Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 3

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«Torquato,» dit le marquis Manso, qui l'avait revu après ses malheurs et à un autre âge, «était un homme si accompli de forme, de stature et de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait être admiré comme un des plus imposants et des plus merveilleusement proportionnés; son teint était frais, coloré, bien que dès sa jeunesse les études, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances, eussent donné un peu de pâleur et de langueur à ses traits. La couleur de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait sur le clair, mais que ce mélange indécis des deux teintes donnait à sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front était élevé et proéminent, si ce n'est vers les tempes, où il paraissait déprimé par la réflexion; la ligne de ce front, d'abord perpendiculaire au-dessus des yeux, déclinait ensuite vers la naissance de ses cheveux qui ne tardèrent pas à se reculer eux-mêmes vers le haut de la tête, et à le laisser de bonne heure presque chauve; les orbites de l'oeil étaient bien arqués, ombreux, profonds et séparés par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mêmes étaient grands, bien ouverts, mais allongés et rétrécis dans les coins; leur couleur était de ce bleu limpide qu'Homère attribue aux yeux de la déesse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard était en général grave et fier, mais ils semblaient par moments retournés en dedans, comme pour y suivre les contemplations intérieures de son esprit souvent attaché aux choses célestes; ses oreilles, bien articulées, étaient petites; ses joues plus ovales qu'arrondies, maigres par nature et décolorées alors par la souffrance; son nez était large et un peu incliné sur la bouche; sa bouche large aussi et _léonine_; ses lèvres étaient minces et pâles; ses dents grandes, régulièrement enchâssées et éclatantes de blancheur; sa voix claire et sonore tombait à la fin des phrases avec un accent plus grave encore et plus pénétrant; bien que sa langue fût légère et souple, sa parole était plutôt lente que précipitée, et il avait l'habitude de répéter souvent les derniers mots; il souriait rarement, et, quand il souriait par hasard, c'était d'un sourire gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste langueur; sa barbe était clair-semée et, comme je l'ai déjà dépeinte, d'une couleur de châtaigne; il portait noblement sa tête sur un cou flexible, élevé et bien conformé; sa poitrine et ses épaules étaient larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains très-allongées mais délicates et blanches, ses doigts souples, ses jambes et ses pieds allongés aussi, mais bien sculptés, avec plus de muscles toutefois que de chair; en résumé, tout son corps admirablement adapté à sa figure; tous ses membres étaient si adroits et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance, l'épée, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait. Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les princes ou devant les académies avec autant de force, d'assurance et de grâce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et dans les pensées, peut-être parce que son esprit, trop recueilli dans ses pensées, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait pas assez pour animer le reste de son corps; néanmoins, dans toutes ses actions, quelque chose qu'il eût à dire ou à faire, il découvrait à l'observateur le moins attentif une grâce virile et une mâle beauté, principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si naturelle majesté qu'elle imposait, même à ceux qui ne savaient pas son nom et son génie, l'admiration, l'étonnement et le respect.»

Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la continuelle lecture à laquelle il se livrait sans repos, et même par celle de sa propre écriture prodigieusement fine et souvent illisible.

Le costume habituel du Tasse était, ajoute Manso, conforme à la gravité et à la simplicité de goût d'un homme qui se respecte lui-même jusque dans ses vêtements. Son vêtement ordinaire, dès sa jeunesse, était toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en usage de son temps; il n'était, en général, suivi que d'un seul page; mais, quoique sobre, son costume était éloigné de la négligence. Il aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses aliments, il n'aimait que les choses légères, douces, sucrées; il avait une invincible répugnance à tout ce qui était fort ou amer; il ne buvait que de l'eau légèrement coupée des vins liquoreux de Grèce et de Chypre; tout était tempéré dans ses goûts comme dans son âme. Sa conversation, sans vivacité et sans saillies, coulait de ses lèvres avec naturel, lenteur et mélancolie; il ne causait point pour éblouir, mais pour se répandre dans le sein de l'amitié, soit par retour de sa pensée sur les adversités de son berceau, soit par pressentiment de ses malheurs futurs. L'ombre de la mélancolie, planant sur ses traits, mêlait un intérêt tendre et une pitié vague à l'admiration que son nom et sa personne inspiraient partout où il paraissait.

Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du Tasse; ce portrait est parfaitement conforme à celui que nous possédons nous-même, copié sur le portrait original, peint sur le Tasse vivant à Florence, et qui nous a été prêté par notre illustre ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en société avec ces grands hommes de sa patrie.

XV.

La mort du pape interrompit brusquement ces fêtes à Ferrare. Le cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave; Torquato resta à Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux princesses ses soeurs, Lucrézia et Léonora d'Este, filles de Renée de France, admirent le jeune poëte dans leur familiarité. Lucrézia, l'aînée, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une beauté célèbre, quoique différente, et d'un esprit cultivé, elles rassemblaient dans leur personne la grâce de la France et la passion de l'Italie. L'une et l'autre avaient reçu dans le palais lettré de Ferrare l'éducation presque virile des maîtres, des philosophes et des poëtes les plus éminents de ce siècle. Léonora, à ces études sévères, avait joint l'étude de la poésie et excellait elle-même dans la langue des vers. D'une beauté plus idéale et plus délicate que sa soeur, elle évitait souvent, sous prétexte d'une santé plus frêle, les cérémonies et les fêtes de la cour. Renfermée et recueillie dans ses appartements et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entourée du mystère de sa vertu et de son génie. Ses charmes, plus voilés, n'en avaient que plus de prestige: elle était la divinité cachée de tous les courtisans, de tous les princes, de tous les poëtes de Ferrare ou de l'Italie. Son entretien avait la grâce, le demi-jour et la douce intimité de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la piété de son âme, toute consacrée aux pensées divines, décourageait l'amour. On n'osait aimer une beauté transfigurée en angélique apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse d'Italie. L'impression que Léonora fit sur le Tasse, la première fois qu'il la vit dans une des dernières fêtes du mariage d'Alphonse et de Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa pastorale de l'_Aminta_, qu'il écrivait pendant l'absence du cardinal d'Este.

«Ah! que vis-je alors! s'écrie le poëte, déjà touché à son insu, qu'entendis-je!... Je vis des divinités célestes et charmantes, et, parmi ces nymphes et ces sirènes... je restai frappé de stupeur, et je me sentis tout à coup grandir moi-même à la hauteur de ce que j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inondé d'une divinité intérieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les héros, dédaignant désormais les humbles idylles...»

XVI.

Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimidé l'aveu de ces sentiments pour Léonora d'Este, soit qu'il eût voulu dérober sous un autre nom les hommages poétiques secrets qu'il adressait dans son coeur à Léonora, le Tasse affecta de célébrer quelque temps dans ses vers une autre beauté de la cour de Ferrare. C'était Lucrézia Bendidio, jeune fille d'illustre naissance, à laquelle presque tous les poëtes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais Lucrézia favorisait les voeux d'un autre courtisan, poëte aussi, nommé Pigna, et qui était secrétaire et favori du duc régnant, Alphonse II. Léonora elle-même prévint le Tasse du danger de cette rivalité poétique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frère. Le poëte se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergère le seul et véritable objet de sa passion.

La nouvelle de la dernière maladie de son père l'arracha pour quelque temps aux séductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait nommé gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le Pô. C'est là que le père du Tasse expira après une courte maladie, à l'âge de soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato était arrivé à temps à Ostie pour recevoir les adieux et les bénédictions de ce tendre père. Son héritage, dilapidé d'avance par des serviteurs avides et infidèles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni à ceux de ses funérailles. Torquato consacra à ces pieux devoirs quelques ducats empruntés sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortuné Bernardo, consolé au moins par la présence de son fils, n'avait témoigné à sa dernière heure que la joie d'aller rejoindre, dans le sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aimée, et de laisser sur la terre, pour perpétuer son nom, un fils dont la tendresse et la gloire naissante le récompensaient de ses longues adversités.

XVII.

Après avoir remercié le duc de Mantoue de la protection qu'il avait donnée à son père, le Tasse se hâta de retourner à Ferrare pour assister au mariage de la soeur de Léonora, Lucrézia d'Este, avec le prince d'Urbin, Marie de la Rovère. L'isolement dans lequel le mariage de sa soeur laissa Léonora à la cour de Ferrare parut redoubler encore l'inclination qui la portait vers le Tasse. Cette faveur de la princesse pour le poëte était trop pure pour qu'elle cherchât à la dérober aux regards des courtisans. Léonora, idole du peuple de Ferrare par sa beauté et par ses talents poétiques, avait en même temps une si juste réputation de vertu et de piété qu'on la regardait dans tout le duché comme l'intermédiaire visible de la Providence, et qu'on attribuait à ses prières la vertu surnaturelle de fléchir le ciel et d'écarter les fléaux. On trouve une trace de cette croyance populaire dans les vers d'un poëte du temps, Philippe Binaschi:

«Quand les ondes soulevées du Pô firent trembler leurs rives et menacèrent d'engloutir Ferrare et ses campagnes, une seule prière de toi, chaste Léonora, détourna de ton peuple les justes et terribles colères du ciel!»

XVIII.

Le Tasse s'encouragea de plus en plus à son poëme par la faveur que lui témoignait la princesse. La gloire n'était plus seulement pour lui dans une vaine et froide renommée, mais dans l'applaudissement d'une femme adorée qui donnait un coeur à cette gloire. Il en écrivit six chants en quelques mois, avec la double inspiration de la poésie et de l'amour. Il s'était décidé enfin à l'écrire dans le rhythme chantant de l'Arioste, son prédécesseur et son modèle, c'est-à-dire en stances régulières de dix vers, sorte de récitatif admirablement approprié au récit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez pour fatiguer l'oreille.

L'Arioste avait assoupli ce mètre à la poésie légère, le Tasse allait l'élever à la poésie héroïque. C'était une grande audace au Tasse d'affronter de si près dans Ferrare la comparaison avec l'Homère du badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire à Chamfort du 16 novembre 1774, une appréciation admirablement juste de cet Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense supériorité de l'Arioste sur son copiste naïf mais négligé, la Fontaine.

«À propos, Monsieur,» dit Voltaire, «vous me reprochez, mais avec votre politesse et vos grâces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine n'était pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit autrefois qu'il n'était pas un peintre aussi fécond, aussi varié, aussi animé que l'Arioste, et c'était à propos de _Joconde_; j'avoue mon hérésie au plus aimable prêtre de notre Église.

«Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est supérieur à lui et à tout ce qui m'a jamais charmé, par la fécondité de son génie inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y trouve toute la grande poésie d'Homère avec plus de variété, toute l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilité de Tibulle, les plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjouée! N'êtes-vous pas étonné qu'il ait pu faire un poëme de plus de quarante mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une ligne qui pèche contre la langue, pas un tour forcé, pas un mot impropre? Et encore ce poëme est tout en stances!

«Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutôt un dieu, comme disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui d'ailleurs a fait des épîtres comparables à celles d'Horace. _Multæ sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la maison de mon père; vous occupez une de ces places. Continuez, Monsieur, réhabilitez notre siècle; je le quitte sans regret. Ayez surtout grand soin de votre santé. Je sais ce que c'est que d'avoir été quatre-vingt-un ans malade.

«Je suis toujours très-fâché de mourir sans vous avoir vu.»

XIX.

Ce jugement du meilleur juge en imagination et en légèreté de main dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficulté que le Tasse abordait en s'exposant lui-même à la comparaison avec l'Arioste, son maître. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour mériter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers chants de _la Jérusalem délivrée_ ne furent qu'une aspiration mélodieuse et continue du coeur du poëte au coeur et à l'enthousiasme de Léonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus prolongée et la plus féconde qui ait jamais transporté l'imagination du poëte et de l'amant au-dessus des tristes réalités de la vie.

Un second départ du cardinal d'Este pour la France, où il possédait d'immenses terres de l'Église appelées bénéfices, interrompit encore cette félicité. Le Tasse suivit son prince à la cour de Charles IX, il s'y lia d'une amitié littéraire avec le poëte français Ronsard. Ronsard était une sorte de Pétrarque français, qui tentait de donner à la poésie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne et la sphère élevée du platonisme attique; mais le génie gaulois, prosaïque et trivial, rabaissa bientôt cette poésie au niveau de terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et méprisa le Tasse. La médiocrité sage, personnifiée dans Boileau, triompha comme toujours en France des nobles témérités du génie. Sur la foi d'un vers de Boileau, le seul poëme épique moderne digne de ce nom passa pendant deux siècles, en France, pour une fausse dorure sur un vil métal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de comprendre a une puissance de dénigrement dont Ronsard et le Tasse ont été longtemps les victimes parmi nous.

Le Tasse continuait lentement son poëme pendant le voyage du cardinal d'Este en France; il en écrivit plusieurs chants dans l'abbaye de Châlis, qui appartenait au cardinal. Il se délassait de ce travail en écrivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le caractère des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un étranger, la France à l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la mobilité du génie français à l'inconstante variété du climat. Ce fut là qu'il encourut, on ne sait pas précisément pourquoi, la disgrâce du cardinal son maître. C'était l'année où se tramait le massacre de la Saint-Barthélemy; tout était trouble, lutte et dissimulation, en France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este, par des raisons de famille, penchait vers la modération et la conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite, soeur de Charles IX, était la maîtresse du duc de Guise et elle espérait l'épouser un jour; on la donna malgré elle à Henri IV, roi de Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en accrut contre le parti protestant, qui était celui de son mari; elle paraît avoir communiqué au Tasse sa colère contre ce parti. Le Tasse était également dévoué au duc de Guise, chef militaire et politique du parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc de Guise lui faisaient blâmer trop haut la longanimité du cardinal d'Este envers les _hérétiques_. Une lettre inédite du poëte semble indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrâce: «Peut-être, dit-il dans cette lettre, ai-je dû le refroidissement du cardinal au trop grand zèle que j'ai montré pour le parti catholique en France, ou par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de sollicitude que cela ne convenait à la politique de certains ministres de la cour de Ferrare.» L'écrivain français Balzac assure que la négligence du cardinal envers son poëte fut poussée jusqu'à lui retirer son traitement et à lui refuser tout moyen de renouveler ses vêtements, usés par un an de séjour en France. «Il partit de Paris,» dit Balzac, «avec le même habit qu'il portait en y arrivant.»

C'était aux approches de la Saint-Barthélemy; il se rendit à Rome avec son ami Manzuoli, un des secrétaires du cardinal, et fut accueilli par le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mérita sa faveur.

LAMARTINE

(_La suite au prochain entretien._)

XCIIe ENTRETIEN

VIE DU TASSE.

(DEUXIÈME PARTIE.)

I.

Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois, des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgré sa disgrâce; c'était celle des deux charmantes princesses de Ferrare, Lucrézia, duchesse d'Urbin, et Léonora, toujours restée à la cour de son frère. Elles se concertèrent pour obtenir d'Alphonse II, leur frère, qu'il attachât à sa personne le jeune Torquato, gloire future de leur maison, et déjà souci secret de leur coeur. Alphonse céda à leurs sollicitations; il prit Torquato à son service personnel, il lui accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le dispensa de toute fonction et de toute assiduité pour le laisser tout entier à la poésie, seul service digne de son génie.

Comblé de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui rendait plus chères, il accourut à Ferrare au mois de mai 1572. Alphonse et ses soeurs le reçurent en favori de la famille. On lui permit d'aller faire un court séjour à Rome pour consulter les érudits, les théologiens et les critiques du temps, sur les chants déjà achevés de son poëme. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de libéralité quand ce poëte voulut aller en Grèce et en Troade pour polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-même dans sa correspondance sur Alphonse:

«Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand jour, et à l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence à la richesse, il donna lui-même une considération et un prix de plus à mes productions poétiques, en assistant fréquemment et attentivement à la lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes d'égards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et familièrement à sa table et à ses entretiens; il ne me refusa aucune des faveurs que je lui demandai.»

La félicité du Tasse à Ferrare, à cette époque, était de nature à inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre déjà par les promesses de son génie, honoré de la faveur intime de son prince, admiré de cette soeur d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme supérieure à la Béatrix de Dante, à la Laure de Pétrarque, cher même comme un ami à cette autre soeur Lucrézia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour lui le penchant de Léonora, enivré des plus légitimes perspectives de gloire poétique et peut-être des plus douces illusions de grandeur par l'amour mystérieux de Léonora, achevant lentement dans le loisir des délicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de Ferrare, le poëme qui devait élever son nom au-dessus du nom de ses protecteurs, rien ne manquait à sa félicité que ce qui manque à toutes les choses humaines: la durée.

La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, répandirent le deuil sur cette cour. Le Tasse écrivit à Alphonse des consolations où la tendresse s'unit au respect; le poëte perdait lui-même, dans le cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus déclarés et les plus puissants à Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire à Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mécène, ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, où les édifices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient l'oreille de mélodies éternelles semblables aux concerts des harpes éoliennes. C'est là qu'il convoquait tous les poëtes et tous les artistes de l'Italie à jouir des magnificences et à concourir à la gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommandé à son oncle par Léonora, avait déjà joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans son premier voyage à Rome.

II.

Alphonse se rendit à Rome pour recueillir l'héritage de son oncle; il y passa l'hiver de 1572 à 1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse à Ferrare dans une familiarité plus recueillie avec sa soeur Léonora. C'est sous l'empire des plus tendres rêveries de son âge qu'il interrompit alors ses chants épiques, et qu'il écrivit sa délicieuse pastorale de l'_Aminta_, drame amoureux et tragique dont l'amour est le sujet, dont des bergers et des bergères sont les personnages, et dont les vallées, les montagnes, les forêts, sont la scène. L'_Aminta_ est à la _Jérusalem délivrée_ ce que les _Églogues_ de Virgile sont à l'_Énéide_: une diversion légère et gracieuse d'un poëte souverain, qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dépose un moment la trompette épique pour le chalumeau des bergers. Dans l'_Aminta_ du Tasse, comme dans les _Églogues_ de Virgile, le poëte paraît d'autant plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire à racheter la simplicité du sujet par l'inimitable perfection des images, des sons et des vers. Il se surpassa lui-même en jouant avec son génie; on sent en lisant l'_Aminta_ que tous ces vers inondés de lumière, de sérénité et de passion, furent écrits pour l'oreille, pour le coeur, et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais adorée. Les larmes mêmes y sont douces, l'amour y rend tout mélodieux jusqu'aux sanglots. Un tel poëte faisait respirer de tels parfums pour enivrer Léonora en s'enivrant lui-même, sous le nuage qui dérobait leur intelligence à tous les yeux.

III.