Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 23
«Le lendemain, 16 décembre, un bref du pape Pie VI, adressé à la comtesse d'Albany, lui annonçait que les dispositions du cardinal étaient complétement approuvées, et qu'un asile sûr attendait la royale fugitive dans le couvent des Ursulines. La comtesse quitta aussitôt le cloître des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce ne fut pas toutefois sans des appréhensions très-vives: on savait la fureur du comte, on connaissait la violence de son caractère, et il fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce moment pour se faire justice à lui-même. N'avait-il pas des serviteurs prêts à tout? Ne pouvait-il rattraper sa proie? Dans cette espèce de lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'était-il pas doublement engagé? On craignait en un mot que le partisan de 1745 ne retrouvât sa vigueur juvénile pour cette expédition d'un nouveau genre; il fallait donc être en mesure d'empêcher un coup de main. Un soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du cloître des Dames-Blanches, emportant la belle réfractaire; une escorte de cavaliers armés galopait à ses côtés; sur le siége étaient Alfieri et M. Gehegan, tous deux déguisés en cochers et le pistolet au poing. Ils occupèrent ce poste pendant plusieurs lieues, et ne revinrent à Florence qu'après avoir laissé la jeune femme à l'abri de tout péril. Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrivée à Rome, fut reçue avec les plus vives marques d'affection et de respect par son beau-frère le cardinal.
«Alfieri, dans ses Mémoires, se garde bien de raconter ce singulier épisode; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'avoir fait son devoir. «On a pu, dit-il, me noircir à cette occasion, on a pu forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas à relever; quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il n'était pas si aisé de se bien comporter en une pareille affaire et de la mener à bonne fin, comme je crois l'avoir fait.» La comtesse une fois réfugiée en lieu sûr, Alfieri fut bien obligé, par convenance au moins, de rester quelques mois à Florence. Ce qu'il y souffrit des tourments de l'absence, il l'a dit lui-même avec sa vivacité habituelle.»
«Elle partit donc pour Rome», continue Alfieri sans dire comment; il l'accompagna dans les premières postes, le pistolet au poing, avec l'Anglais Gehegan, ami de son ami, en sorte que deux cavaliers servants enlevaient deux femmes à leurs maris dans la même voiture. À Poggibonsi les amoureux se séparèrent: «Je restai par convenance à Florence, comme un aveugle qu'on abandonne. Je sentis véritablement alors et dans le fond de l'âme que sans elle je ne vivais qu'à moitié. Absolument inhabile à toute occupation, à toute oeuvre élevée, et n'ayant plus aucun souci de cette gloire si ardemment aimée, ni de moi-même, il est donc bien clair que si dans cette affaire j'avais travaillé avec zèle pour le plus grand bien de mon amie, je n'avais rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de plus grand malheur que celui de ne plus la voir. Je ne pouvais avec décence la suivre à Rome immédiatement; je ne pouvais non plus me tenir à Florence. J'y restai cependant jusqu'à la fin de janvier 1781; mais les semaines étaient pour moi des années, et je ne savais plus ni travailler ni lire. Je pris enfin le parti de m'en aller à Naples chercher quelque remède; et l'on se doute bien que si je choisis Naples, c'est que pour s'y rendre il faut passer par Rome.
«Il y avait déjà plus d'un an que s'étaient dissipés les derniers brouillards de mon second accès d'avarice. J'avais placé en deux fois plus de 160,000 fr. dans les rentes viagères de France, ce qui rendait mon existence indépendante du Piémont. J'étais revenu à des dépenses raisonnables.»
LAMARTINE.
(_La suite au prochain entretien._)
FIN DU SEIZIÈME VOLUME.