Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 6

Chapter 63,774 wordsPublic domain

«Pour ces motifs, s'il désire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la résolution bien arrêtée de se tenir en repos, et de se laisser traiter de sa maladie par les médecins. Quant à ce qui regarde ses soupçons et les expressions dont il s'est servi par le passé, je ne l'en accuse pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas à se laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais rentrer. Ce que je viens de dire suffit s'il se détermine à revenir; s'il préfère rester à Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani (ami du Tasse, écuyer du prince) lui soient adressées, et il peut écrire sur cela à Coccapani.»

Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse ne tendait point de piége au Tasse pour l'attirer dans ses États, et pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus évidente qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur Léonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrière-pensée de torturer le Tasse dans ses cachots, aurait-il employé ses ambassadeurs à le détourner de revenir dans ses États? Comment aurait-il mis des conditions si sensées et si bien stipulées d'avance à ce retour? Comment enfin, si la présence du Tasse à sa cour et son amour pour sa soeur avaient été le scandale et l'offense du Tasse envers lui, aurait-il permis au poëte de revenir auprès de cette même soeur, et de renouveler publiquement l'offense dont il avait à se plaindre? Il faudrait supposer Alphonse plus insensé que sa victime! Ces suppositions n'ont aucune base réellement historique. La vérité est moins poétique et plus nette; mais elle est la vérité; il faut la dire, dût-elle renverser les hypothèses entièrement chimériques bâties par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour Léonora. C'est peu connaître l'Italie et les moeurs de ses cours voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie, et une princesse libre de sa main et de son coeur, chérie de son frère, honorée de toute la cour, eût été un crime si monstrueux et si irrémissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les sentiments de sa soeur une si inquiète susceptibilité, comment aurait-il rapproché depuis tant d'années le Tasse de Léonora? Comment aurait-il encouragé la familiarité littéraire et domestique entre ses deux soeurs et le poëte courtisan, ornement de sa cour? Comment, au commencement de la mélancolie du Tasse, aurait-il remis lui-même le malade aux soins de Léonora, son amie, dans la solitude de la maison de plaisance qu'elle habitait pendant l'été? Comment la douce et tendre Léonora, devenue riche par l'héritage de sa mère, et confidente nécessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laissé son amant s'évader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment, enfin, instruite comme elle devait l'être des ressentiments de son frère, n'aurait-elle pas déconseillé à cet amant de revenir se livrer à la vengeance d'Alphonse?

Nous verrons, dans la suite du récit, que cette supposition, incompatible avec le caractère, la vertu, la situation de Léonora, n'a pas plus de réalité dans le caractère et dans la conduite du Tasse lui-même. D'un côté, une tendre admiration mêlée de pitié pour le génie d'un grand poëte, qui était en même temps le plus beau et le plus héroïque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une reconnaissance chevaleresque et poétique de l'autre côté pour une femme accomplie, que son rang et sa piété élevaient au-dessus des soupçons: voilà les seuls rapports que l'histoire sérieuse puisse constater entre Léonora et le Tasse. Nous sommes obligé d'ajouter que, si le Tasse eut des torts à se reprocher dans le cours de ses relations avec la belle et tendre Léonora, ce ne furent pas des torts de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-être d'ingratitude. Mais on ne peut accuser de rien un infortuné comme le Tasse et comme J.-J. Rousseau, dont l'imagination égare le coeur. Plût à Dieu que le crime du Tasse eût été l'excès d'amour pour Léonora! L'origine de cette démence en honorerait au moins les conséquences, et, au lieu de plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime dans son cachot!

XIV.

Le Tasse partit de Rome à cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse, Gualengo, et fut accueilli à Ferrare comme un convalescent revenu à la santé, et non comme un coupable rentré en grâce. On ne lui parla même pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour lettrée. On voit néanmoins dans ses lettres que cette faveur purement littéraire dont il jouissait à la cour commençait à offenser son ambition, et qu'il aspirait à des honneurs plus conformes à sa naissance et à son goût pour les armes et pour les affaires.

«Alphonse, écrit-il, semble vouloir me condamner à une existence oisive et efféminée; il me traite en fugitif du Parnasse, relégué dans les jardins d'Épicure.» Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de suivre les conseils des médecins qu'on lui impose, il se livre à quelques excès de table et de vin. «Sans égard, dit-il, pour ma santé et pour ma vie, j'ai volontairement aggravé mon mal par les excès d'une intempérance sans borne, de telle façon que ma mort pourrait en être la conséquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait, ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur; ensuite pour dompter mon corps, et par conformité à ce que j'ai lu dans certains philosophes grecs, que l'ivresse était quelquefois salutaire. J'ai pensé enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc que, si j'avais péché autrefois par trop d'ombrages et de défiance, je me livrais maintenant à lui avec un abandon sans réserve.»

Comment concilier cet aveu avec les aspirations éthérées et désintéressées d'une passion aussi exclusive et aussi immatérielle qu'un noble amour?

XV.

Cette ambition trompée du Tasse ne tarda pas à donner à ses paroles, d'abord respectueuses, le ton du reproche, et bientôt de l'invective contre la cour d'Alphonse. Ses amis lui conseillèrent de s'éloigner pour éviter le juste ressentiment du prince. Il fit un voyage à Mantoue, où il avait des parents et des amis de son père. Le jeune fils du duc de Mantoue le combla d'enthousiasme et de déférence; mais ce prince, encore enfant, ne pouvait puiser dans le trésor de son père. Le Tasse, dépourvu de ressources, fut obligé de vendre à des juifs de Mantoue le magnifique rubis qu'il avait reçu autrefois de la duchesse d'Urbin, soeur de Léonora. Cet argent lui servit à se rendre à Venise. L'égarement de sa raison y frappa tellement les indifférents, que l'ambassadeur de François de Médicis à Venise écrit, le 12 juillet 1578, à sa cour:

«Le Tasse est ici, agité d'esprit; et, bien qu'on ne puisse pas dire que son esprit soit complétement sain, cependant les symptômes qu'il manifeste sont plutôt ceux de la mélancolie que de la démence. Il demande à entrer, et même avec un modique traitement, à votre service; ses facultés poétiques ne sont nullement affectées; il compose une ode admirable pour Votre Altesse. Je vous supplie de m'écrire un mot de consolation que je puisse montrer à cet infortuné génie. Peut-être qu'un peu d'argent apaiserait cette guerre de pensées diverses qui troublent sa tête.»

Le Tasse n'attendit pas la réponse, et partit pour les États du duc d'Urbin, mari de Lucrézia d'Este. Le jeune duc d'Urbin avait indignement congédié sa femme Lucrézia, qu'il trouvait trop âgée pour lui, malgré ses talents et ses charmes. Il était malséant au Tasse, favori de Lucrézia, d'aller implorer la protection du mari qui la répudiait si cruellement. Il s'oublia néanmoins jusqu'à supplier ce prince d'être son asile et son port, comme il l'avait dit du duc de Ferrare.

«Je suis, lui dit-il, _votre créature_! J'en ferai profession le reste de ma vie, et je vous prie de me traiter comme tel; je vous donne tout droit et toute souveraineté sans réserve sur ma liberté; je baise votre main, et je vous jure que chacune des paroles que je viens d'écrire de ma main étaient auparavant écrites dans mon coeur!»

XVI.

Bientôt, aussi mécontent de son nouveau protecteur que du duc de Ferrare, il partit à pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre à la cour de Turin, où son poëme avait popularisé son nom.

Le récit qu'il fait de son voyage à travers le Piémont est digne de l'auteur de la pastorale héroïque de l'_Aminta_, et rappelle les voyages pédestres de J.-J. Rousseau à travers le Chablais, retracés avec tant de charme dans les Confessions.

«C'était la saison, dit le Tasse, où le vigneron est occupé à presser les grappes pour en faire ruisseler le vin, et où les arbres (enlacés de pampres dans ces plaines) sont déjà à moitié dépouillés de leurs fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre Novare et Verceil, commençant à m'apercevoir que le jour baissait, et que des nuages chargés de pluie s'abattaient des montagnes sur la plaine. Je pressai de l'éperon mon cheval, quand, ô surprise! j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon côté. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par deux lévriers pleins d'ardeur; comme il était fatigué, ils l'atteignirent bientôt, il expira presque à mes pieds. Au même instant vint un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, beau, élégant, mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha l'animal qu'ils avaient tué. Il le donna à un paysan qui le chargea sur son épaule et qui, sur un signe du jeune homme, s'éloigna d'un pas rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble étranger, où allez-vous, je vous prie? Je vais à Verceil, lui répondis-je, mais je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-être, reprit-il, mais la rivière qui coule devant la ville et qui sépare les frontières du Piémont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il serait dangereux de la passer. Je vous engage donc à accepter l'hospitalité pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce côté-ci de la rivière; vous y serez mieux que dans aucun autre voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec attention, et je crus découvrir en lui quelque chose d'extrêmement noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il fût à pied, que j'avais affaire à une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval à celui qui me l'avait loué et qui m'accompagnait, je dis au jeune homme que j'acceptais son offre, lors même que je pourrais continuer ma route. En conséquence je me plaçai derrière lui. J'irai devant, dit-il, non pas que je me croie supérieur à vous, mais c'est pour vous conduire. Plût à Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie aujourd'hui un si noble guide, me fût aussi favorable dans toutes les autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se retournait fréquemment et m'examinait de la tête aux pieds, comme pour deviner qui j'étais; sentant qu'il était convenable de satisfaire jusqu'à un certain point sa curiosité, je lui dis: C'est la première fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie traversé autrefois le Piémont, c'était par une autre route; mais je ne saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est très-beau et il est habité par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus longtemps son désir de savoir qui j'étais: Dites-moi, je vous prie, reprit-il, qui vous êtes, quelle est votre patrie, et quel est le hasard qui vous amène dans ces contrées. Je suis né, répliquai-je, d'une mère napolitaine, et à Naples, ville célèbre d'Italie; mon père était de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son obscurité que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je fuis la persécution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les États d'un prince juste, magnanime et affable. Après avoir parlé ainsi, il n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas me faire connaître. Après avoir marché environ cinq cents pas, nous arrivâmes au bord de la rivière la Sezia; elle s'élançait avec la rapidité d'une flèche décochée par un Parthe; elle avait tellement grossi qu'elle submergeait ses bords. Là, j'appris de quelques paysans que le batelier ne voulait pas quitter la rive opposée et qu'il avait refusé de passer des cavaliers français, bien qu'ils lui eussent offert une belle récompense. La nécessité, dis-je alors en me tournant du côté du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais également acceptée si j'avais eu à choisir. J'aurais mieux aimé, reprit-il, devoir cette faveur à votre volonté qu'à la fortune; mais enfin, quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalité. Telle était la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en plus convaincu qu'il était d'une noble extraction, et que son esprit était à la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontré un pareil hôte, je lui dis que je serais charmé de profiter de son offre le plus tôt possible; à ces mots, il me montra sa maison. Elle était peu éloignée du bord de la rivière: c'était un bâtiment neuf, à plusieurs étages; sur le devant s'étendait une pelouse plantée d'arbres; de chaque côté de la porte il y avait un escalier de vingt-cinq belles marches. À l'entrée était un salon assez grand et presque carré; deux portes à droite et deux portes à gauche conduisaient à différents appartements; la même disposition était répétée dans les autres étages. Vis-à-vis de la porte par laquelle nous étions entrés, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle régnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au delà un grand jardin planté d'arbres à fruits; il était admirablement dessiné et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon étaient tapissés en cuir doré; le reste de l'ameublement annonçait une grande recherche; au milieu était une table couverte de vases de porcelaine blancs comme la neige, pleins des fruits les plus variés et les plus beaux. Cette habitation, dis-je, est extrêmement commode et élégante, et doit certainement être occupée par un grand seigneur qui n'a laissé rien à désirer dans cette retraite champêtre; on y trouvait, au centre des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je, vous en êtes peut-être le maître? Non, répondit-il, elle appartient à mon père; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à la campagne, cependant il n'est pas tout à fait étranger aux habitudes du monde et des cours; il a un frère qui est depuis longtemps à la cour du pape; il est l'ami du cardinal Vercelli, dont le rare mérite est en grande estime dans ce pays.

«Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, répondis-je, où ce bon cardinal est connu, n'est-il pas estimé? Tandis que nous étions ainsi à converser vint un jeune homme, moins âgé que l'autre, mais non moins beau, qui nous dit que son père était rentré, et, en effet, il arriva aussitôt suivi d'un valet à pied et d'un autre à cheval. C'était un homme d'un âge très-mûr, plus près de soixante ans que de cinquante; il avait l'air tout à la fois bienveillant et vénérable; la blancheur de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter à son âge, augmentait la dignité de sa personne. M'avançant alors vers ce bon père de famille, je le saluai avec le respect dû à ses années et à son extérieur. Il se tourna du côté de son fils aîné et lui dit d'un air gracieux: D'où nous vient cet hôte? je ne me rappelle pas de l'avoir vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, répondit le jeune homme, et il va à Turin. Au même instant, s'approchant de son père, il lui parla à voix basse. Celui-ci cessa aussitôt ses questions, et dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison où l'on aime à honorer et à secourir les étrangers. Je le remerciai de sa courtoisie. Plaise à Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour reconnaître cette généreuse hospitalité! Pendant ce temps un domestique ayant apporté de l'eau, nous nous lavâmes les mains, et nous nous mîmes à table. En ma qualité d'étranger on m'avait réservé la place d'honneur. À la fin du souper on servit des melons et d'autres fruits en abondance.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

XCIIIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE.

(TROISIÈME PARTIE.)

I.

Le Tasse, après avoir énuméré les plats, raconte comment son hôte vénérable vint à parler de ces fruits et des autres mets, produits de sa basse-cour. Passant d'un sujet à un autre, il s'étendit sur l'économie domestique et particulièrement sur l'agriculture. Notre poëte traita lui-même ces divers sujets avec une grande supériorité; mais, lorsqu'il eut parlé en termes sublimes et un peu mystérieux de la création du monde et des mouvements du soleil, il nous raconte que son hôte se mit à l'examiner avec une plus grande attention, et dit, après un moment de silence, qu'il voyait bien qu'il avait donné l'hospitalité à un personnage plus illustre qu'il ne l'avait d'abord supposé, et que peut-être c'était celui dont on s'entretenait vaguement dans le pays, qui, étant tombé dans l'infortune par suite de quelque faiblesse, était aussi digne, par la nature de sa faute, du pardon des hommes, qu'il était digne de leur admiration par son génie.

II.

Cette aventure fit, malgré sa simplicité, une vive et douce impression sur le Tasse. Le moindre poids soulevé du coeur oppressé lui rend l'élasticité et la vie; le Tasse se complut à célébrer depuis cette hospitalité du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du _Père de famille_. On ne peut guère douter que l'épisode d'Herminie chez le jardinier, dans la _Jérusalem_, ne soit une réminiscence de cette soirée chez l'hôte champêtre. On sent que le poëte retouchait sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de nouveaux détails.

Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume flétri par la route, son dénûment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui firent refuser l'entrée par les gardes; il fut contraint à traverser de nouveau le Pô et à aller, suivant son habitude, demander un asile pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situé au sommet d'une des collines escarpées qui bordent le fleuve et dominent de très-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un poëte pût imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastères de Monte-Oliveto à Naples et de Saint-Onufrio à Rome, qui donnèrent plus tard au poëte, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre l'éternel asile de son tombeau.

Le Tasse, à son réveil, alla entendre la messe dans la chapelle des capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes en apparence abandonnés du sort, et qui ressemblent à un sourire dans les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de la clochette qui appelait les paysans à la messe. Il reconnut le Tasse, qu'il avait vu et cultivé à Ferrare, dans l'étranger agenouillé au pied d'une colonne. Il l'attendit à la porte de l'église, l'accueillit comme la gloire errante et méconnue de l'Italie, répondit de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis Philippe d'Este.

Le marquis d'Este, oncle de Léonora, avait épousé une princesse de la maison de Savoie; il s'était établi à Turin, où il commandait la cavalerie de l'armée. Il reçut chez lui le Tasse comme un serviteur de la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le poëte qui portait avec lui l'illustration et l'immortalité; il le conjura de s'attacher à lui et lui offrit un traitement et des distinctions analogues à la situation qu'il occupait à la cour d'Alphonse.

«Sachez, illustrissime seigneur, écrit le Tasse au cardinal Albano, à Rome, que je suis à Turin, à la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un désir infini de m'attacher à cause de ma dépendance de son illustre famille et de mon affection pour son beau-frère; il désire aussi me prendre à son service; mais telle est l'instabilité de mon caractère et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paraître stable, à moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne peux garantir moi-même. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le poids de son autorité sur moi, puisse fixer les irrésolutions de mon esprit, dans le cas où il chancellerait par inconstance ou par folie.

«Par les os de mon père, qui vous servit avec tant de fidélité, établissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon côté, que, bien que mon infirmité puisse me rendre coupable de quelque mobilité de résolution, cependant, ni pour aucune fantaisie d'imagination, ni pour la mort même, je ne me laisserai entraîner à une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que je serai désormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montré jusqu'ici plein d'ombrages et de soupçons!»

Quand on considère que ces aveux de sa propre inconstance, de sa propre folie et de sa propre injustice, sont écrits par le Tasse à son protecteur le plus intime et le plus bienveillant à Rome; qu'ils sont écrits de Turin, où le Tasse était à l'abri de toute influence et de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle passion la faveur de s'éloigner à jamais du séjour de ce prince, peut-on considérer sa démence comme une calomnie d'Alphonse, et sa passion persévérante pour Léonora comme le mobile et la cause de ses infortunes?

III.

La réponse véritablement paternelle du cardinal Albano à cette lettre est un modèle de charité samaritaine; elle ne confirme que trop les accusations que le Tasse portait contre lui-même; la voici. Si la première mouille les yeux de pitié, la seconde les mouille d'admiration; il est impossible de n'être pas aussi convaincu qu'attendri en lisant ces touchantes paroles:

«Illustre seigneur!

«Vous ne pourriez avoir trouvé une meilleure méthode pour obtenir votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos amis, que de confesser vos torts et de détruire vous-même, dans tous les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prétendues persécutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre erreur, et que cela vous soit une leçon pour l'avenir! Et cela sera ainsi, je l'espère, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a personne au monde qui vous persécute ou qui songe seulement à vous nuire ou à vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et désire ardemment que vous viviez....