Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 20
«Lorsque je fus présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'eût alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai néanmoins une très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que j'avais vus jusque-là: c'étaient mon excellent roi Charles-Emmanuel, déjà vieillissant, le duc de Modène, gouverneur de Milan, et le grand-duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi; d'où je conclus fort bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul visage, et que toutes les cours n'étaient qu'une même antichambre. Pendant mon séjour à Naples, j'eus recours une seconde fois à la ruse; ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite intelligence, et le précepteur ne me causait jamais, non plus qu'à eux, le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et que le bonhomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur, cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre à prier le ministre d'écrire en ma faveur à Turin, pour y témoigner de ma bonne conduite, et assurer que j'étais parfaitement en état de me diriger moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le ministre, qui, de son côté, m'ayant pris en affection, fut le premier qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l'étude de la politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes, c'était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moi-même, je ne le communiquai à qui que ce fût; en attendant, je me bornai à tenir en toute occasion une conduite régulière et décente, peut-être au-dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore que ma volonté. J'ai toujours eu de la gravité dans mes moeurs et dans mes manières, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le dirais volontiers, dans le désordre même, et n'ayant presque jamais failli qu'à bon escient.
«En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même, ne me croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais: j'obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l'étudier en rien. Plusieurs années après seulement, je m'aperçus que mon malheur ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la nécessité de sentir en même temps mon coeur occupé d'un noble amour, et ma pensée d'une oeuvre élevée; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait défaut, je suis resté incapable de l'autre, dégoûté, ennuyé et tourmenté au-delà de toute expression.
«Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indépendance, le carnaval à peine fini, je voulus absolument m'en aller seul à Rome.»
VII.
De Rome à Venise, sans plus de profit ni de plaisir, il ne sent rien et ne fait rien sentir. Rentré à Turin, il obtient la permission de traverser les Alpes et de venir en France. Même néant dans ses impressions.
«C'était, je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d'août, mais entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse; je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je n'avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d'août. Aussi, lorsque j'entrai à Paris par ce misérable faubourg Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme à travers un sépulcre fétide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, où j'allais loger, mon coeur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir éprouvé, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse impression. Tant se hâter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abîmer ainsi dans ce cloaque impur! En descendant à l'hôtel, je me trouvais déjà complétement désabusé, et, n'eût été la fatigue et la honte immense qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.
«Lorsque ensuite je parcourus l'un après l'autre tous les recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La médiocrité et le goût barbare des constructions; la ridicule et mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prétendent au titre de palais; la saleté et le gothique des églises; l'architecture vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d'objets déplaisants qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides et si sottement attifées; tout cela n'était pas assez racheté à mes yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l'éclat et l'élégance des promenades où se portait le beau monde, le goût, la richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du même genre.
«Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination incroyable; depuis plus de quinze jours que j'étais à Paris, je n'avais pas encore salué le soleil, et mes jugements sur les moeurs, plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de l'influence de l'atmosphère. Cette première impression de Paris s'est si profondément gravée dans ma tête que maintenant encore (c'est-à-dire au bout de vingt-trois ans) elle est encore dans mes idées et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma raison la combatte et la condamne.
«La cour était à Compiègne, où elle devait rester tout le mois de septembre, et l'ambassadeur de Sardaigne, pour qui j'avais des lettres, n'étant point alors à Paris, je n'y connaissais âme qui vive, si ce n'est quelques étrangers que j'avais déjà rencontrés et pratiqués dans différentes villes de l'Italie. Eux-mêmes ne connaissaient personne à Paris. Je partageais donc mon temps entre les promenades, les théâtres, les filles et ma mélancolie habituelle. J'attrapai ainsi la fin de novembre, époque à laquelle l'ambassadeur quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me présenta dans différentes maisons, particulièrement chez les ministres des autres puissances. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne, et je jouai pour la première fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup; mais le jeu aussi m'ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris; ce qui me détermina à partir pour Londres au mois de janvier. Las de Paris, dont je ne connaissais guère que les rues, et déjà, en somme, passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous non-seulement de l'idée que je m'en étais faite dans mon imagination, mais des simples réalités que j'avais pu voir en divers endroits de l'Italie. Londres enfin acheva de m'apprendre à bien connaître et à bien apprécier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.
«Avant mon départ pour Londres, l'ambassadeur m'ayant offert de me présenter à la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une cour plus grande que celles que j'avais vues jusque alors, quoique parfaitement désabusé à l'égard des unes et des autres. Ce fut le 1er janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes cérémonies qui s'y pratiquent. On m'avait bien prévenu que le roi n'adressait la parole qu'aux étrangers de distinction, et, qu'il me parlât ou non, je n'y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux pieds la personne qu'on lui présentait, ne témoignait par aucun signe l'impression qu'il en recevait. Mais si l'on disait à un géant: J'ai l'honneur de vous présenter une fourmi, le géant, la regardant, sourirait, ou dirait peut-être: Oh! le pauvre petit animal! S'il se taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce dédaigneux silence cessa de m'affliger lorsque, un moment après, je vis le roi répandre autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus importants que je ne l'étais. Après une courte prière qu'il fit entre deux prélats, dont l'un, si j'ai bonne mémoire, était cardinal, le roi se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux portes, le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d'usage pour le premier de l'an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête, et, se retournant vers l'un des courtisans qui le suivaient, il demanda où étaient restés les échevins, qui d'ordinaire accompagnent le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit facétieusement: _Ils sont restés embourbés._ Toute la cour se prit à rire; le monarque lui-même daigna sourire, et passa outre pour se rendre à la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans l'Hôtel-de-Ville, un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de maire, le 17 juillet 1789 (Bailly); et alors c'était le tour des courtisans de _rester embourbés_ sur la route de Versailles à Paris, quoique ce fût en plein été; mais sur cette route la fange alors était en permanence. Peut-être je bénirais Dieu de m'avoir rendu témoin de ces choses, si je n'étais trop convaincu que le règne de ces rois plébéiens peut devenir encore plus funeste à la France et au monde que celui des rois capétiens.»
VIII.
Il passe son temps à Londres au métier de cocher amateur, montant à cheval le matin et conduisant le soir sur son siége son compagnon de voyage de rue en rue; de là en Hollande, où il croit aimer, à La Haye, une charmante Hollandaise récemment mariée; séparé d'elle par une convenance de situation, il fait semblant de vouloir mourir et se laisse facilement ramener à la vie par son domestique. Il repart pour Turin; il passe six mois à la campagne chez sa soeur, lisant Voltaire, dont les vers l'ennuient, dont la prose l'enchante; Montesquieu, Helvétius, Plutarque, enfin, qui l'instruit et l'enchaîne.
Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une géographie. De Pétersbourg à Turin, il voit tout, sans éprouver même une sensation. Il revient au gîte, comme s'il ne l'avait pas quitté. Arrêté à Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, éclairé par le groom, le surprend et lui donne pour la forme un léger coup d'épée au bras. Il craint un procès d'adultère et se croit ruiné s'il l'affronte; il ne tarde pas à se glacer et revient encore à Turin, où il reste deux ans; il devient le _chevalier servant_ d'une dame qu'il n'estime pas et qu'il n'aime guère, puis il la quitte et se _fait lier_ par son valet de chambre sur sa chaise pour s'empêcher d'aller la revoir! Quelle fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volonté! Quand l'envie de sortir est passée, il se fait tranquillement démailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville. Des niaiseries pareilles peuvent-elles être écrites par un homme sérieux?
Une détestable ébauche de tragédie classique, intitulée _Cléopâtre_, et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit à ses commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette séquestration: puis il va, déguisé en Apollon, au bal masqué de Turin, et il y récite à tout venant des complaintes misérablement rimées où sa Béatrice n'est guère ménagée. Tout cela ne détermine pas encore sa vocation tragique. Et ainsi finit le récit de sa jeunesse.
IX.
Il s'aperçut alors que deux choses lui manquaient seulement pour être un Sophocle: un génie et une langue.
Le piémontais n'est pas une langue: c'est un patois, moitié vaudois, moitié allobroge, moitié génois, moitié milanais, moitié français, tout, hors de l'italien. En français les places étaient prises, en piémontais il n'y avait que les places burlesques à prendre; le burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le piémontais a de véritables chefs-d'oeuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait pas avilir son prétentieux génie au grotesque. Il lui fallait donc l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien de Naples, moitié espagnol, moitié francisé, moitié grec, moitié lazzarone; on ne pouvait tenter ce mélange, plus propre à faire rire que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse, grandiose, mais le pape et les cardinaux étaient là; la liberté souriait à la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacrée, cela ne pouvait convenir à l'ennemi poétique de toute tyrannie. Il y avait le vénitien, mais c'était si frêle et si doux que cela ne pouvait être _susurré_ que par des lèvres de femme, cela répugnait à la virilité des héros; il y avait le milanais, c'était mêlé d'allemand et de français, plus jargon que langue; il y avait le génois et le piémontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre leurs conquérants par signes plus que par le langage.
Enfin il y avait le toscan, la vieille langue étrusque de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu latine, brève, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle que Dante l'a chantée, telle que Machiavel l'a écrite, langue faite pour des héros, des poëtes, des philosophes, et qui ne s'entend bien qu'à Florence, entre les deux rives de l'Arno et à Pistoia, langue locale s'il en fut jamais, héritière d'un peuple qui n'a point d'héritage sur la terre, langue de puritains et de pédants, qui prétendent avec raison être à eux seuls l'Italie classique... C'est celle-là qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur génie. Alfieri s'y décida pour l'amour du toscan. Il commença par aller passer six mois à Florence, au milieu des académiciens de la Crusca; il bégaya leur vocabulaire et il crut avoir retrouvé l'italien, comme les voyageurs qui remontent à la quatrième cataracte d'Égypte croient rapporter les sources du Nil. Il revint à Turin; il essaya quelques scènes de tragédie, alla passer quelques mois à Asti pour y cuver ses connaissances nouvelles, et s'aperçut qu'il ne savait rien.
Il prit alors une des plus fortes résolutions qu'un héros ou un homme de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui fallait un prétexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idéale du despotisme de la maison de Savoie. Ce prétexte était faux, car le despotisme italien-piémontais de la maison de Savoie à Turin était bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien d'un archiduc Léopold, régnant absolu à Florence, sous le nom et avec les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les prétextes ne sont pas difficiles en logique.
X.
Mais ce n'était pas tout encore: il fallait dépayser non-seulement son prétendu génie, mais sa fortune toute féodale et toute territoriale à Asti. Pour cela, la permission du roi était nécessaire. Quelle raison à donner à un prince bon, mais absolu, que la haine mortelle de sa soi-disant tyrannie! Alfieri n'avait ni tant de folie ni tant d'audace; aussi il tourna humblement la difficulté. Il persuada facilement au marquis de Cumiana, son beau-frère, et à sa soeur, attachés par des emplois à la cour, qu'il voulait leur donner tous ses biens en perdant la moitié au moins, en échange d'une rente viagère d'environ trente ou quarante mille livres à condition qu'il irait librement voyager et résider par tout l'univers. On eut bien de la peine à accomplir cet arrangement, si nuisible à ses intérêts, si favorable à sa famille. Enfin, on y parvint; il est probable que le roi se vit sans trop de peine délivré d'un sujet excentrique, mauvais poëte, grand déclamateur, qui méprisait son pays, et qui s'en allait _toscaniser_ chez un autre souverain.
XI.
Aussitôt que le contrat fut dressé et signé, Alfieri partit pour la Toscane.
«Je partis dans les premiers jours de mai, muni comme de coutume de la permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux États. Le ministre à qui je la demandai me répondit que j'avais déjà été, l'année d'avant, en Toscane.--C'est pour cela, répliquai-je, que je me propose d'y retourner encore cette année.--Cette permission me fut accordée; mais ce mot me donna à penser, et fit dès lors germer dans ma tête le dessein que moins d'un an après je mis pleinement à exécution, et qui me dispensa dans la suite de demander aucune permission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger plus que l'autre, et qu'à mes rêves de véritable gloire il se mêlait encore quelques bouffées de vanité, j'emmenai avec moi plus de gens et de chevaux, afin de marier ainsi deux rôles qui rarement vont d'accord ensemble, le rôle de poëte et celui de grand seigneur. J'eus donc huit chevaux à ma suite et un équipage digne d'un pareil train. Je pris la route de Gênes, où je m'embarquai avec mon bagage et une petite calèche, laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et Sarzana. Ils y arrivèrent heureusement et avant moi. Pour moi, la felouque où j'étais, presque en vue de Lerici, fut ramenée en arrière par un coup de vent, et je fus forcé de débarquer à Rapallo, qui n'était guère qu'à deux postes de Gênes. Ayant pris terre sur cette côte et me lassant d'attendre que le vent redevînt favorable pour reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque avec mes effets, et, prenant avec moi quelques chemises, mes écrits dont je ne me séparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste, et, à travers les précipices de l'Apennin dépouillé, je me rendis à Sarzana, où je trouvai mes chevaux, et où il me fallut attendre la felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse là mes chevaux pour me distraire, comme je n'avais, en fait de livres, que mon petit Horace et mon Pétrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup à Sarzana. Un prêtre, frère du maître de poste, me prêta un Tite-Live dont les oeuvres ne m'étaient pas tombées dans les mains depuis l'académie, où je ne l'avais ni compris ni goûté. Quoique passionné admirateur de la rapidité de Salluste, cependant la sublimité du sujet et la majesté des discours de Tite-Live me frappèrent vivement. Ayant lu dans cet historien la mort de Virginie et les discours enflammés d'Icilius, j'en fus si transporté qu'aussitôt l'idée me vint d'en faire une tragédie; et je l'aurais écrite d'un trait, si ne m'avait troublé l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrivée serait venue m'interrompre dans le feu de la composition.
«Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends par ces mots dont je me sers si souvent, _concevoir_, _développer_ et _mettre en vers_. Je m'y prends toujours à trois fois pour donner l'être à chacune de mes tragédies, et j'y gagne le bénéfice du temps, si nécessaire pour bien asseoir une oeuvre de cette importance, qui, pour peu qu'elle vienne au monde contrefaite, a grand'peine ensuite à se redresser. _Concevoir_ une tragédie, ce que j'appelle ainsi, c'est donc distribuer mon sujet en scènes et en actes, établir et fixer le nombre des personnages; puis, en deux petites pages de mauvaise prose, résumer, pour ainsi dire, scène par scène, ce qu'ils diront et ce qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce premier feuillet, et, fidèle à la trace de mes indications, remplir les scènes, dialoguer en prose, comme elle vient, la tragédie tout entière, sans écarter une seule pensée, quelle qu'elle soit, et écrire avec toute la verve que je puis avoir, sans prendre garde aux termes, c'est là ce que j'appelle _développer_. J'appelle enfin _versifier_, non-seulement mettre la prose en vers, mais, avec un esprit à qui j'ai laissé le temps de se reposer, choisir parmi les longueurs du premier jet les pensées les meilleures, les élever à la forme et à la poésie. Il faut ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher, changer. Mais si d'abord la tragédie n'était ni dans la conception, ni dans le développement, je doute que plus tard elle se retrouvât dans cette étude du détail. C'est là le procédé que j'ai suivi dans toutes mes compositions dramatiques, à commencer par le _Philippe_, et j'ai pu me convaincre qu'il compte au moins pour les deux tiers de l'oeuvre. Et en effet, après un certain temps, ce qu'il en fallait pour oublier complétement cette première distribution de scènes, quand il m'arrivait de reprendre ce feuillet, je sentais tout-à-coup, à chaque scène, gronder dans mon coeur et dans mon esprit un assaut tumultueux de sentiments et de pensées qui m'excitaient, et, pour ainsi dire, me forçaient à écrire; j'en concluais aussitôt que ce premier plan était bon et tiré des entrailles mêmes du sujet. Si, au contraire, je ne retrouvais pas cet enthousiasme, égal ou même supérieur à ce qu'il était quand j'écrivais cette esquisse, je la changeais ou la brûlais. Le premier plan approuvé, le développement allait très-vite; j'en écrivais un acte par jour, quelquefois plus, rarement moins; et d'ordinaire, dès le sixième jour, la tragédie était née, sinon faite. De cette façon, n'admettant de juge que mon propre sentiment, toutes les tragédies que je n'ai pu écrire ainsi, et avec cette fureur d'enthousiasme, jamais je ne les ai achevées, ou, si je les ai terminées, jamais du moins je ne les ai mises en vers. Tel fut le sort d'un _Charles Ier_, qu'immédiatement après le _Philippe_ j'entrepris de développer en français; au troisième acte de l'ébauche, mon coeur et ma main se glacèrent en même temps, et si bien que ma plume se refusa absolument à poursuivre. Même chose arriva à une tragédie de _Roméo et Juliette_, que je développai pourtant tout entière, mais avec effort et non sans me reprendre. Quelques mois après, quand je voulus revenir à cette malheureuse esquisse et la relire, elle me glaça tellement le coeur, et j'entrai contre moi dans une telle colère, qu'au lieu d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je la jetai au feu. De cette méthode, que j'ai voulu caractériser avec détail, il est peut-être résulté une chose: c'est que mes tragédies dans leur ensemble, et malgré les nombreux défauts que j'y vois, sans compter tous ceux que peut-être je n'y vois pas, ont du moins le mérite d'être, ou, si l'on veut, de paraître pour la plupart venues d'un seul jet et rattachées à un seul noeud, de telle sorte que les pensées, le style, l'action du cinquième acte s'identifient étroitement avec la disposition, le style, les pensées du quatrième, et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragédie ainsi développée, lorsqu'il ne reste plus au poëte d'autre souci que de la versifier à son aise, et de distinguer le plomb de l'or, l'inquiétude que communique à l'esprit le travail des vers et cette passion de l'éloquence, si difficile à satisfaire, ne sauraient nuire en rien au transport et à l'enthousiasme qu'il faut aveuglément suivre dès que l'on veut concevoir et créer une oeuvre terrible et passionnée. Si ceux qui viendront après moi jugent que cette méthode m'a conduit à mon but plus heureusement que d'autres, cette petite digression pourra, avec le temps, éclairer et fortifier quelque disciple de l'art que je professe. Si je me suis abusé, d'autres peut-être s'aideront de ma méthode pour en trouver une meilleure.