Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 19

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«La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par-dessus tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.

«Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! qu'elle se l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant, comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est là une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux, je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, vous mes braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô nouvelle légion Thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR.»

Écrit à Paris, 20 août 1835.

XII.

Là s'arrêtent les oeuvres imprimées de M. de Vigny.

Il en reçut la récompense en 1845, par sa nomination à l'Académie française. Cette journée fut empoisonnée pour lui par le discours ironique, railleur, malveillant, d'un homme illustre, chargé par l'Académie de lui répondre.

Ce discours ressemble aux sifflets de l'insulteur public des Romains, qui perçait à travers les acclamations du triomphe. Je n'y étais pas; mais, en le lisant, je ne reconnus ni l'insulteur ni l'insulté. La seule réponse de M. de Vigny fut le silence. Je fus révolté en le lisant: eût-on à se plaindre d'un collègue, il y a des jours de bonheur et de joie qu'il ne faut pas corrompre d'une injure, surtout quand on ne peut pas être relevé. Mais M. de Vigny n'avait certainement donné à personne le droit d'une vengeance, pas même d'une rancune. Je n'ai jamais su de quoi pouvait venir ce caprice d'acrimonie qui donnait le droit de douter de la bonté de coeur de ce vieillard. «Vous êtes un homme de bien que j'ai toujours voulu prendre pour un homme d'État, parce que la fortune, maîtresse des destinées, vous a fait naître illustre, riche et beau. Vous n'avez jamais rien écrit que quelques pages à vingt ans, pour flatter le despotisme dont la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais, académiquement, vous êtes trop fier de votre néant, pour que je puisse vous répondre par des critiques. Où les prendrais-je? Le néant n'a pas de rival, et la critique ne mord pas sur rien. Je suis réduit au silence! Ce n'est pas tout d'avoir la physionomie d'un homme agréable, il faut encore avoir l'âme d'un héros ou la parole d'un orateur: sans cela, il faut être poli si l'on ne tient pas à être juste!»

M. le directeur ne fut ni poli ni juste. Il a dû se repentir bien des fois avant sa mort de ce mauvais coup de langue à deux tranchants envers un homme d'honneur d'autant plus facile à asphyxier de faux éloges qu'il était incapable de comprendre deux sens dans une parole. C'était la loyauté même, poussée jusqu'à la naïveté. Il se serait cru déshonoré de comprendre ce qu'il se sentait incapable de dire.

XIII.

Il perdit son admirable mère vers 1837. Elle était souffrante et infirme depuis plusieurs années; il ne quittait ni sa maison ni son chevet, dans la rue des Écuries-d'Artois, où il est mort lui-même. Elle était sa société et son souci, comme si, au lieu d'être sa mère, elle eût été son enfant. Aucun soin ne lui coûtait pour elle; il était jaloux de ceux qu'il ne lui rendait pas. Elle mourut en le bénissant.

XIV.

Quelques années avant cette perte, il avait épousé, à Pau, Mlle Lydia Bunbury. C'était une jeune Anglaise, d'une candeur et d'une bonté modestes, qui lui assurait le bonheur; elle lui promettait aussi un jour une immense fortune.

Il jouit assez longtemps de cette fortune en espérance. Ses rêves d'or lui permettaient toutes les illusions de la bienfaisance. La perte irréparable d'un procès lui enleva tout. Il ne s'occupa qu'à consoler lui-même sa jeune femme.

Son angélique bonté, qui l'attacha à elle, lui tint lieu de tout; il n'avait point de dettes qui l'obligeassent à se dévouer à des créanciers; il avait des amis. Il avait l'estime et la gloire modeste de ses travaux auprès d'une épouse digne de son coeur; il fut pour elle ce qu'il avait été pour sa mère. Il la soigna malade jusqu'à la veille de sa propre mort. Elle connaissait toutes ses vertus, elle l'adorait: il l'aimait lui-même comme un enfant infirme. Il n'avait qu'une crainte, en se sentant atteint lui-même dans son principe de vie, c'était de mourir avant elle, et de la léguer à des mains étrangères. C'était comme une lutte de coeur à qui mourrait le premier. Quand elle fut morte, il y a quelques mois, il se sentit soulagé de son principal souci. Il attendit patiemment sa propre fin, qui ne pouvait tarder beaucoup.

J'ai compris, par moi-même, ce soulagement du coeur, quand Dieu daigne se charger du dépôt sacré que vous craignez de laisser après vous, sans affection et sans providence, ici-bas.

Que les âmes railleuses fassent une ironie de cette consolation du désespéré; Dieu qui la donne les juge: il suffit.

XV.

On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle de gouverneur du Prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée sa présence à Compiègne pendant les fêtes de l'empire. L'année dernière, il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à un rôle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête, sans approbation ni blâme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était grand, et il était libre.

Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, mais ses moeurs, aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays, pour lui une belle carrière militaire couronnée par une haute dignité et un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal de sa vie. 1830 avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de m'être retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de mes affections.

Quand 1848 m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'être à mes côtés pour me donner applaudissement, courage et conseil.--«Vous faites, me disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire: la république actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et combattez les excès, la France est avec vous!»

XVI.

Quand j'eus fini mon rôle, il quitta lui-même Paris et se retira quatre ans de suite dans sa retraite féodale de Touraine, mettant les forêts entre lui et le tumulte menaçant des élections, des ambitions, des dissensions civiles qui nous menacèrent tous. Il ne revint à Paris qu'après le coup d'État qu'il ne m'appartient pas de caractériser aujourd'hui. La monarchie de ses pères écartée, il ne lui restait que l'empire. Il était trop honnête homme et trop patriote pour chercher dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de l'avoir flatté et encouragé littérairement dans _Chatterton, ce toast de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conçue et malfaisante_; il le redoutait pour la société comme la mort. République comme moi, empire comme Napoléon, celui qui le délivrerait de ce cauchemar des prolétaires était son idole. Il voulait un sauveur à tout prix, même au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mêmes réserves. Il ne cacha point ses inclinations vers l'empire.

Il avait connu à Londres le jeune Napoléon sans lui donner ni encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-même placer un obstacle de plus sur la route d'une restauration que son père avait ramenée de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta neutre entre la fortune possible et sa fortune arriérée. À son retour, le coup d'État avait prononcé; il se décida pour Napoléon. C'était le sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le salut. Il se déclara impérialiste modéré; cela ne l'empêcha pas de me voir, et cela ne m'empêcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les choses pour ne pas accuser légèrement les hommes. Nous avions été amis depuis le premier jour, nous devions l'être jusqu'au dernier! Nous le fûmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il était mieux, et peu de jours après je lus la nouvelle de sa belle et douce mort dans les journaux. _Nulli flebilior!_

Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand écrivain, un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du siècle.

Adieu, mon cher Vigny! vous voilà arrivé, quoique plus jeune que moi, devant Celui qui nous crée et qui nous juge, dans ce monde où toutes nos petites passions meurent avant nous, où nous ne serons appréciés ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type éternel du bien ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vôtre de là-haut. Il n'y a plus d'hommes où vous êtes, il n'y a que l'Être infiniment bon. Vous êtes bon, allez à lui!

LAMARTINE.

XCVIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

L'instabilité des opinions humaines est telle qu'il y a des enthousiasmes de circonstance et des modes dans la postérité. N'avons-nous pas vu récemment renaître et remourir la mode de Dante, très-grand mais très-barbare poëte du moyen âge de l'Italie, et placer son illisible poëme épique à mille piques au-dessus des poëmes, aujourd'hui avilis, du Tasse, de l'Arioste et de Pétrarque, ces trois royautés légitimes de l'art italien? Si nous parcourions les différents pays de l'Europe, nous trouverions partout le même phénomène du caprice des critiques. J'en suis moi-même un exemple. Je ne crains pas de l'avouer aujourd'hui.

Quand je sortis des colléges, et que mes parents, pour me perfectionner dans les arts et dans les lettres, me firent voyager, le poëte piémontais Alfieri venait de mourir. Son amie, dont nous allons beaucoup vous parler, venait de lui faire élever un lourd et assez plat monument funéraire à côté des tombeaux de Machiavel et de Michel-Ange (ces vrais grands hommes!) dans l'église de Santa-Croce à Florence. Canova, manquant de souffle, de force et de grâce cette fois, lui avait prêté son ciseau, mais non son génie; un socle, gros comme la terre, pour offrir un champ assez vaste à la longueur des épitaphes, porte une statue colossale de l'Italie drapée, qui se penche et qui pleure sur le médaillon exigu de son faux grand homme.

En un mot, Alfieri venait d'entrer dans l'immortalité sous les auspices des Piémontais, qui avaient besoin d'un citoyen et d'un poëte; et, comme l'amour est indispensable en Italie pour un grand homme, témoin Béatrice pour Dante, Léonore pour le Tasse, Laure pour Pétrarque, la comtesse d'Albany, épouse peu fidèle du dernier des Stuarts, et amante peu constante d'Alfieri, avait consenti à ce que son nom royal décorât le mausolée. Elle voulut bien passer pour Béatrice, qui n'avait que dix ans quand Dante l'entrevit, pour Léonore, qui était douairière quand Tasse lui récita ses strophes épiques, et pour Laure, qui eut douze enfants en attendant le chaste Pétrarque.

II.

Moi-même, n'ayant à cette époque d'autre littérature et d'autre opinion que l'opinion et la littérature banales, j'achetai à Paris, chez le grand Didot, la fameuse édition en douze volumes des déclamations classiques, appelées tragédies, une édition aussi de la vie amoureuse d'Alfieri, et je m'obstinai à m'en nourrir pendant trois ou quatre ans comme d'un évangile tragique, malgré le mortel ennui que je prenais candidement alors pour un effet du génie. J'excepte ses mémoires, dans lesquels ce Jean-Jacques Rousseau gentilhomme raconte d'abord des obscénités très-sales, puis des amours très-intéressantes avec une amante royale, enlevée un peu scandaleusement à son vieil époux, le prétendant à la couronne d'Angleterre. J'étais de bonne foi comme un enfant à qui on a dit tout bas: «Admire cet immense génie, encore peu connu ou pas connu du tout dans ce monde des lettrés que tu viens de feuilleter pendant tes études; c'est un grand homme tout entier, c'est un Italien du temps de Machiavel, c'est un Romain du temps de Tacite! C'est un citoyen passionné pour l'antique liberté que la Providence des nations vient de faire revivre à Turin, pour donner le ton aux murmures confus du Piémont abâtardi sous ses rois et sous ses prêtres! C'est le poëte du civisme! C'est un Lucain! Un héros, la lyre à la main, qui chante comme Achille et qui combattrait comme lui. Il fallait un grand citoyen au monde pour le régénérer en le charmant; le voilà! prends et lis! Et de plus c'est un mystère, on n'en parle qu'à demi-voix, parce que la langue toscane imitée des vieux Toscans, rude et tendue comme du vandale, et forcée comme par des tenailles, est inconnue aux Italiens eux-mêmes, en sorte que cet homme réunit en lui tous les prestiges, l'inconnu, l'antique, la vigueur masculine des écrivains du seizième siècle: un Tacite en vers du dix-huitième! Qu'est-ce que Boccace, Machiavel, l'Arioste, le Tasse, à côté de ce chevalier de la liberté sous sa cuirasse de fer? Qu'est-ce que Racine, Voltaire, Rousseau, et tous nos Français efféminés et plagiaires, auprès de ce Sénèque retrouvé pour faire rougir les peuples de leur servitude, et pour faire trembler les tyrans de leur audace?»

III.

Je m'empressai de croire tout cela, et, pendant deux ans du plus prétentieux des ennuis, je n'ouvris pas d'autre livre que mes douze volumes d'Alfieri. Je trouvais bien quelquefois que cette belle langue italienne où le _si suona_ était bien rude et bien martelée, que cela ne ressemblait guère ni à la délicieuse et claire harmonie du Tasse, ni à l'amoureuse et rieuse mélodie de l'Arioste, ni à l'énergie nationale, sensée et abondante de Machiavel; que cet effort continu de l'écrivain, en tendant l'esprit du lecteur, lui donnait plus de peine que de plaisir; que les banalités rhétoriciennes, quand on les pressait bien dans la main, ne laissaient que des cailloux mal polis dans l'esprit; que Dieu avait fait de la facilité la vraie grâce de l'élocution, et que tout ce qui était difficile n'était pas réellement beau. Mais, quand j'avouais ces scrupules aux Italiens lettrés, ils étaient si infatués de leur grand déclamateur qu'ils me donnaient tort à l'unanimité, et que, écrasé par leur enthousiasme, je me reprochais d'avoir froid avec ce Vésuve dans ma poche, qui aurait dû fondre toutes les neiges. La vraie raison, c'est que je n'étais pas du pays, et que la mode du temps ne m'avait pas plié suffisamment à cet enthousiasme de convention.

IV.

Le fait est que les Italiens de 1812, honteux de n'avoir participé que d'esprit au grand drame français et européen de la révolution française, avaient résolu d'avoir dans un seul homme un grandissime poëte et un grandissime citoyen. C'était, si vous voulez, une lubie nationale (bien que l'étoffe ne manque pas pour les grands hommes dans ce pays de toutes les grandeurs); c'était un caprice héroïque et poétique: mais le caprice était universel et sincère, par conséquent jusqu'à un certain point respectable. L'Angleterre avait eu Shakespeare, la France Corneille, l'Allemagne Goethe et Schiller, ces frères jumeaux de la scène: pourquoi donc l'Italie moderne, dont le génie et la langue valent bien la langue et le génie de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la France, n'aurait-elle que des rimeurs de _sonnets_? Non, il lui fallait un tragique, un tragique digne d'elle, un tragique aussi riche d'imagination que Shakespeare, aussi grandiose et aussi forcené que Corneille, aussi surnaturel que Goethe, aussi tendre que Schiller, et de plus il fallait que toutes ces supériorités de poëte se rencontrassent confondues avec une supériorité de caractère et de volonté, que cet homme à la fois littéraire et politique allumât la torche de ses actions à l'étincelle de son génie, et fît glorieusement agir l'Italie après l'avoir fascinée!

Ils cherchèrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait représenter ce rôle chez eux, et, après avoir vainement cherché dans toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux sur le gentilhomme piémontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas mieux que de faire à Turin et que de se faire à lui-même l'illusion d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus d'hésitation, car les peuples tiennent plus à ce qu'ils imaginent qu'à ce qu'ils possèdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes sont persécutés, et que tous les sophistes font des fanatiques de leurs sophismes.

Or voici ce que c'était que Vittorio Alfieri. Écoutez-moi bien: je vais vous raconter ici la partie intéressante de sa vie, d'après lui-même, d'après ses amis, d'après sa maîtresse, d'après son successeur dans le coeur de cette femme. Je ne l'ai pas connu personnellement, lui, mais j'ai connu très-intimement ses parents; son neveu, homme distingué, président du sénat à Turin; ses commensaux de tous les soirs à Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa chambre, vide à peine; sa bibliothèque, pleine encore de volumes grecs ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort était, pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'être emporté sous son pesant mausolée à Santa-Croce, dans une société de morts très-supérieurs à lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galilée!

V.

Il était né en 1749 à Asti, jolie petite ville piémontaise, élégante, et riche par ses bons vins, au pied des Alpes, dans la grande plaine du Piémont. Asti ressemble à Mâcon, au luxe près des belles maisons, que l'emphase italienne appelle palais. La famille d'Alfieri était noble; mais, comme en Italie la noblesse et les arts de la main ne s'excluent pas, un de ses oncles paternels était architecte du roi, d'autres étaient militaires, commandaient à Coni ou en Sardaigne. Son père, marié tard à une jolie veuve d'Asti, mourut encore jeune. Sa veuve se remaria encore après lui, elle eut ainsi des enfants de plusieurs lits. Il avait hérité seul de son père d'environ quarante mille livres de rente avant d'être en âge de les administrer et d'en jouir. Envoyé à l'université de Turin, comme toute la jeune noblesse, il y passa huit ans, qu'il raconte aussi puérilement que son âge, cherchant avec un soin jaloux et ridicule à y faire remarquer à ses biographes futurs quelques symptômes de son prodigieux génie tragique; il n'y découvre que des enfantillages sans goût et sans valeur. On voit que les _Confessions_ de J.-J. Rousseau sont un modèle qu'il cherche à imiter. Mais, s'il en a les vices, il n'en a ni l'originalité ni la grâce. Qu'importe au lecteur que J.-J. Rousseau ait sali de son urine la marmite d'un voisin, ou qu'Alfieri ait eu la tête teigneuse et porté deux ou trois fois perruque dans son enfance? Le cynisme de l'un, l'infirmité de l'autre, n'indiquent que l'incurie ou la malpropreté de leurs gardiens: leur gloire future (si gloire il y a) n'a rien à faire avec ces vilenies; les polissonneries ne sont pas de l'histoire. Un trait de caractère, un indice de sensibilité, disent quelque chose; une saleté ne dit rien que l'orgueil de celui qui s'en vante.

VI.

À seize ans il sort de l'université aussi ignorant qu'il y est entré. Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donné par la cour, quelques voyages prématurés à Gênes, à Milan, à Florence, à Sienne, à Rome et à Naples.

«Nous arrivâmes à Naples le second jour des fêtes de Noël: on pouvait se croire au printemps. L'entrée de Capo di China, par les Études et la rue de Tolède, me présenta cette ville comme la plus riante et la plus peuplée que j'eusse encore vue jusque-là, et demeurera toujours présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut aller nous loger à une espèce de cabaret, dans le plus obscur et le plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les hôtelleries un peu propres étaient remplies d'étrangers. Cette contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible cerveau une irrésistible influence jusque dans l'âge le plus avancé.

«Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs maisons; et, soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre des fêtes particulières et la variété des amusements, le carnaval me parut plus brillant et plus agréable qu'aucun de ceux que j'eusse encore vus à Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c'était la musique des bouffes au théâtre nouveau; mais toujours cette mélodie, si délicate qu'elle fût, me laissait dans l'âme un long et triste murmure de mélancolie; et alors s'éveillaient en moi, par milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J'y trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me lier avec eux; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon visage, empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était de même avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour elles, mais je ne trouvais de charme qu'à celles qui étaient modestes, sans pouvoir jamais plaire qu'à celles qui ne l'étaient point; toujours mon coeur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager au-delà des monts, j'évitais avec soin de me laisser surprendre dans quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai dans aucun piége. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets si divertissants, pour voir les merveilles qui étaient à quelque distance; pour les voir, non, je n'en étais aucunement curieux, et d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je n'étais jamais las d'aller, mais, dès que je m'arrêtais, aussitôt je souffrais.