Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 22

Chapter 223,709 wordsPublic domain

«J'apprends, écrit lord Stanley à sa cour, que le fils du Prétendant se met à boire dès qu'il se lève, et que chaque soir ses valets sont obligés de le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes commencent à faire peu de cas de sa personne...» «Ces grossières habitudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en effet un grand nombre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal, eussent essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même; il passait des années entières sans leur donner signe de vie. À la mort de son père, en 1766, il quitta sa résidence du pays de Liége; il vint présider à Rome cette petite cour organisée un peu puérilement par Jacques III, et qui ne rappelait guère, faute d'argent, celle de Jacques II à Saint-Germain. La responsabilité nouvelle qui pesait sur lui, ce titre de roi qu'il portait, les marques de dévouement que lui prodiguait encore son entourage, la présence et les conseils de son frère, rien ne put l'arracher à l'ivrognerie. _Il signor principe_, ainsi l'appelaient les Romains, continuait à chercher dans le vin l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait à Preston-Pans les soldats du général Cope. Un jour, en 1770, le duc de Choiseul, qui avait songé un instant à la restauration des Stuarts, fait exprimer au Prétendant le désir de lui parler très-confidentiellement à Paris. Charles-Édouard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir même, à minuit, dans l'hôtel du duc de Choiseul. La conférence doit avoir lieu en présence du maréchal de Broglie, chargé de soumettre au prince le plan d'une descente en Angleterre. À l'heure convenue, le duc et le maréchal sont là, munis d'instructions et de notes; Charles-Édouard ne paraît pas. Ils attendent, ils attendent encore, espérant qu'il va venir d'un instant à l'autre. Une demi-heure se passe, l'heure s'écoule. Enfin le maréchal s'apprête à prendre congé de son hôte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour. Quelques instants après, Charles-Édouard entrait dans le salon, mais si complétement ivre, qu'il eût été incapable de soutenir la moindre conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien à faire avec un prétendant comme celui-là, et dès le lendemain il lui donna l'ordre de quitter la France au plus tôt.

«Tel était l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir à Paris l'année suivante, en 1771, et à qui il offrait, au nom de la France, une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait à épouser sans délai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne pouvait faire de Charles-Édouard un chef d'expédition capable de tenir l'Angleterre en échec, on voulait du moins qu'il laissât des héritiers, que la famille des Stuarts ne s'éteignît pas, que le parti jacobite fût toujours soutenu par l'espérance, et que ces divisions de la Grande-Bretagne pussent servir à point nommé les intérêts de la France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de Choiseul, au héros d'Édimbourg et de Preston-Pans; il lui disait simplement: «Soyez époux et père...» Égoïstes calculs de la politique! Le ministre de Louis XV s'était-il demandé si Charles-Édouard, avec ses habitudes invétérées d'ivrognerie, n'était pas, à cinquante et un ans, le plus misérable des vieillards, et si une âme pouvant encore aimer habitait les ruines de son corps?

«La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait à ce vieillard n'avait pas accompli sa dix-neuvième année. Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, était née à Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par son père à l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se rattachait par sa mère, fille du prince de Hornes, à l'antique lignée de Robert Bruce, qui donna des rois à l'Écosse du moyen âge. Son père, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, étant mort dans cette bataille de Leuthen où le grand Frédéric défit si complétement le prince de Lorraine et le maréchal Daun, malgré la supériorité de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune encore avec quatre filles, dont la dernière n'avait que trois ans. L'impératrice Marie-Thérèse n'oublia pas la famille du général qui était mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension à sa veuve et assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations considérables, et dont les dignités, c'est-à-dire les revenus, appartenaient de droit à la plus haute aristocratie de l'empire. On choisissait les abbesses, les supérieures, parmi les princesses des maisons souveraines, et pour mériter le titre de chanoinesse il fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que paternelle, au moins huit générations de nobles. Les filles de la princesse de Stolberg obtinrent tour à tour cette distinction, qui leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes ne faisaient pas voeu de renoncer au monde; elles trouvaient au contraire dans cette singulière alliance avec l'Église une occasion de briller plus sûrement parmi les privilégiés de la fortune. Élevée d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientôt chanoinesse comme ses soeurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont la supérieure était la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, soeur de l'empereur d'Allemagne François Ier, belle-soeur de l'impératrice Marie-Thérèse. Dès l'âge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse attirait tous les regards dans cette société d'élite. Si elle était Allemande par la naissance et par le nom, elle était surtout Française par le tour de ses idées, et tous les prestiges de la grâce étaient encore embellis chez elle par une merveilleuse vivacité d'esprit. Instruite sans pédantisme, passionnée pour les arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour régner avec grâce sur l'aristocratie intellectuelle de son époque, dans les plus pures régions de la société polie.

«Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-Édouard que sa période héroïque, la période de 1745 à 1748, lorsque le duc de Fitz-James vint lui offrir la main de l'héritier des Stuarts. Comment une telle offre ne l'eût-elle point séduite? C'était une couronne qu'on lui présentait, dit M. de Reumont, une couronne tombée assurément, mais si brillante encore de l'éclat que lui avaient donné plusieurs siècles sur un des premiers trônes de l'univers, une couronne illustre autrefois et consacrée de nouveau par la majesté de l'infortune, par le dévouement de ses serviteurs, par le hardi courage de l'homme qui avait essayé de la ressaisir tout entière.»

«L'affaire fut menée secrètement. La mère de la princesse ne demanda pas l'autorisation de l'impératrice Marie-Thérèse, craignant que la politique autrichienne ne s'opposât à un mariage qui devait nécessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit à Paris avec sa fille, et c'est là que le mariage fut contracté par procuration le 28 mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reçu tous les pouvoirs de Charles-Édouard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme, accompagnée de sa mère, se rendit ensuite à Venise et s'y embarqua pour Ancône. C'était dans la Marche d'Ancône, à Lorette, que le mariage devait être célébré; mais, des difficultés étant survenues, une grande famille italienne établie non loin d'Ancône, à Macerata, la famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son château pour la cérémonie. Charles-Édouard s'y était rendu en toute hâte dès qu'il avait appris le départ de sa fiancée, chargeant un de ses amis, lord Carlyll, d'aller recevoir la princesse à Lorette et de la conduire à Macerata. La célébration du mariage eut lieu le 17 avril 1772. C'était, chose singulière, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini, évêque de Macerata et de Tolentino, bénit l'union des fiancés dans la chapelle du château en présence d'un petit nombre de témoins. Charles-Édouard n'avait oublié aucun de ses titres; ce vieillard, usé par l'intempérance, qui s'agenouille péniblement sur ces coussins de velours auprès de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, éblouissante de grâce et de beauté, c'est Charles III, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi. Les témoins étaient sir Edmond Ryan, major au régiment de Berwick, monseigneur Ranieri Finochetti, gouverneur général des Marches, Camille Compagnoni Marefochi et Antoine-François Palmucci de Pellicani, patriciens de Macerata. Une médaille fut frappée pour perpétuer le souvenir de cet événement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de Charles-Édouard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la légende, inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en latin: _Charles III, né en 1720, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1772._

«Deux jours après le mariage, le soir de Pâques, les nouveaux époux quittèrent le château de Macerata et se dirigèrent à petites journées vers Rome, où ils firent leur entrée le 22 avril. Ce fut presque une entrée royale. Charles-Édouard, depuis six ans, était en instance auprès de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre de roi, comme son père l'avait obtenue naguère du pape Clément XI. Espérant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans, il n'avait rien négligé pour maintenir son rang dans une occasion aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les équipages; puis venaient cinq voitures attelées de six chevaux, la première, où se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, réservées à la maison de Charles III, les deux dernières au cardinal d'York et à ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les étrangers, les Anglais surtout, si nombreux à Rome, se mêlaient avidement à une population toujours curieuse de ces spectacles, et l'on peut dire que l'entrée de Charles III avec sa jeune femme dans la capitale du monde catholique fut un des événements de l'année 1772. Événement d'un jour, et bien vite oublié! Ce bruit, cet éclat, ce concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-Édouard un simple mot tombé de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au cardinal secrétaire d'État l'arrivée du _roi et de la reine d'Angleterre_; on n'était plus au temps de Clément XI, et le sage Clément XIV, assis alors sur le siége de saint Pierre, ne voulait pas exposer le gouvernement romain à des difficultés graves pour l'inutile et dangereux plaisir de protester contre les arrêts de l'histoire.

«Lorsque le président de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome, il pouvait dire à propos du fils de Jacques II, père de Charles-Édouard: «On le traite ici avec toute la considération due à une majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Apôtres, dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme à Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas de dignité dans ses manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand cercle avec autant de grâce et de noblesse.» En 1772, il n'y avait plus à Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-siége, il n'y avait plus de garde papale à la porte de son hôtel, plus de cortége militaire pour l'escorter par la ville; le prétendu Charles III était simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il se nommait lui-même dans ses voyages. Quant à la _reine_ Louise, le peuple romain, pour ne pas lui enlever tout à fait sa royauté, l'appelait la «reine des apôtres,» du nom de la place où était situé le palais Muti, occupé depuis un demi-siècle par les descendants de Charles Ier. Elle aurait pu être la reine des salons de Rome, s'il y avait eu à Rome des salons où le roi et la reine d'Angleterre eussent pu maintenir leur rang. Plus tard, auprès d'un des rois de la poésie, la princesse Louise retrouvera sa royauté perdue; elle aura une cour d'écrivains et d'artistes, elle distribuera des grâces, et le chantre des _Méditations_, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse d'Albany. En attendant ces jours de fête, les prétentions de Charles-Édouard la condamnaient à l'isolement.»

XVI.

C'est ainsi que Louise de Stolberg devint reine exilée de la Grande-Bretagne. Ses premières années de mariage à Rome ne trompèrent pas entièrement ses espérances. Malgré quelques excès habituels de vin, le prince qu'elle avait épousé avait l'extérieur et la grâce d'un roi détrôné, mais pouvant encore se réhabiliter pour le trône. Une circonstance où l'étiquette allait déterminer la cour de Rome à lui refuser authentiquement l'étiquette de la royauté l'obligea à quitter son palais romain et à aller habiter Florence. L'archiduc Léopold, deuxième fils de Marie-Thérèse, y régnait alors en expectative.

La Toscane était le noviciat de l'empire. C'était un prince philosophe, extrêmement libéral d'institutions dans un pays où il semblait faire l'essai des principes de la révolution française, tempérée par un despotisme populaire sans danger. Ses moeurs avaient la licence de ses principes. Ses excès en ce genre passent toute vraisemblance: il ne vit point le prétendant anglais, mais il le reçut dans ses États sans ombrage. Cet oubli de son rang acheva d'enlever à Charles-Édouard le soin de sa dignité. Sir Horace Mann, envoyé d'Angleterre en Toscane, lui rendait ce triste témoignage: il maltraitait sa femme de toutes les manières.

XVII.

C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva avec sa suite et quatorze chevaux anglais à Florence pour s'établir en Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-même son arrivée.

De ce jour, l'expatriation complète du jeune Alfieri est accomplie. Il parle du Piémont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe son temps librement en sigisbé assidu et toléré dans la maison de son ami. Le féroce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son aversion. La cour qu'il leur fait est innocente à ses yeux, pourvu que l'amour et sa vanité l'autorisent. Florence, où les moeurs de l'Italie triomphent, n'aperçoit pas même de scandale; tout le monde, même le grand-duc Léopold, prend parti pour l'infortunée jeune femme, persécutée par son mari, consolée par son poëte. Il ne faut pas juger ces rapports comme on les aurait jugés en France; en fait de moeurs conjugales le pays des sigisbés absout tout.

Alfieri cependant écrit tranquillement des tragédies nouvelles, la _Conjuration des Pazzi_, _don Garcia_, _Oreste_, en défi de Voltaire qu'il méprise et qu'il insulte comme Français, _Rosemonde_, _Timoléon_, _Octavie_; il fouille toutes les histoires antiques ou modernes pour y découvrir un prétexte à tragédie. On l'applaudit de confiance. Un jeune poëte étranger avec quinze beaux chevaux dans ses écuries, ami ou amant d'une jeune et belle reine et _affectant_ une horreur de la royauté qui commençait à poindre alors, ne pouvait pas trouver des critiques bien sévères dans un genre inusité encore en Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait à voix basse son double héroïsme, héroïsme d'opinion dans ses oeuvres, héroïsme de boudoir dans sa vie. Il commence à passer pour grand poëte sur la foi de quelques essais d'édition à Sienne, et de quelques lectures chez Mme d'Albany.

Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attaché alors à la diplomatie britannique, à Florence, raconte la scène qui affranchit la comtesse de la tyrannie de son mari:

«Il était convenu,» dit-il, «entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle profiterait de la première occasion de se soustraire à son mari. Le grand-duc, informé du projet, l'approuvait sans réserve. Une amie de la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du marquis d'Ormonde, était dans la confidence, ainsi que son cavalier servant, gentilhomme irlandais, nommé Gehegan. Le difficile était de déjouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant, et la mettait littéralement sous clef chaque fois qu'il était obligé de sortir sans elle. À la promenade, à la messe, partout on le voyait à ses côtés, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur le plan; chacun apprit son rôle, et au jour fixé, à l'heure dite, la petite comédie fut enlevée avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme Orlandini vint déjeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (_le Bianchette_), pour y admirer certains travaux d'aiguille, véritables merveilles d'élégance. «Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le permet.» Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait là comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent les premières et franchissent les degrés du seuil. Elles sonnent; la porte s'ouvre et se referme immédiatement sur elles. «Parbleu! monsieur le comte, s'écrie M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter la porte au nez!» Charles-Édouard s'avançait d'un pas traînant. «Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir.» Il monte les marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne ne répond à cet appel; il frappe encore, il frappe à coups redoublés: même immobilité dans le vestibule. Il est évident qu'on lui refuse l'entrée du cloître. Alors sa colère éclate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La voilà qui ouvre le guichet. «Monsieur, dit-elle sans s'émouvoir, la comtesse d'Albany a cherché un asile dans ce couvent; elle y est sous la protection de Son Altesse impériale et royale la grande-duchesse.»

«Dire la stupéfaction et la fureur de Charles-Édouard, ce serait chose impossible. Rentré chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais toutes ses plaintes, toutes ses prières, toutes ses protestations sont vaines: Pierre-Léopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des Dames-Blanches, faisait de son côté des démarches couronnées d'un meilleur succès. La scène que nous venons de raconter se passait dans la première semaine du mois de décembre 1780; le lendemain ou le surlendemain, la comtesse écrivit à son beau-frère, le cardinal d'York, lui demandant sa protection et un asile à Rome. Le plus pressé pour elle était de quitter Florence, où elle pouvait craindre tous les jours quelque tentative désespérée du comte. Voici ce que le cardinal lui répondait le 15 décembre. Il faut citer cette lettre tout entière, avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra ce que la société italienne pensait de cette singulière aventure. N'oublions pas que, parmi les défenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la parole est certainement le moins suspect: le cardinal Henry d'York est le propre frère de Charles-Édouard, comte d'Albany.

«Frascati, ce 15 décembre 1780.

«Ma très-chère soeur, je ne puis vous exprimer l'affliction que j'ai soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que j'ai prévu ce qui est arrivé, et votre démarche, faite de concert avec la cour, a garanti la droiture des motifs que vous avez eus pour la faire. Du reste, ma très-chère soeur, vous ne devez pas mettre en doute mes sentiments envers vous, et jusqu'à quel point j'ai plaint votre situation: mais, de l'autre côté, je vous prie de faire réflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble union avec mon frère, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner mon consentement de formalité après que le tout était conclu, sans que j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde le temps après l'effectuation de votre mariage, personne ne peut être témoin plus que vous-même de l'impossibilité dans laquelle j'ai toujours été de vous donner le moindre secours dans vos peines et afflictions. Rien ne peut être plus sage ni plus édifiant que la pétition que vous faites de venir à Rome dans un couvent, avec les circonstances que vous m'indiquez: aussi je n'ai pas perdu un moment de temps pour aller à Rome expressément pour vous servir et régler le tout avec notre très-saint père, les bontés duquel envers vous et envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pensé à tout ce qui pouvait vous être de plus décent et agréable, et j'ai eu la consolation que le saint-père a eu la bonté d'approuver toutes mes idées. Vous serez dans un couvent où la reine ma mère a été pendant du temps; le roi mon père en avait une prédilection toute particulière. On y sait vivre plus que dans aucun couvent de Rome. On y parle français: il y a quelques religieuses d'un mérite très-distingué. Monseigneur Lascaris en est à la tête. Votre nom de comtesse d'Albany vous mettra à l'abri de mille tracasseries, sans déroger en rien au respect qui vous est dû, et sur ma parole, vous en recevrez des marques de tout côté. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre l'air, qui est trop nécessaire à votre santé, le saint-père a eu la bonté de me laisser l'arbitre sur cet arrangement-là, moyennant quoi vous pouvez être tranquille sur ce point comme sur beaucoup d'autres choses qu'il ne me convient pas de traiter en détail avec vous. Il suffit que vous soyez sûre d'être en bonnes mains, et que je ne me retire jamais de confesser au public l'assistance que je vous dois dans votre situation, étant sûr et très-sûr que vous ferez honneur aux conseils ou avertissements que je pourrai prendre la liberté de vous donner dans quelques occasions, et qui sûrement n'auront d'autre objet que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On écrit très fort au nonce par cet ordinaire, pour régler avec la cour où vous êtes les moyens de votre départ sûr et tranquille: il faut vous en rapporter à eux. Je m'imagine que vous viendrez avec Mme de Marzan et au surplus deux filles de chambre. Enfin, ma très-chère soeur, tranquillisez votre esprit; laissez-vous régler par ceux qui vous sont attachés, et surtout ne dites jamais à qui que se soit que vous ne voulez jamais entendre parler de retour avec votre mari. N'ayez pas peur que, sans un miracle évident, je n'aurais jamais le courage de vous le conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis ce qui vient d'arriver, pour vous émouvoir à la pratique d'une vie édifiante par laquelle la pureté de vos intentions et la justice de votre cause seront justifiées aux yeux de tout le monde, il peut se faire aussi que le Seigneur ait voulu, par le même moyen, opérer la conversion de mon frère. Il est vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second, j'ai un vrai pressentiment du premier, qui me console infiniment dans le comble de mon chagrin. Adieu, ma très-chère soeur, ne pensez à rien. Monseigneur Lascaris, Cantini et moi, pensons à tout ce qui est nécessaire. Je suis plein de sentiments pour vous,

«Votre très-affectionné frère,

«HENRY, _cardinal_.»