Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 4
Alphonse, à son retour de Rome, fit représenter l'_Aminta_ au printemps de 1573 dans ses jardins de Bello Sguardo; le succès de cette tragédie pastorale fut immense et universel. L'Italie retentit du nom de l'auteur, son succès créa un genre de composition littéraire dans l'Europe lettrée. Le _Pastor fido_, de Guarini, fut peu de temps après la plus heureuse imitation de l'_Aminta_ du Tasse; mais le Tasse lui-même ne parut pas attacher à cette oeuvre de sa jeunesse l'importance qui s'y attacha dans le goût du temps; il aspirait avant tout à la gloire épique, ce sommet de l'art selon son siècle; il ne voulut pas donner la mesure de son génie dans un monument inférieur à l'épopée. Il refusa de laisser imprimer l'_Aminta_: sa seule édition était dans la mémoire de Léonora, pour qui il avait écrit ce drame de naïf amour. Ce ne fut que pendant sa captivité dans l'hospice de Sainte-Anne qu'une copie de l'_Aminta_, dérobée par un des spectateurs de cette pastorale, tomba entre les mains des _Aldes_, célèbres imprimeurs de Venise, qui la répandirent par leurs presses dans toute l'Europe. Ce ne fut qu'alors aussi qu'on remarqua dans quelques vers de l'_Aminta_ une sorte de pressentiment secret et prophétique de l'état mental du poëte, qui semblait décrire les premiers symptômes de sa mélancolie.
«Ah! tu ne sais pas ce que Tircis m'écrivait, quand, dans le délire de sa passion pour moi, il errait en forcené à travers les forêts, et qu'il excitait tout à la fois la dérision et la pitié des pasteurs et des nymphes! Non pas que ce qu'il écrivait portât les signes de la démence, bien que ses actes fussent déjà souvent d'un insensé!...»
IV.
Le succès prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc régnant, la bienveillance voilée, mais persévérante, de Léonora, éveillèrent la jalousie des poëtes, des courtisans, et même des ministres à la cour de Ferrare, contre un jeune étranger que la naissance, la beauté, le génie, l'amour peut-être, pouvaient élever au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces vanités et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-même; son imagination lui fit soupçonner l'inimitié dans tous les coeurs, une embûche à tous ses pas. C'est le premier symptôme de cette mélancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la démence, mais qui n'est plus la raison.
On accuse la fortune d'être hostile aux grands génies littéraires, poétiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de l'esprit soit une hostilité ou une malédiction de la fortune; nous conviendrons plutôt que les grandes imaginations, quand elles ne sont pas en équilibre parfait avec les autres facultés du bon sens et du raisonnement, portent leur malheur en elles-mêmes. Tout ce qui est excessif est défaut; tout ce qui n'est pas harmonie est désordre dans notre organisation. Cette sensibilité exquise, qui est la première condition de toute supériorité dans les beaux-arts, est aussi le tourment de ceux qui la possèdent. Un philosophe anglais a remarqué avec une admirable justesse que «si la nature douait un être d'une faculté de sentir et de penser trop supérieure à la faculté de sentir et de penser du commun des hommes, cet être en apparence privilégié ne pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortuné de tous les êtres. Avec des sens plus délicats, plus impressionnables, plus raffinés; avec des sensations plus vives et plus pénétrantes; avec un goût plus délicat, que tous les objets dont il est entouré blesseraient ou ne pourraient satisfaire; obligé de vivre toujours dans une sphère qui répugnerait à la perfection de ses organes, il vivrait de souffrance, ou périrait de désir.»
Or, si cette impossibilité de vivre est absolue pour un être qui serait complétement supérieur à la généralité des hommes, cette difficulté de vivre heureux est relative dans les êtres doués seulement d'une sensibilité supérieure de quelques degrés à celle de leurs semblables. Les hommes à puissante imagination, tels que le Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supériorité. Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prétendre; beaucoup penser, c'est beaucoup souffrir; être grand, c'est être disproportionné dans un monde de médiocrités ou de petitesses; être disproportionné, c'est être déplacé; être déplacé, c'est créer autour de soi des inimitiés, c'est éprouver soi-même une inimitié involontaire et générale contre tous ceux qui ne vous cèdent pas la place aussi vaste que la demandent vos facultés supérieures. Telle est la loi des êtres qui sont jetés dans le monde avec une prodigalité de nature trop disproportionnée au moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne le sont pas assez; ils sont à plaindre, parce qu'une seule de leurs facultés est excessive, et que les autres facultés correspondantes sont inférieures. S'il y avait égalité, équilibre, harmonie entre toutes leurs facultés; si la sensibilité était contre-balancée par la raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens, la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes, et leur supériorité spéciale, qui fait leur malheur, se changerait en une supériorité universelle qui ferait la gloire de l'humanité.
Tels furent les véritables grands hommes dans l'antiquité et dans tous les temps, les Homère, les Aristote, les Socrate, les Cicéron, les Solon, les Virgile, les Raphaël, les Michel-Ange, les Shakespeare, les Racine, les Fénelon, les poëtes, philosophes, législateurs, hommes d'État, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose était en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de préférence aux autres hommes; ils n'accusèrent point le sort d'une partialité exceptionnelle; ils furent plus grands sans être plus misérables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que cette même supériorité pondérée d'intelligence, qui leur servit à créer leurs oeuvres, leur servit aussi à affronter, à supporter ou à vaincre les difficultés de la vie. Ils furent carrés égaux sur leurs quatre faces, offrant la même étendue d'imagination, de raison, de force et de résistance à la vie. S'ils n'eussent été grands que d'un seul côté, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau; et le monde inintelligent aurait accusé leur mauvaise fortune: c'est leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un préjugé puéril met les poëtes en suspicion de démence; ce préjugé est né assez naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prédomine exclusivement dans les poëtes, et que cette prédominance de l'imagination seule les prédispose à l'égarement d'esprit. Cela est vrai des mauvais poëtes, qui n'ont pas cultivé leur raison à l'égal de leur imagination; cela est souverainement faux des bons poëtes, qui sont la raison transcendante et créatrice, vivifiée et colorée par l'imagination, l'harmonie suprême de l'intelligence, et qui sont par cela même les plus raisonnables des hommes.
Dans le Tasse, la sensibilité et l'imagination seules étaient supérieures; la raison, qui ne manquait pas à sa poésie, manquait à sa vie; l'intelligence était saine, le caractère était égaré; sa mélancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait sa raison.
Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destinée.
V.
La duchesse d'Urbin, soeur compatissante de Léonora, informée par elle des tristesses et des langueurs du Tasse, l'invita à venir passer quelques mois de l'été auprès d'elle, dans son palais de délices de _Castel Durante_, près de Pezaro. Ce site avait été, dès son enfance, propice au Tasse; il y vit représenter l'_Aminta_ avec les mêmes applaudissements qu'à Ferrare; il y composa en l'honneur de Lucrézia, toujours belle dans sa maturité, ce fameux sonnet de la rose, devenu depuis le proverbe poétique et consolateur des beautés dont la fleur survit à leur printemps:
«Dans l'âpre primeur de tes années, dit le poëte à Lucrézia, tu ressemblais à la rose purpurine qui n'ouvre encore son sein ni aux tièdes rayons ni à la fraîche aurore, mais qui, pudique et virginale, s'enveloppe de son vert feuillage; ou plutôt (car une chose mortelle ne peut souffrir la comparaison avec toi) tu étais pareille à l'aube céleste qui, brillante et humide dans un ciel serein, emperle de ses pleurs les campagnes et embaume les collines de ses senteurs; et maintenant les années moins vertes de ta vie ne t'ont rien enlevé de tes charmes; et bien qu'indifférente et négligée dans ta parure, aucune beauté puissante, parée de ses plus riches atours, ne peut s'égaler à toi: ainsi plus resplendissante est la fleur à l'heure où elle déplie ses feuilles odorantes; ainsi le soleil, à la moitié de son cours, étincelle de plus d'éclat et brûle de plus de flamme qu'à son premier matin.»
Le duc et la duchesse d'Urbin, sachant que les grâces faites au Tasse étaient les plus douces flatteries au coeur de Léonora, lui firent présent d'un anneau orné d'un magnifique rubis, qu'il vendit plus tard à Mantoue comme sa dernière ressource contre la faim, pendant ses misères. Le Tasse revint à Ferrare avec le prince et la princesse, pour assister au second départ du cardinal Louis d'Este pour la France. Le départ de ce frère chéri coûta des larmes à Léonora; le Tasse s'efforça de la consoler dans ses vers, qui respirent une respectueuse compassion à ses peines.
VI.
Son poëme enfin terminé, en 1575, le poëte résolut, avant de le livrer à l'impression, d'aller encore une fois le soumettre à Rome à la révision et à la critique des premiers littérateurs de l'Italie. Soit mécontentement fondé du sort subalterne dans lequel Alphonse le laissait languir à la cour; soit inquiétude d'esprit, suite de sa mélancolie croissante; soit ingratitude envers Léonora dont l'amitié ne pouvait plus suffire à son orgueil, on voit, dans les lettres du Tasse de cette date, un dessein arrêté de quitter Ferrare après avoir payé sa dette à Alphonse en lui dédiant son épopée: «J'irai vivre à Rome, écrit-il, fût-ce dans l'indigence.» Il paraît, par sa correspondance inédite de cette date, que ce dessein d'abandonner la cour de Ferrare, dessein connu d'Alphonse par des lettres tombées dans ses mains, fit redouter à ce prince que le Tasse n'eût l'intention de passer au service des Médicis et de déshériter ainsi sa maison de la gloire d'avoir protégé les deux grands poëtes épiques de l'Italie: l'Arioste et l'auteur de la _Jérusalem délivrée_. Du jour où Alphonse soupçonna cette défection de son poëte favori, la conduite de ce prince envers le Tasse changea; la défiance et la froideur succédèrent à la familiarité. La maison d'Este et la maison de Médicis, bien que liées par des mariages et des traités, se disputaient entre elles non pas tant le sol que les hommes illustres de l'Italie. La gloire d'avoir donné un nouveau Virgile à l'Ausonie intéressait plus l'orgueil et la passion d'immortalité d'Alphonse, que la possession d'une province de plus annexée à ses États. L'ambition de ce siècle était littéraire, philosophique, artistique; la renaissance des lettres avait ennobli le coeur des princes et des peuples. Un peintre, un architecte, un sculpteur, un poëte faisait pencher la balance entre Rome, Florence, Ferrare, Naples, Milan; c'était le génie qui donnait la supériorité et la gloire. Le spiritualisme avait triomphé des armes; les grands hommes de lettres effaçaient les héros. La crainte de perdre le Tasse, et avec le Tasse l'honneur d'avoir produit le plus accompli des poëmes, était devenue une passion jalouse dans le coeur du duc de Ferrare.
Cependant la douce intervention de Léonora et de sa soeur Lucrézia paraît avoir suspendu ou tempéré l'effet du mécontentement de leur frère. Le Tasse obtint l'autorisation de se rendre à Rome, à Padoue, à Venise, pour épurer son poëme de tout ce qui pouvait blesser les plus légers scrupules de la théologie, de la philosophie, de la langue ou du goût. Il partit et revint à Ferrare sans avoir réussi à faire imprimer son poëme à Venise, parce qu'on n'y accordait pas de privilége de propriété aux auteurs.
Il y trouva le duc Alphonse de plus en plus refroidi envers lui par de nouvelles découvertes des négociations poursuivies secrètement par le Tasse avec les Médicis. La duchesse d'Urbin s'efforça de réconcilier le prince et le poëte; Léonora, plus tendre et plus active encore dans son intérêt, conjura le Tasse d'accepter d'elle-même les avantages que son frère s'obstinait à lui faire attendre.
«Hier,» dit le Tasse, dans une lettre confidentielle à son ami Scalabrino, «Madame Léonore m'a dit dans la conversation, sans que rien eût amené un pareil sujet, que jusqu'alors ses revenus avaient été extrêmement bornés; mais qu'à présent que sa fortune s'était améliorée par l'héritage de sa mère, elle serait heureuse d'ajouter à mon traitement, de son trésor, tout ce qui pourrait m'assister; ceci, je ne l'ai pas recherché ni ne le rechercherai jamais, et je n'aurai jamais recours ni au duc ni à ses soeurs; mais, s'ils m'accordent d'eux-mêmes une faveur, quelque petite soit-elle, bien loin de la refuser, je la recevrai avec reconnaissance.»
Les biographes et les commentateurs les plus versés dans les mystères de la cour de Ferrare en ce moment, ont cru que la froideur avec laquelle le Tasse accueillit la gracieuse prévenance de son amie Léonora tenait à une passion passagère qu'il affichait pour une autre Léonora qui éclipsait toutes les beautés de son temps. C'était Léonora, comtesse de Scandiano, alors en visite à la cour d'Alphonse. Le sonnet du Tasse adressé à la comtesse de Scandiano semble, par l'amoureuse recherche de ses images, justifier ce commérage de palais, recueilli par la postérité, qui recueille tout des grands hommes. La comtesse de Scandiano était célèbre surtout par la beauté de ses lèvres autrichiennes; cette circonstance est nécessaire à l'intelligence de ces vers:
«Cette lèvre, colorée par les roses, s'avance légèrement humide et enflée comme par un artifice de l'amour lui-même, pour faire une insidieuse tentation au baiser.
«Amants, qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour céder au désir, et pour s'approcher de plus en plus de ce serpent qui s'y cache pour blesser le coeur.
«Moi qui fus jadis rompu à ces amoureuses embûches, je les découvre et je vous les dénonce, ô jeunes amants!
«Ces roses de ces lèvres, comme les pommes de Tantale, s'avancent et se retirent; l'Amour seul y reste avec son dard et ses torches pour vous blesser et vous consumer!»
De tels vers, adressés à la plus jeune et à la plus enivrante des beautés de la cour d'Alphonse, devaient être amers à Léonora, si les sentiments de Léonora dépassèrent jamais l'enthousiasme et l'amitié d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur.
C'est quelques jours après avoir adressé ces vers à la comtesse de Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques romains qui examinaient son poëme, à supprimer le bel épisode d'Olinde et de Sophronie, une des grâces les plus déplacées, mais les plus séduisantes, de son récit. L'opinion générale du temps est que le Tasse avait célébré la beauté et l'amour de Léonora d'Este sous les traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques mécontentements de courtisan, pour une inconstance de coeur ou pour un scrupule de critique, n'était pas seulement une offense au poëme, c'était une offense gratuite au coeur de Léonora, innocente des sévérités de son frère.
L'indulgente Léonora, pardonnant à la fois à l'amant et au poëte, supplia le Tasse de venir passer une partie de l'été, seul avec elle, dans une délicieuse villa au bord du Pô, nommée _Casandoli_. L'ingrat Torquato suivit la princesse à Casandoli, séjour de paix et d'intimité; mais il s'en échappait souvent pour revenir à Ferrare adorer et célébrer, dans des vers passionnés, la comtesse de Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprès de la comtesse, et celle que lui continuait, malgré son inconstance apparente, la douce Léonora, redoublèrent contre lui la jalousie et la haine de ses ennemis, surtout du célèbre poëte Guarini, son rival en poésie pastorale, auteur du _Pastor Fido_, oeuvre égale à l'_Aminta_ du Tasse.
L'amitié même se changea en trahison et en piége contre lui. Ayant acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abusé de sa familiarité, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses cassettes, et pour épier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit des reproches publics de sa félonie, en plein jour, sur la grande place du palais. Le traître donna un démenti et un soufflet au Tasse; le poëte provoqua l'insulteur à un duel loyal selon les usages de la chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lâche recourut à l'assassinat; il fondit inopinément avec quelques estafiers sur le Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le poëte, atteint de quelques légères blessures, tira sa dague, para les coups, fondit à son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les autres à la fuite.
Le récit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les lettres de la main du Tasse lui-même conservées à la bibliothèque Pitti, et que j'y ai lues, dément les circonstances romanesques ajoutées par ses premiers biographes à cette aventure. Ces lettres démentent surtout les prétendues persécutions et la fausse complicité de la cour de Ferrare dans ce crime.
«Après ce combat,» dit-il, «je me suis renfermé deux jours dans ma chambre, d'où je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une à la duchesse d'Urbin, l'autre à Madame Léonora; et comme on ne parlait plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle était complétement assoupie. Hier, cependant, je fus invité de la part de Son Altesse à l'accompagner à sa campagne, où Elle se rendait avec quelques familiers. Ce matin même, Crispo, conseiller intime et suprême du duc dans toutes les matières qui concernent la justice, me fit appeler et me répéta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononcées en public, la veille, et témoignant de toute son estime et de toute son affection pour moi; paroles qui ont été confirmées par beaucoup d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'étonner si mon affaire avait marché lentement, attendu que ces lenteurs avaient été calculées pour s'emparer plus sûrement des coupables; mais qu'à présent que le duc était informé qu'ils s'étaient enfuis hors de ses États, on allait procéder contre eux avec la dernière rigueur. J'ai la certitude que le duc a donné ses ordres en conséquence.»
VII.
Soit par la félonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa propre indiscrétion à lire ou à réciter ses vers en public, le Tasse apprit, peu de temps après, qu'on imprimait, à son insu, la _Jérusalem délivrée_ dans plusieurs villes d'Italie à la fois. Ce coup parut abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prévenir ce larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse écrivit en faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zèle aussi ardent que son amitié pour le poëte. L'original de cette dépêche est sous nos yeux: Alphonse y proteste aussi énergiquement contre cette infidélité qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto, ministre du pape Grégoire XIII, au gouverneur de Pérouse, que les intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit sévèrement partout les éditions subreptices de la _Jérusalem_.
Le Tasse néanmoins, consterné d'une publicité qui lui dérobait les bénéfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernière perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour de Ferrare de connivence ou d'indifférence dans cette affaire. Invité aux fêtes de Modène, au mois de janvier 1577, par la comtesse Tarquinia Molza, égale en beauté et en génie poétique à Vittoria Colonna, il se plaint, du sein des délices, de son malheur, et semble en accuser déjà ses bienfaiteurs. «J'espérais trouver la tranquillité d'esprit ici,» écrit-il, «et j'y éprouve autant de misère qu'à Ferrare; mais je suis résolu à prendre toute chose en patience et à sourire à l'adversité. Cependant je suis de plus en plus décidé à ne pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver à une autre cour plus de repos que dans ses États; les maux que je subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs autant qu'à Ferrare.»
Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de Ferrare, qu'elles sont écrites hors des États de ce prince, et adressées à un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des Médicis. Quelques expressions attestent déjà, dans ces lettres, que le Tasse portait son mal en lui-même, et ne l'attribuait pas encore à la famille d'Este, qui le comblait d'égards, d'amitié, et peut-être d'amour.
VIII.
Cette résolution même, manifestée par le poëte, de ne jamais abandonner la cour de Ferrare pour celle des Médicis, offensa et refroidit Scipion Gonzague, son ami.
«Je vois que vous êtes offensé,» lui écrit le Tasse quelques jours après, sans doute en réponse à des reproches: «pardonnez-moi; je ne sais quoi trouble mon esprit!» Sa mélancolie, comme celle de Rousseau, se caractérisait de plus en plus par la mobilité de ses résolutions, et par les soupçons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La gloire de son nom, accrue par la cupidité des éditeurs de la _Jérusalem_, était cependant déjà tellement sans rivale dans toute l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui écrivait à Modène pour lui décerner la couronne et la suprématie sur son oncle même.
Le Tasse, dans sa réponse pleine de sens, de modestie et d'admiration pour l'Arioste, son modèle et son maître, décline cette gloire. «Cette couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homérique de votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que d'arracher à Hercule sa massue!»
Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa à Ferrare, toujours absorbé dans la correction de son poëme, on voit se développer son humeur ombrageuse dans ses lettres à ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres au marquis de Monti, dans le duché d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir garder un serviteur sûr autour de lui, et il conjure le marquis de Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que, pour prévenir toute pensée de trahison dans ce serviteur étranger, il fallait préalablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain, qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le poëte à qui on l'adresse. Ne sont-ce pas là toutes les ombres qui flottèrent plus tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent jeter quatre de ses enfants à l'hospice des enfants abandonnés sans marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicités au parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur père? La même démence produit les mêmes symptômes dans ces grands hommes. Ils sont plus dénaturés dans Rousseau, ils sont aussi bizarres dans le Tasse.