Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 21
«Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva à Lerici cette felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et je partis immédiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajouté à mon bagage poétique cette _Virginie_ de plus, sujet qui allait merveilleusement à mon humeur. Je m'étais bien promis de ne pas rester cette fois plus de deux jours à Pise; je me flattais de profiter davantage sous le rapport de la langue à Sienne, où l'on parle mieux et où il y a moins d'étrangers, sans compter que, durant le séjour que j'avais fait à Pise, l'année d'auparavant, je m'étais épris à moitié d'une belle et noble demoiselle, que ses parents m'auraient sans doute accordée pour femme, quoique riche, si je l'avais demandée. Mais quelques années de plus m'avaient mûri sur ce point, et ce n'était plus le temps où, à Turin, j'avais consenti que mon beau-frère demandât pour moi cette jeune fille, qui, à son tour, ne voulut pas de moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci qui assurément ne m'eût pas refusé. Elle me convenait autant par son caractère que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne me plaisait pas médiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de la gloire, qui était entré dans mon âme, cette passion pour l'étude, cette nécessité d'être ou de me faire libre pour devenir un intrépide et véridique auteur, étaient autant d'aiguillons qui me faisaient passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon coeur que sous la tyrannie c'est déjà bien assez, si ce n'est trop, de vivre seul, et que jamais, pour peu que l'on y songe, il ne faut y être ni mari ni père. Je passai donc l'Arno, et me voici à Sienne. Je bénirai toujours le moment où j'y arrivai, car je m'y composai un petit cercle de six ou sept hommes doués de sens, de jugement, de goût et d'instruction, ce qu'on aura peine à croire d'un pays aussi petit. Mais j'en distinguai un entre tous, c'était le respectable Francesco Gori Gandellini: j'en ai souvent parlé dans mes divers écrits, et sa douce et chère mémoire ne sortira jamais de mon coeur. Une sorte de ressemblance entre nos caractères, une même façon de penser et de sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie était si différente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos coeurs du poids des mêmes passions, que fallait-il de plus pour nous unir bientôt d'une vive amitié? Ce noeud sacré d'une franche amitié était, et il est toujours, dans ma manière de penser et de vivre, un besoin de première nécessité. Mais ma nature austère, réservée, difficile, me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre à inspirer à d'autres ce sentiment qu'à mon tour je n'accorde pas sans une extrême difficulté. Cela fait que je n'aurai connu dans le cours de ma vie qu'un très-petit nombre d'amis; mais je me vante de n'en avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma part, je n'ai jamais cherché dans l'amitié qu'un épanchement réciproque des faiblesses de l'humanité, où je demande à la raison et à la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'améliorer ce qu'il y trouverait à blâmer, de fortifier, au contraire, et d'élever encore le peu de choses louables par où l'homme peut se rendre utile aux autres, et s'honorer lui-même. Telle est, par exemple, la faiblesse de vouloir devenir auteur, et c'est là surtout que les nobles et affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et m'encouragèrent beaucoup. Le très-vif désir que j'éprouvais de mériter l'estime de cet homme rare donna tout-à-coup comme un nouveau ressort à mon esprit, et à mon intelligence une vivacité qui ne me laissait ni paix ni trêve, tant que je n'avais pas composé une oeuvre qui fût ou me parût digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes facultés intellectuelles et créatrices, que mon coeur ne se trouvât auparavant rempli et satisfait, et que mon esprit ne se sentît appuyé, soutenu par une main estimable et chère. Cet appui, au contraire, venait-il à me manquer, et à me laisser, pour ainsi dire, seul au monde, me regardant comme un être inutile à tous, et qui n'était aimé de personne, je tombais alors dans de tels accès de mélancolie, de désenchantement et de dégoût sur toute chose, et ces accès se renouvelaient si fréquemment que je passais des journées entières, et même des semaines, sans vouloir, sans pouvoir toucher un livre ou une plume.
«Pour obtenir et mériter l'approbation d'un homme aussi estimable que Gori l'était à mes yeux, je travaillai, cet été, avec beaucoup plus d'ardeur que je n'avais fait encore. C'est de lui que me vint l'idée de mettre au théâtre la conjuration des Pazzi. Le fait m'était complétement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans Machiavel de préférence à tout autre historien. Et c'est ainsi que, par une étrange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi faire, un jour, mes plus chères délices, venait, une seconde fois, se placer sous ma main, grâce à un autre ami véritable, semblable sous bien des rapports à ce cher d'Acunha que j'avais tant aimé, mais beaucoup plus savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le terrain ne fût pas encore assez préparé pour recevoir et féconder une telle semence, je lus néanmoins çà et là, pendant le mois de juillet, bien des fragments de Machiavel, outre le récit du fait de la conjuration; et alors non-seulement je conçus sans différer le plan de ma tragédie, mais, épris de cette façon de dire si originale et si puissante, il me fallut laisser là pour quelques jours toutes mes autres études, et, comme inspiré de ce génie sublime, écrire d'une haleine les deux livres de _la Tyrannie_, tels ou à peu près que je les imprimai quelques années plus tard. Ce fut l'épanchement d'un esprit trop plein et blessé dès l'enfance par les flèches de l'oppression détestée qui pèse sur le monde. Si j'avais su reprendre un tel sujet dans un âge plus mûr, je l'aurais sans doute traité un peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes opinions. Mais quand j'ai imprimé ce livre, je n'ai pas voulu, avec le froid des années et le pédantisme de mon petit savoir, étouffer le feu de la jeunesse, et la généreuse, la légitime indignation que j'y vois briller à chaque page, et dont l'éclat n'ôte rien à une sorte de franche et véhémente logique qui me paraît y dominer le reste. Que si j'y remarquai aussi des erreurs ou des déclamations, ce sont filles d'inexpérience et non de mauvaise volonté que je voulus également y laisser. Aucune fin cachée, aucun sentiment de vengeance personnelle ne me dicta cet écrit. J'ai pu me tromper dans ma façon de sentir, ou écrire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excès dans la passion que l'on éprouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand il s'agit de la faire partager aux autres? Je me suis borné à dire ce que je pensais, moins peut-être que je ne sentais. Dans l'ardeur bouillante de cet âge, raisonner et juger n'étaient peut-être qu'une noble et généreuse manière de sentir.»
XII.
Ici nous approchons du seul véritable intérêt de cette vie, l'amour conçu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine légitime d'Angleterre, se rendant alors à Florence avec son vieux mari, le prétendant Charles-Édouard, héros de roman dans sa jeunesse, découragé et avili par l'adversité.
Alfieri raconte ainsi cette aventure:
«Après avoir ainsi soulagé mon âme ulcérée de sa haine contre la tyrannie, haine conçue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis aussitôt se réveiller mon ardeur pour les oeuvres théâtrales; mais auparavant, ayant lu mon petit livre à mon ami et à un très-petit nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre à part, et n'y pensai plus pendant nombre d'années. Cependant, ayant repris le cothurne, je développai en très-peu de temps et tout ensemble, l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est d'_Oreste_, il m'était venu un scrupule avant de le développer; mais, comme ce scrupule était chose mesquine en soi et peu digne d'arrêter, mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conçu cette tragédie à Pise, l'année d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_ de Sénèque, pièce détestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me trouvant alors à Turin, un jour que je passais mes livres en revue, j'ouvris par hasard un volume du théâtre de Voltaire, où le premier mot qui s'offrit à moi ce fut: _Oreste, tragédie_. Je fermai aussitôt le livre, dépité de me connaître un tel rival parmi les modernes. Je n'avais jamais su qu'il eût fait une tragédie de ce nom. Je pris alors quelques avis, et l'on me dit que c'était une des bonnes tragédies de l'auteur. Cette réponse m'avait singulièrement refroidi dans le dessein de donner suite à mon plan. Me trouvant donc à Sienne, ainsi que je l'ai dit, et ayant achevé de développer l'_Agamemnon_, sans ouvrir même une seule fois celui de Sénèque, pour ne pas devenir plagiaire, lorsque je me vis sur le point de développer l'_Oreste_, j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me prêter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prêter l'_Oreste_ français, et me dit:--Commencez par écrire le vôtre avant de lire celui-ci, et, si vous êtes né pour la tragédie, le vôtre pourra valoir plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce bien le vôtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et généreux conseil devint pour moi dès lors un système. Toutes les fois depuis que j'ai entrepris de traiter des sujets déjà traités par d'autres modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'après avoir esquissé et versifié le mien; si je l'avais vu au théâtre, je cherchais aussitôt à ne plus m'en souvenir, ou si malgré moi je m'en souvenais, je m'attachais à faire, autant que possible, le contraire en tout de ce qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagné, ce me semble, une physionomie et une allure tragiques, où peut-être il y a fort à reprendre, mais qui, à coup sûr, sont de moi.
«Ce séjour à Sienne de près de cinq mois fut donc un véritable baume pour mon intelligence, et en même temps pour mon esprit. Outre les compositions dont j'ai parlé, j'y continuai avec persévérance et avec fruit l'étude des classiques latins, de Juvénal entre autres, qui me frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cessé de relire non moins qu'Horace. Mais à l'approche de l'hiver, qui, à Sienne, n'est nullement agréable, comme d'ailleurs je n'étais pas encore bien guéri de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse, au mois d'octobre, je me décidai à aller à Florence, sans savoir au juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais à Turin. Mais je m'y étais à peine établi tant bien que mal, pour essayer d'y séjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour ainsi dire m'y enferma pour bien des années. Cette circonstance me détermina heureusement à renoncer pour toujours à ma patrie, et je trouvai enfin dans des chaînes d'or, qui tout à coup me retinrent doucement, cette liberté littéraire sans laquelle jamais je n'eusse fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon.
«Pendant l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence, comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une belle et très-aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était guère possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais, plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans sa maison. Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et en même temps dans le coeur une première impression très-agréable; des yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé, et auquel on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans; un goût très-vif pour les lettres et les beaux-arts; un caractère d'ange, et, malgré toute sa fortune, des circonstances domestiques, pénibles et désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux écueils pour que j'osasse les affronter.
«Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois, encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle, au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me détourna pas de ces nouvelles chaînes, dont j'étais plus d'à moitié enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river pour toujours. L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon coeur s'annonçait heureusement pour moi par des symptômes bien différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières. Dans celles-ci, je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du coeur et lui faisant contre-poids, formait, pour parler comme le poëte, un mélange ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint insensiblement se placer à la tête de toutes mes affections, de toutes mes pensées, et qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayant fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir l'amour qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utiles, et rapetisser, pour ainsi dire, mes pensées, j'y trouvais, au contraire, un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas, puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des désenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, à mesure que le temps va détruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frêles avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon coeur s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.»
XIII.
Deux écrivains très-remarquables, le premier par son zèle ardent pour la vérité, le second par le talent et le style, M. de Reumont, ministre de Prusse en Toscane, et M. Saint-René Taillandier, rédacteur de la _Revue des Deux-Mondes_, viennent de nous fournir des documents raisonnés sur cette liaison d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Nous allons nous en servir librement: cependant, sous beaucoup de rapports, j'en ai plus qu'eux dans ma mémoire. J'ai connu moi-même la reine détrônée à Florence; j'ai été très-lié avec ses amis les plus intimes à Paris en 1792; j'ai vu tous les jours M. Fabre de Montpellier, l'ami d'Alfieri et le successeur du poëte auprès de son amie, pendant qu'avant M. de Reumont je résidais à Florence, de 1820 à 1829.
XIV.
Qu'était-ce que le prétendant Charles-Édouard? qu'était-ce que la comtesse d'Albany? Le voici d'abord:
Charles-Édouard, petit-fils de Charles Ier, le roi décapité par Cromwell, était fils de Jacques III, le premier prétendant héroïque et malheureux, célébré par Walter Scott, le romancier des rois détrônés, qui venge les prétendants de l'histoire. Jacques III, après ses revers et sa fuite en Écosse, vivait à Rome, traité en roi par le pape. Il avait deux fils, Charles-Édouard d'abord, dont il est ici question, et le duc d'York, nommé, à vingt ans, cardinal. En 1745, Jacques III permit à son fils Charles-Édouard, alors très-jeune, d'aller tenter en Écosse la seconde aventure d'une restauration des Stuarts. Charles-Édouard débarque en Écosse, réunit les clans écossais; avec 50,000 francs et quelques armes il s'empare d'Édimbourg et gagne la bataille de Preston-Pans; en 1746 il est défait à l'irrévocable bataille de Culloden. Il fuit à travers les Orcades, et, après de tragiques aventures, il débarque en Bretagne, près de Morlaix, et se rend à Paris avec quelques amis compromis dans sa cause. Ni Louis XV, qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, ni l'Espagne, qui suivait la politique française, ni Frédéric le Grand, roi de Prusse, qui avait besoin de ménager l'Angleterre, tout en admirant et en célébrant de sa plume le jeune prétendant vaincu, ne consentirent à lui prêter d'appui. Il resta à Paris, humilié de cet abandon et vivant obscur, en attendant un remords de Louis XV. La cour le traitait en héros digne d'une couronne; le Dauphin lui-même, père de Louis XVI, lui laissait espérer un autre avenir avec un autre règne.
XV.
Cependant le roi de France voulait rester fidèle au traité d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses États une hospitalité princière. «Je ne céderai qu'à la violence,» répondait le jeune souverain. Louis XV, placé entre la fidélité à sa parole et l'infidélité à son honneur de roi, le fit arrêter à l'Opéra le 10 décembre 1748.
Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'événement à cette date:
«ÉVÉNEMENT D'ÉTAT, écrit l'avocat Barbier dans son journal.--Hier mardi, 10 décembre, on a commandé vingt-cinq hommes par compagnie du régiment des gardes-françaises pour l'après-midi, avec poudre et plomb, sans tambour. Ce jour, le prince Édouard, connu sous le nom du Prétendant, avait la première loge à l'Opéra, à son ordinaire; il y est arrivé sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa cour. Aussitôt qu'il a été descendu de carrosse pour entrer dans le cul-de-sac de l'Opéra, M. de Vaudreuil, major du régiment des gardes, lui a dit qu'il était chargé de l'ordre du roi pour l'arrêter, et, dans le moment même, six sergents aux gardes, qui étaient en habits bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et l'ont enlevé de terre; on lui a jeté et passé sur-le-champ un cordon de soie, qui lui a embrassé et serré les deux bras... Il s'est, dit-on, un peu trouvé mal; on l'a passé ainsi par la porte du fond du cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a accompagné.» «Ainsi garrotté comme un malfaiteur, dépouillé de son épée, de ses pistolets (car on poussa l'indignité jusqu'à fouiller ses poches), il est conduit immédiatement au château de Vincennes. Toutes les précautions avaient été prises pour que l'arrestation et l'enlèvement eussent lieu sans résistance. Sur la place des Victoires, autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opéra, on remarqua pendant cette soirée du 10 un déploiement de troupes tout à fait inusité.» «On craignait apparemment une émeute du peuple,» dit le journaliste. «Des gardes-françaises, la baïonnette au bout du fusil, et des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires, l'enveloppèrent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces hommes, vêtus de redingotes et portant des flambeaux, éclairaient ce triste cortége. Le guet à cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long du faubourg, et il y avait des détachements de soldats aux gardes, de distance en distance, le long des allées de Vincennes.» Pendant ce temps, les deux gentilshommes écossais qui accompagnaient le prince étaient entraînés dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opéra, puis jetés dans des fiacres et conduits à la Bastille.
«À huit heures du matin, Charles-Édouard partait de Vincennes et on le reconduisait jusqu'à la frontière suisse. Cette seconde expédition fut moins brutale que la première.» M. de Férussy, lieutenant général des armées du roi, prit place auprès du prince dans une chaise de poste, «plus par honneur qu'autrement.» Le fait restait le même néanmoins, et l'opinion y voyait une tache à notre honneur. «On avait défendu dans les cafés de Paris de parler du prince Édouard, parce que l'on se donnait la liberté de blâmer le roi.»
Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec décence, mais le cri public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa reparaître deux fois à Londres, où il conféra avec ses partisans le duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra à Liége et y vécut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur dévoué de son père, miss Clémentine Walkmischaw, qu'il avait ramenée d'Écosse où elle s'était attachée à lui. Elle passait pour sa femme légitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous retrouverons bientôt modèle de son sexe. Ses amis murmurèrent et le sommèrent de renvoyer miss Clémentine, infidèle, disaient-ils, à sa cause. Il s'y refusa avec énergie; mais, quelque temps après, elle quitta elle-même le prince, sous prétexte de mettre sa fille au couvent à Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a aimé dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il chercha sa consolation dans le sommeil de ses facultés, et il se fit une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort.
Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement, songea à réveiller dans ce sang des Stuarts une rivalité toujours possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des héritiers à Charles-Édouard. M. de Reumont, son biographe, prend trop à la lettre les imputations alors prématurées des ambassadeurs d'Angleterre contre les moeurs de ce prince.