison, étaient refroidies, au moins en apparence, pour le poëte. Le Tasse oublia qu'il avait à se faire pardonner des torts plus qu'à exiger des faveurs. Sa colère, contre l'oubli dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux plus violentes invectives contre la maison d'Este.
Alphonse, à qui ces outrages furent rapportés, fit emprisonner le Tasse, soit comme malade, soit comme criminel d'État, dans l'hôpital Sainte-Anne de Ferrare, maison qui servait à la fois d'hospice aux infirmes, de prison aux coupables, de refuge aux insensés. C'est de ce jour que le prince, jusque-là indulgent et même généreux, mérita et assuma sur son nom les malédictions de la postérité. Le Tasse était trop sacré pour être traité en fou, il était trop fou pour être traité en criminel, il était trop malheureux pour être jeté sans pitié à ces gémonies des vivants, parmi les balayures du monde. Un accès de délire, dont la nature seule était coupable, n'était pas un crime; Alphonse, en le punissant comme d'un crime, devint plus criminel que sa victime.
Tous les écrivains du temps se sont efforcés de découvrir les motifs d'une cruauté si contraire aux sentiments qu'Alphonse avait manifestés jusque-là pour le Tasse: les uns ont aggravé cette cruauté en prétendant que la démence du Tasse était une calomnie et un prétexte; les autres l'ont attribuée à la découverte des amours du Tasse et de Léonora; le plus grand nombre, à la crainte que le Tasse libre n'allât porter à quelque autre cour d'Italie la gloire de son génie et la dédicace de son poëme. Aucun de ces motifs n'explique la dure captivité du poëte; nous avons trop de preuves de la réalité de sa démence, nous avons trop d'indices de l'innocence de Léonora; les deux évasions du Tasse des États de Ferrare, avant cette captivité, sont le démenti, de fait, le plus formel à ces suppositions.
Quelle gloire pouvait retirer la maison d'Este d'une dédicace d'un poëme qui lui était déjà dédié, arrachée par sept ans de captivité aux yeux de l'Italie entière? Cette gloire, arrachée par la torture, n'aurait-elle pas été au contraire la flétrissure éternelle d'Alphonse, devenu le bourreau de son poëte? Les papes, les cardinaux à Rome, les Médicis à Florence, les Gonzague à Mantoue, les Sforza à Milan, la maison de Savoie à Turin, la république de Venise, où le Tasse comptait déjà tant d'admirateurs et tant d'amis, n'allaient-ils pas protester unanimement contre l'ignominie de la maison d'Este? Cette supposition impliquerait d'ailleurs le mystère le plus profond répandu par Alphonse sur l'état d'esprit et sur le supplice de sa victime. Or le Tasse avait promené partout sa démence ou sa mélancolie; il avait été incarcéré en pleine publicité, au milieu des fêtes d'un mariage, en présence de tous les princes et de tous les ministres d'Italie rassemblés à Ferrare pour ces fêtes.
Les seuls motifs plausibles auxquels on puisse raisonnablement attribuer la cruauté et la brutalité de l'emprisonnement du Tasse sont donc une démence réitérée et presque incurable, et l'odieuse impatience que les nouveaux accès de cette démence avaient suscitée contre le Tasse dans l'esprit du duc de Ferrare. Le crime de ce prince fut de vouloir, ou punir un insensé qui n'avait pas conscience de son délire, ou guérir par la sévérité et par la violence un délire sacré qui ne pouvait être guéri que par la douceur, la compassion et la charité. Le prince, en agissant ainsi, fut plus insensé que le poëte, et plus féroce que la nature: l'amitié se lassa en lui, et l'ami se changea en persécuteur. C'est par là qu'il encourut les justes malédictions de la postérité. Les grands hommes sont sacrés par la nature et par la Providence. Dieu, qui a donné le génie en garde aux princes ou aux nations, ne le donna pas comme un jouet que ces princes ou ces nations peuvent rejeter ou briser selon leur caprice, mais comme un dépôt dont ils doivent compte à la postérité. Malheur aux princes ou aux républiques qui méconnaissent, qui persécutent ou qui négligent ces élus de l'avenir: les infortunes des grands hommes sont l'éternelle accusation des nations ou des souverains.
V.
La réclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le tête-à-tête avec ses pensées quelquefois lucides, souvent égarées, le désespoir enfin, déchirant ses mains contre des murailles sourdes et insensibles, aggravèrent péniblement l'état mental du prisonnier, et l'irritèrent jusqu'à la frénésie. Une tradition unanime de Ferrare accuse le prieur de l'hôpital Sainte-Anne, nommé _Mosti_, d'avoir aggravé par sa dureté et par son mépris la triste situation du malade. Ce Mosti était un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne pardonnent pas à un de leurs contemporains de rivaliser avec les grands hommes ensevelis et consacrés dans leur gloire acquise. Il était fanatique de l'Homère de Ferrare, le divin Arioste; et le crime du Tasse, à ses yeux, était d'oser entrer en parallèle avec cette mémoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur montrant leur idole dégradée et privée de sens dans une loge de fous. C'est à ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue généralement les indignes traitements qui déshonorèrent la cour de Ferrare. Mais ce prieur avait auprès de lui un neveu d'un âge tendre, nommé Julio Mosti, qui compensait autant qu'il était en lui par ses assiduités, ses entretiens, ses tendresses, la dureté de son oncle. Les jeunes gens et les femmes, ces deux charités visibles des malheureux, sont partout la Providence des persécutés: on trouve toujours un disciple ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot ou sur la pierre des sépulcres.
Le Tasse dut ses premières consolations à ce jeune homme, qui fit sans doute rougir son oncle de son inhumanité. Il reprit assez de calme pour écrire à Scipion Gonzague une élégie de sa propre misère.
«Hélas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre à Scipion Gonzague; moi qui ai été assez prédestiné pour écrire, outre deux poëmes épiques du ton le plus héroïque, quatre tragédies, et tant d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilité du genre humain; moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nuée de gloire, j'ai perdu toute perspective d'honneur et de renommée! Je me regarderais maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du poison, étancher à satiété la soif qui me consume, et, comme l'homme de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais libre, dans quelque pauvre chaumière de paysan! Ce serait assez pour moi de n'y être pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre à la manière des hommes, de pouvoir du moins y boire à ma soif comme les brutes qui se désaltèrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La crainte surtout d'une prison perpétuelle accroît ma mélancolie! Les indignités que je subis l'augmentent encore; la squalidité de ma barbe, mes cheveux hérissés, mon costume délabré, la saleté de mon linge, les immondices de mon cachot, me pénètrent de répugnance; mais, par-dessus tout, je suis obsédé par la solitude, qui fut toujours ma plus cruelle ennemie, tellement qu'à l'époque où j'étais le mieux portant, après quelques heures de solitude, j'étais obligé de sortir pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sûr que si un seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus léger attachement me voyait dans cet état, il ne pourrait s'empêcher de fondre en larmes de compassion.»
Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du Tasse et lui rapporter les réponses. Le Tasse s'était vivement attaché à ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses yeux. Une de ces poésies les plus pathétiques est l'ode qu'il adressa à Lucrézia et à Léonora, les deux soeurs de son persécuteur, les deux amies de ses belles années.
«À vous deux, disent ces vers, nées dans le même sein, nourries toutes petites ensemble du même lait!... À vous, les deux soeurs du grand et invincible Alphonse! C'est à vous que je m'adresse! À vous, en qui brillent dans une si parfaite harmonie l'honnêteté, le génie, l'honneur, la beauté, la gloire!... C'est à vous que je veux raconter ma disgrâce, et retracer, hélas! à moitié, à travers mes sanglots, l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque mémoire de moi et quelque mémoire de vous-mêmes!... votre accueil si gracieux, mes belles années écoulées près de vous, ce que je suis, ce que je fus, ce que j'implore, le lieu où je languis, ce qui m'y conduisit, ce qui m'y renferma, hélas! ce qui m'inspira confiance et ce qui me perdit!
«Tout cela, je vous le rappelle en pleurant, ô vous! deux illustres descendantes des rois et des héros! Et si les paroles manquent à mon angoisse, les larmes abondent à défaut des vers; je pleure malheureux et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier, les études, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les palais où je fus avec vous, tantôt noble serviteur, tantôt compagnon familier de vos fêtes!... Je pleure ma liberté, ma santé, hélas! et les lois de l'humanité violées en moi!...
«Quoi donc me sépare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle Circé m'a relégué parmi les brutes?... hélas! dans un état pire encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient s'abriter et construire son nid, et la bête féroce choisit sa tanière; la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces, rafraîchissantes, le pré, la colline, la montagne; respirant l'air salubre et vital, le ciel libre et la lumière qui les enveloppe, les réchauffe, les ravive...
«Ah! j'ai mérité mes peines! J'ai été coupable, je le confesse! Mais coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande pitié! Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour moi dans mes détresses, si vous, vous n'implorez pas?
«Va donc où je t'adresse, ô ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi; et, là où tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de confiance à avoir ici-bas.»
VI.
Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais écrite, aussi touchante et plus poétique que l'ode écrite par Gilbert, insensé aussi dans l'hôpital de Paris, prouve que le poëte conservait tout son génie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le génie n'est que la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes ensemble. Une des cordes de l'instrument peut être saine, intacte, sonore, et l'harmonie générale être détruite par la tension excessive ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatérielle, ou ce qu'on nomme l'âme, a été assujettie, par une loi incompréhensible de son Créateur, à ne voir juste au dehors d'elle-même et en elle-même que par le miroir des sens. Altérez ou brisez une partie de ce miroir, l'intelligence verra juste dans la partie invulnérée du miroir; elle verra faux ou elle ne verra rien que ténèbres dans la partie lésée de la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles où l'homme est génie d'un côté, démence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau, n'étaient que des fractions de génie. La nature n'avait brisé en eux qu'un coin du miroir qui leur réfléchissait l'univers: plaignons l'homme, et demandons à Dieu moins d'éclat et moins de ténèbres.
VII.
Une lettre pleine de l'éloquence du désespoir, adressée au même moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprès d'Alphonse, témoigne de la même vigueur d'esprit au milieu de la même infirmité de raison.
«Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui écrivis il y a peu de jours à l'empereur, votre frère. Si vous ne m'assistez pas, mon nom pourrait bien ne pas parvenir à la postérité! Quoi! faudrait-il que l'insensé qui, par une frénésie de gloire, brûla le temple d'Éphèse, soit parvenu à la postérité, malgré la convention que les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon nom, à moi, tombe dans l'oubli?»
Mais, pendant cette dure captivité, la protectrice du Tasse, Léonora, mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui ait été cachée jusqu'à sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit encore que le neveu du geôlier, son jeune confident, pressentant quelque danger à laisser ébruiter les expressions du désespoir de Torquato, en ait anéanti le témoignage, rien n'indique, dans les lettres ou dans les poésies du Tasse à cette époque, un contre-coup de cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouvé au milieu de ce déluge de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un seul qui ait été adressé à cette mémoire ou à ce tombeau. La belle et pieuse Léonora avait été au moins sa Providence à la cour de son frère pendant les plus brillantes années de sa jeunesse. Trompée peut-être par l'inconstance de son poëte, elle avait tourné toutes ses pensées vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protéger celui dont elle avait aimé au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance seule aurait exigé davantage.
Elle mourut en réputation de sainteté parmi le peuple de Ferrare; les médailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la représentent comme le profil de la mélancolie et de la douceur; des yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche où l'intelligence fine donne de l'agrément à un sourire naturellement rêveur, un ovale arrondi des joues, un port de tête un peu incliné en avant, comme celui d'une figure qui écoute, ou comme le buste d'une princesse qui se penche pour accueillir avec pitié les malheureux, enfin la grâce française de sa mère mêlée à la gravité pensive d'une Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intérêt pour le Tasse associe à jamais à son immortalité. Aimée, servie ou négligée par l'infortuné poëte dont elle avait protégé les premiers chants, Léonora d'Este mérita du moins de rester, avec Laure et Béatrice, une de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du Calvaire de la poésie.
«Elle désirait vivement la mort, écrit son frère le cardinal d'Este au cardinal Albano. Vous pouvez être sûr de son éternelle félicité dans le séjour de la bonté et de la piété.» Elle n'avait que quarante-deux ans quand elle mourut.
VIII.
Cependant, soit par la connivence secrète du duc Alphonse, pressé de constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur la _Jérusalem délivrée_, soit par l'avidité des libraires de Venise, de Vicence, de Lyon, les éditions subreptices et inexactes de ce poëme paraissaient en foule à la ruine et au désespoir du prisonnier. Il se résolut enfin à en faire donner, sous ses propres yeux, une édition avouée et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui pour ce dessein, copia en six jours le poëme tout entier. La publication du poëme, stérile pour la fortune du poëte, fut au moins propice à l'adoucissement de sa captivité.
L'enthousiasme pour son nom devint si passionné et si unanime, qu'Alphonse n'osa retenir plus longtemps dans une loge de fou celui que l'Italie et la France proclamaient à l'envi le Virgile de son siècle. Un appartement salubre et décent fut affecté, dans l'intérieur de l'hôpital Sainte-Anne, à la réclusion du poëte. Il put y recevoir de rares visiteurs; le voyageur français Montaigne, en contemplant cette triste ruine, s'apitoya sur la dégradation du génie.
La princesse de Mantoue et Scipion de Gonzague son ami vinrent le visiter dans sa prison; la princesse Marphise d'Este, cousine d'Alphonse, et le prince de Guastallo lui apportèrent des hommages et des présents; le cardinal Albano, son protecteur à Rome, lui écrivit pour lui conseiller de mériter sa délivrance complète en parlant du duc de Ferrare en termes plus respectueux qu'il n'avait fait jusque-là.
Mais les accès de sa mélancolie, seule véritable cause de sa réclusion prolongée, succédaient fréquemment à des améliorations momentanées de son état. Il en donne lui-même de tristes témoignages dans le récit des apparitions qui troublent ou consolent sa solitude, et dans ses prétendus entretiens avec un esprit céleste dont il est visité. Il écrit à ses médecins qu'il se croit ensorcelé; il confère avec des capucins de sa maladie. On doit reconnaître que le duc de Ferrare, à cette époque, cherchait sincèrement à le guérir de ses imaginations, derniers assauts de son mal, en lui procurant les distractions propres à évaporer ses songes. On le menait visiter les églises et les monastères; on le conduisait même par l'ordre du duc aux mascarades du carnaval; on le laissait passer des jours et des semaines dans les maisons de ses amis. Il raconte lui-même les fêtes de Ferrare auxquelles il avait assisté dans la maison de Gianlucco, un de ses admirateurs; ce dialogue, écrit dans sa prison, est intitulé _les Mascarades_.
Une crise décisive et favorable, attribuée par lui à un miracle de la Vierge, se produisit dans son état au printemps de 1586. Il rentra dans la plénitude, sinon de ses forces, au moins de son intelligence. Le duc de Mantoue, de la maison de Gonzague, qui n'avait pas cessé de s'intéresser à lui depuis le voyage qu'il avait fait autrefois à Mantoue avec son père, vint à Ferrare, et passa chaque jour plusieurs heures dans sa prison. Ce prince, charmé du rétablissement du poëte, demanda le Tasse au duc de Ferrare. Le duc de Ferrare n'hésita pas à consentir à la liberté et au départ du poëte pour la cour de Mantoue. Cette condescendance empressée d'Alphonse aux désirs du duc de Mantoue dément assez l'odieuse pensée qu'on attribue au duc de Ferrare, d'avoir voulu faire mourir le Tasse dans une éternelle captivité, de peur que ce grand homme ne portât son génie et sa gloire à une autre cour. Les Gonzagues, alliés aux Médicis, étaient précisément les princes dont il aurait eu le plus à redouter le patronage pour le Tasse. Le tort d'Alphonse était d'avoir traité pendant sept ans un délire de génie comme un crime vulgaire.
Le Tasse, après avoir résidé quelques semaines libre à Ferrare, dans la maison de l'ambassadeur des Médicis Serassi, pour s'occuper de recueillir sa fortune et ses manuscrits, partit le 15 juillet 1586 de Ferrare, sans avoir vu une dernière fois Alphonse. Le duc devait répugner à contempler sa victime, le poëte à remercier son geôlier. Le duc de Mantoue emmena lui-même le Tasse avec lui; il fut reçu à la cour de Mantoue comme une conquête que la maison de Gonzague faisait sur celle d'Este. La jeune princesse Léonora de Médicis le combla d'un enthousiasme qui ressemblait à un culte; ses malheurs semblaient relever son génie. Le vieux duc de Mantoue, père du libérateur du Tasse, charmé de voir son fils lié d'affection avec le premier des poëtes d'Italie, lui fit préparer des appartements somptueux dans son propre palais, le vêtit du costume et des armes d'un chevalier, et ordonna qu'il fût traité par ses serviteurs comme le plus illustre des hôtes.
Le Tasse s'enivra de cette liberté, de ce respect et de ce bien-être si différents des chaînes, des hontes, des peines d'esprit et de corps qu'il venait de supporter pendant six ans de captivité.