Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 5

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Ces symptômes s'accrurent dans l'été suivant jusqu'au délire: il imagina que ses persécuteurs invisibles l'avaient dénoncé à l'inquisition pour quelques irrégularités poétiques de foi, ou pour quelques allusions aux fables mythologiques semées, à son insu, dans ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses soeurs poussèrent la condescendance à ses craintes imaginaires jusqu'à lui faire écrire, par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son poëme par les théologiens, et qu'on l'absolvait à jamais de toute faute et de toute peine encourue devant l'Église.

Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxiétés persistèrent et troublèrent jusqu'à la fureur sa raison. Un soir, dans l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard du fourreau et le lança contre un des serviteurs de la duchesse, dans lequel il crut reconnaître un traître ou un ennemi. On s'empara de lui et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte d'insanité dans la correspondance de Maffio Veniero, Vénitien résidant alors à Ferrare, et qui était chargé d'écrire à la cour des Médicis les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse eût été gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Médicis n'aurait pas disculpé le duc de Ferrare de cette impiété envers le génie.

«Le Tasse a été renfermé hier, écrit Veniero, pour avoir, dans la chambre de la duchesse d'Urbin, lancé un poignard à un des serviteurs de la princesse; _mais il a été enfermé plutôt à cause de sa maladie, et dans l'intérêt de sa guérison, que pour le punir_. Le poëte persévère à se croire criminel du crime d'hérésie et à s'imaginer qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces désordres de son esprit viennent de quelques humeurs mélancoliques qui pèsent sur le coeur et sur le cerveau. L'événement d'ailleurs est bien déplorable, soit que l'on considère son génie ou sa bonté.»

Que peuvent répondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este, dans cette circonstance, à une preuve aussi authentique de leur innocence, écrite sur place aux ennemis de cette maison par l'ambassadeur de ces ennemis?

IX.

Le Tasse, revenu à son bon sens, écrivit à Alphonse pour le prier de lui rendre la liberté. L'écuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et admirateur du poëte, remit lui-même la supplique et la réponse. Alphonse chargea l'écuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer que sa détention n'était que temporaire et curative. Peu de jours après, Alphonse vint en effet ouvrir lui-même la porte au poëte, et, pour hâter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de médecins, dans son délicieux palais d'été de Bello Sguardo. Le Tasse reconnaît lui-même plus tard, dans deux passages de ses oeuvres, écrits hors des États de Ferrare (huitième et dixième volume de ses lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra l'affection «non d'un maître, mais d'un frère et d'un père.»

La paix, la solitude, l'amitié, ne suffirent pas à apaiser son imagination inquiète à Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se fût craint lui-même, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastère des Franciscains de Ferrare. Le duc répondit à la supplique que le Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son congé et son agrément, qu'il ne s'opposait nullement à ce que le malade fût remis aux pères franciscains, si ces religieux consentaient à le recevoir et à répondre de sa santé par leurs soins; il ajoute que, dans le cas contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au palais de Ferrare, où il serait servi et soigné comme auparavant par deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'écuyer, ami du Tasse, au grand-duc, à cette époque, disent que l'état de l'esprit du poëte était plus affligeant que jamais, et qu'il «fatiguait ses confesseurs par des _montagnes de folies_, débitées comme des accusations contre lui-même.»

X.

Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement à recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'âme, des cloîtres. «Je suis tellement satisfait des pères, écrit-il lui-même au duc Alphonse, qu'aussitôt que ma santé sera rétablie, je suis invariablement décidé à demander à Votre Altesse la permission de me faire _frate_ franciscain.»

Ce charme dura peu; à peine enfermé dans le couvent, il se persuada que l'absolution qu'il avait reçue de ses hérésies imaginaires par l'inquisition, n'était pas valable; et il adressa une supplique aux cardinaux et au pape, à Rome, pour obtenir d'eux la ratification de sa sécurité. Cette supplique attesterait seule sa démence; elle est aux archives de Modène.

«Votre Seigneurie,» dit-il en s'adressant à Scipion Gonzague, son intercesseur à Rome, «comprendra la situation dans laquelle je me trouve..... Suis-je tout à fait fou ou seulement malade d'esprit?..... Je suis trop cruellement tourmenté..... Je ne vois qu'une manière de me rendre la paix de l'âme et de tranquilliser mes pensées..... Et je conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amitié qui exista entre nous, par la grande affection qu'elle me porte et par sa charité chrétienne, d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la même franchise qu'Elle m'a toujours montrée; présentez ma supplique au cardinal de Pise ou à tout autre cardinal attaché à l'inquisition, et ne vous laissez dissuader par personne de présenter ma supplique, sous prétexte que je ne suis pas en parfaite santé d'esprit..... Mais présentez ma supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence, toute votre autorité à Rome!..... Travaillez de tous vos efforts à ce que Monseigneur le duc découvre la vérité, puisque, depuis le commencement de cette affaire, je puis lui révéler bien des choses et reconnaître mes fautes et me soumettre au traitement des médecins!..... Telle est ma détresse, que je n'ai que vous au monde à qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux cardinaux sera présentée, je vivrai enfin en paix!» Le reste de la lettre est un désordre si inextricable de mots et de pensées, qu'elle devient complétement inintelligible; elle se termine par une invocation à Scipion de veiller à la sûreté du Tasse, et de faire intervenir le cardinal de Médicis pour obtenir qu'on lui rende la liberté.

On reconnaît avec douleur, dans cette incohérence d'idées absurdes et d'expressions tronquées, tous les symptômes d'un égarement d'esprit trop réel.

«Je confesse mes fautes, écrit-il à la même date au duc de Ferrare, j'avoue que je suis atteint de mélancolie; mais Votre Altesse est trompée, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; ô grand prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans résistance à tous les remèdes! Car je suis fou, mais pas cependant si fou qu'on le pense.»

Les chaleurs de l'été de 1577 accrurent tellement ses dispositions maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupéfiante dont J.-J. Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amitié de Hume lui avait procuré en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il eût été poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait d'autre prison à cette époque que ses propres appartements dans le palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite était facile. Tout porte à croire qu'elle fut favorisée par la tendre pitié de Léonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'à faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer aussi qu'Alphonse lui-même ne s'opposa pas sérieusement à une évasion qui le délivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'être le geôlier du génie. L'indifférence que ce prince montra bientôt après à l'éloignement ou au retour du poëte confirme cette supposition; rien jusqu'à cette époque ne révéla que de l'affection et de la pitié dans le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la sollicitude changea de caractère, et qu'une aigreur cruelle parut succéder dans ce prince à la pitié.

XI.

Quoi qu'il en soit de cette tolérance ou de cette connivence probable de la cour de Ferrare à la fuite du malade, le Tasse, sous l'empire des terreurs du fer, du poison, de la damnation, qui obsédaient son imagination, s'évada de ses appartements dans la nuit du 30 juillet 1579, et seul, à pied, sans argent, fuyant les chemins fréquentés, s'enfonça dans les gorges des Apennins. Tout porte à croire aussi qu'il ne fut point poursuivi dans sa fuite, car la beauté de ses traits, l'égarement de sa physionomie, l'élégance de son costume, ne pouvaient manquer de signaler son passage et de révéler ses traces aux poursuites du duc de Ferrare. Toute la prudence du poëte se borna à éviter les grandes villes, telles que Bologne, Florence, Rome, qui se trouvaient sur sa route, à suivre les chemins les moins frayés et à ne demander l'hospitalité que dans les hameaux ou dans les chaumières. Cette fuite du Tasse, de cette cour qui avait élevé sa fortune jusqu'à l'amour d'une princesse, vers ce village de Sorrente, où il espérait retrouver l'obscurité et la paix de son berceau, égale en poésie et en pathétique les plus touchantes imaginations de son poëme.

Il y a au fond du coeur des hommes nés sensibles une passion ou une maladie de plus que dans les autres hommes: c'est la passion ou la maladie des lieux qui les ont vus naître et dont le nom, le site, le ciel, les montagnes, les mers, les arbres, les images, évoqués tout à coup par un puissant souvenir, se lèvent devant leur imagination avec une telle réalité et une telle attraction du coeur, qu'il faut mourir ou les revoir. C'est une sorte de mirage moral qui suscite des horizons de verdure, de fontaines et de lacs de l'aridité du désert; c'est le coup qui frappe au coeur le soldat du Tyrol ou de l'Helvétie, quand il entend, à mille lieues de son pays, une note du chant du pasteur des Alpes rassemblant ses troupeaux, et qui le fait languir et se consumer de désir, jusqu'à ce qu'il ait respiré de nouveau une haleine de sa première patrie; c'est cette nostalgie, véritable démence du souvenir, surajoutée à une autre démence, qui dirigeait instinctivement et comme à son insu le Tasse vers le royaume de Naples. Comme tous les malheureux et comme tous les malades, il espérait changer de fortune et de santé en changeant de lieux; il ne pouvait croire qu'il ne retrouverait pas le bonheur de ses premières années et le repos de coeur et d'esprit dans le site où il les avait laissés en quittant Sorrente; il y revoyait son père, sa mère, sa soeur; il savait que ce père, exilé par ses ennemis, reposait, dans une tombe d'emprunt, sur la rive fangeuse du Pô; il savait que Porcia, sa mère, ensevelie dans ses larmes, dormait sous les froides dalles du couvent de San-Sisto; mais il lui restait une soeur chérie, mariée à un pauvre gentilhomme de Sorrente, et qui habitait avec ses enfants la maison et le jardin où il avait lui-même reçu le jour. C'est vers Sorrente qu'il s'avançait comme à tâtons dans sa lente marche; c'est là qu'il retrouvait d'avance, en imagination, sa liberté, sa raison, sa santé, ses tendresses de famille. Son imagination ne le trompait pas dans ce doux rêve; il y aurait retrouvé tout cela s'il avait pu se retrouver lui-même.

Voilà ce que j'ai éprouvé moi-même quand j'ai été obligé de vendre la maison de mon père, à Milly, pour payer mes créanciers.

XII.

Cette soeur du Tasse, Cornélia, objet, comme on l'a vu, de tant de sollicitude de son père et de son frère, avait été mariée malgré eux, par ses oncles avides, à un gentilhomme de Sorrente, nommé Mazio Sersale, qui l'aimait, à condition qu'il ne réclamerait jamais la fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de Bernardo Tasso. Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce mariage; la jeune et belle Cornélia était devenue une grave et tendre mère de famille; elle avait perdu son mari; elle continuait à vivre seule et dans une médiocrité presque indigente dans sa maison à Sorrente, sans autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses pères. Elle ne savait presque rien de son père et de son frère, si ce n'est que l'un était mort, et que l'autre était devenu un chevalier et un poëte de renom à la cour de la maison d'Este, à Ferrare. Elle espérait que ce frère, si chéri d'elle dans son enfance, protégerait un jour de sa fortune et de son crédit ses petits enfants. Un bruit vague de disgrâce et de revers était cependant venu jusqu'à elle, par les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui correspondaient avec leurs frères de Ferrare; et ces revers, loin d'attiédir ses tendresses pour ce frère absent, n'avaient fait qu'y ajouter la sollicitude et la pitié.

Cependant le Tasse, ayant laissé Rome et la mer sur sa droite, s'était enfoncé dans les vallées des Abruzzes. C'est une chaîne abrupte et boisée de montagnes habitées par des pasteurs; elles s'avancent comme un long cap entre le golfe de Gaëte, le golfe de Naples et le golfe de Salerne, à peine séparé de Sorrente par un haut promontoire, en approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gaëte et de Naples. Le Tasse, soit qu'il craignît d'être reconnu par des émissaires du duc de Ferrare lancés à sa poursuite, soit plutôt que, par suite de sa maladie mentale, il voulût éprouver sa soeur elle-même avant de se découvrir à elle, changea ses habits de gentilhomme, usés et déchirés par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est dans ce costume, que sa barbe négligée et son teint hâlé par le soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva enfin quelques jours après à la porte de sa soeur.

Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-même par la bouche de son ami, le marquis Manso, à qui il raconta depuis la scène véritablement homérique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur.

«Étant entré dans le village et dans la maison de sa soeur, il la trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle était maintenant veuve, et ses deux fils en bas âge n'étaient pas en ce moment à la maison. Ayant été introduit auprès d'elle, il s'annonça comme un messager chargé de lui apporter des lettres et des nouvelles de son frère. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient que Torquato courait des dangers extrêmes pour sa vie, à moins qu'il ne fût sauvé par l'assistance de sa soeur, à laquelle il demandait quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant besoin. Il s'en référait pour les détails aux explications que le messager donnerait de vive voix à Cornélia.

«Consternée et terrifiée par cette lecture, Cornélia, après avoir fait rafraîchir le faux berger, couvert de sueur et de poussière, se hâta de lui demander les explications annoncées par la lettre de son frère. Le Tasse, exagérant dans ce récit les périls imaginaires auxquels il se croyait exposé, raconta une histoire si vraisemblable, en termes si pathétiques, que sa soeur s'évanouit de terreur et de tendresse en l'écoutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour lui, et se reprochant à lui-même une feinte qui avait causé tant d'angoisses à Cornélia, il commença à la rassurer avec de meilleures paroles, et il finit par se découvrir à elle pour ce qu'il était, mais peu à peu, néanmoins, et par degrés, de peur que la surprise et la joie, succédant sans préparation à tant de douleur, ne lui causassent un autre évanouissement qui, cette fois, pourrait être mortel.

«Lorsque la tendre Cornélia fut instruite et tranquillisée, et qu'elle eut pleinement entendu de la bouche de son frère les causes de sa fuite et de son déguisement, elle résolut de le retenir secrètement dans sa maison, sans révéler le mystère qu'à ses deux enfants et à ses plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'étranger était un cousin venu de Bergame à Naples pour quelques affaires, et qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques semaines ses parents de Sorrente.»

L'aspect des lieux où il avait respiré la première fleur de la vie, la tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la famille éteinte ou dispersée, celle de ses deux neveux à qui la mère avait inculqué l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand et si malheureux; cette hospitalité si sûre et si chaude, reçue dans ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'âme même de cette soeur, avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet qu'il avait rêvé. Il avait dépouillé le vieil homme à chacun de ses pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses fraîches années. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer, achevaient le prodige; l'imagination se guérissait par les belles et douces images de ce délicieux séjour.

«Le Tasse étant maintenant rendu à une complète sécurité,» dit son confident le plus intime de cette période de sa vie, le marquis Manso, «passa le reste de l'été dans la maison de sa soeur. On peut se figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et jouissant d'un bien-être qu'il n'avait jamais goûté que dans ses souvenirs et à une époque où son jeune âge l'empêchait de l'apprécier comme aujourd'hui. La beauté et la variété de ce site enchanté complétaient sa joie. La contrée était délicieuse en toutes saisons et favorable aux méditations de l'esprit, mais particulièrement riche en fraîcheur et en douceur d'atmosphère, pendant ces étés où des chaleurs excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-être à Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui lèchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle des brises du large, de la fraîcheur et de la limpidité des ruisseaux qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines et qui serpentent dans les vallées. Ajoutez-y la fertilité de ce vaste plateau, la sérénité de l'air, le calme habituel des flots endormis dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de variété pour la table de l'homme; et, certainement, quand on considère la réunion de tant de beautés et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit sont forcés de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux jardin, tracé par la nature avec une admirable prodigalité de soins, et perfectionné par l'art avec une diligente assiduité de travail. Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de ce séjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux, étaient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient, depuis leur enfance, les signes de cette bonté de caractère et de cette grâce de manières qui les ont rendus depuis chers à tous les proches et à tous leurs compatriotes.»

XIII.

«Cornélia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa tendresse le frère qui lui était rendu, voulut affermir encore sa convalescence par les soins des plus habiles médecins de Salerne et de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes de l'art appliquaient au soulagement de la mélancolie, traitement conforme à celui qu'il avait suivi à Ferrare, mais secondé ici par l'air natal, la sécurité, la sollicitude d'une soeur.»

La force revint avec la santé; mais l'inquiétude d'esprit revint avec la force. À peine le Tasse fut-il rentré dans la pleine possession de son intelligence, qu'il commença à se fatiguer de ce repos, cherché si loin et à travers tant d'aventures. La privation de ses livres, laissés à Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renommée qui s'amortissait dans la solitude à Sorrente; la monotonie de la maison rustique de sa soeur; la société douce, mais stérile, de ses deux neveux, dont l'enfance ne s'élevait pas assez haut pour lui dans la sphère de la poésie et de la philosophie qu'il habitait à la cour de Ferrare; peut-être même l'absence de ces agitations de l'esprit qui fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardèrent pas à lui faire désirer un autre séjour. Il est juste d'ajouter à cette inconstance du poëte le sentiment délicat de la gêne que sa présence imposait à une soeur dont l'indigence suffisait à peine à la nourriture de ses deux fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du Tasse à un de ses amis:

«Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre écrite par ma soeur, son extrême pauvreté, et la nécessité où je suis de venir à son aide, et comment, dans un si excessif dénûment, moi-même j'ai été obligé cependant de lui donner quelque assistance.»

Tous ces motifs, et peut-être aussi le remords d'avoir attristé le coeur de sa constante protectrice Léonora, dont la tendresse survivait à ses propres inconstances, retournèrent ses pensées vers Ferrare. Il écrivit, à l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc, à la duchesse d'Urbin, à Léonora. Léonora seule lui répondit, avec l'accent découragé d'une tendresse qui n'espère plus de retour, mais qui n'abandonne pas même celui dont elle désespère.

Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquiéta de nouveau le Tasse sur la réception qui l'attendait à cette cour. Il voulut se prémunir contre le ressentiment d'Alphonse en intéressant à sa cause les deux ambassadeurs de ce prince résidant à Rome. Ces ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercédèrent pour lui auprès du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur protégé l'autorisation de retourner à cette même cour d'où il s'était évadé si peu de mois auparavant. Ils assurèrent que, bien que sa guérison ne fût pas complète, on pouvait espérer que son repentir et sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses protecteurs.

Alphonse répondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que nous possédons, et qui prouve assez que le séquestre mis sur les papiers et sur les poésies du Tasse à Ferrare, n'avait d'autre objet que d'en prévenir la destruction par les mains d'un insensé, dans un de ses accès de mélancolie.

«J'ai tardé à répondre, dit Alphonse au cardinal Albano, à la lettre que vous m'avez écrite concernant Torquato, parce que je désirais vous envoyer ses manuscrits en même temps que ma réponse. Une très-grave indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empêché jusqu'ici de les recueillir tous, car un certain nombre de ces écrits sont entre les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les rassembler, et ils seront bientôt en ordre; je vous le fais savoir, et je désire que vous le fassiez savoir à la soeur du Tasse, parce que cette dame a écrit, à moi et à ma soeur, sur cet objet; ils seront remis aussitôt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse lui-même; et, de plus, on aura pour lui les plus grands égards et les plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...»

Le Tasse, malgré les conseils du cardinal Albano, qui s'efforçait de le retenir à Rome, était impatient de retourner à Ferrare; le duc finit par y consentir.

«En ce qui touche Torquato,» écrivit le duc, le 22 mai 1578, à son ambassadeur à Rome, «mon intention est que vous lui disiez qu'il est libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers nous, nous serons nous-mêmes satisfaits de le recevoir. Il sera préalablement nécessaire cependant de constater qu'il a été réellement affligé de mélancolie, et que ces soupçons de malice et de prétendues persécutions qu'il a semés contre nous en Italie, n'ont pas d'autre origine que cette humeur mélancolique; en preuve de ceci est cette accusation absurde qu'il nous a imputée d'avoir eu l'intention de le mettre à mort, quoique nous l'ayons toujours caressé et traité avec la plus extrême faveur; il m'eût été bien facile d'exécuter ce sinistre projet, si j'avais eu jamais la démence de le concevoir.