Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 16

Chapter 163,975 wordsPublic domain

C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793, en 1830, en 1848 surtout.

Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de _quatre-vingt mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres; c'était la longue impunité de la sédition militaire!

En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud, déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac, influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, évoqués dans la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même. Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie. Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais, grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M. Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent lui-même en le forçant à acheter du fer.

En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois, l'unité de l'armée et sa discipline.

On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le patriotisme, la première vertu des nations, réponde.

D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel, surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France que la France elle-même.

V.

Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et, une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la fois le territoire et la liberté?»

Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularisé par le nom de _César_ ne pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, oeuvre des soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, oeuvre des citoyens.--Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que devenaient la force et la discipline?--J'y renonçai avec regret, et je préférai consciencieusement laisser courir à la France les _hasards césariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée, et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.

VI.

C'est là la question que M. de Vigny, homme de lettres, résolut de traiter à fond par le sentiment dans son beau livre de _Servitude et Grandeur militaires_. Il ne se déguise rien de l'abaissement des caractères individuels de l'armée, d'un côté; de la beauté des dévouements, de l'autre. Mais, en homme d'État français, il finit par se prononcer comme moi pour le dévouement, c'est-à-dire pour l'armée. Il le fit épiquement, c'est-à-dire en récits successifs et dramatiques tels que ceux dont nous allons vous donner l'exemple dans les deux citations suivantes. Ne m'accusez pas de leur longueur. On n'abrége pas l'émotion, on n'analyse pas une larme.

VII.

Il allait seul à cheval de Paris à Lille.--Il pleuvait.

«En examinant avec attention cette raie jaune de la route, dit-il, j'y remarquai, à un quart d'heure environ, un petit point noir qui marchait. Cela me fit plaisir, c'était quelqu'un. Je n'en détournai plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'espérai que c'était la voiture d'une cantinière, et, considérant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver à cette île fortunée, dans cette mer où il s'enfonçait jusqu'au ventre quelquefois.

«À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cirée noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les roues s'embourbaient jusqu'à l'essieu; un petit mulet qui les tirait était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je m'approchai de lui et le considérai attentivement.

«C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers d'infanterie qui ont porté le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et usé. Il avait un visage endurci mais bon, comme à l'armée il y en a tant. Il me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre côté de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant:

«--Ah! c'est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent après nous. Voulez-vous boire la goutte?

«--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu.

«Il avait à son cou une noix de coco, très-bien sculptée, arrangée en flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.

«--À la santé du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière. Par exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon après, c'est mon devoir.

«En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme j'étais de son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde indiscrétion assez fréquente parmi nous.

«Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me faisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer l'eau qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où j'aurais eu les jambes trempées.

«--Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il.

«Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.

«--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix enrouée; c'est quelque chose que d'être seul, allez, dans des temps comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là-dedans?

«--Non, lui dis-je.

«--C'est une femme.

«Je dis:--Ah!--sans trop d'étonnement, et je me remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit.

«--Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il, ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce chemin-là soit un _ruban de queue_ un peu long.

«Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué; et, comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son équipage, dont il craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coup, et, s'approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en me disant:

«--Eh bien! vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges.

«Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaient données à l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers.

«--Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne sais pas monter à cheval et que ce n'est pas mon affaire, à moi.

«--Mais, commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont obligés.

«--Bah! une fois par an, à l'inspection, et encore sur un cheval de louage. Moi, j'ai toujours été marin, et depuis fantassin; je ne connais pas l'équitation.

«Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à autre, comme s'attendant à une question; et, comme il ne venait pas un mot, il poursuivit:

«--Vous n'êtes pas curieux, par exemple! cela devrait vous étonner, ce que je dis là.

«--Je m'étonne bien peu, dis-je.

«--Oh! cependant, si je vous contais comment j'ai quitté la mer, nous verrions.

«--Hé bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous réchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et ne s'arrête qu'à mes talons.

«Le bon chef de bataillon s'apprêta solennellement à parler, avec un plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tête le schako couvert de toile cirée, et il donna ce coup d'épaule que personne ne peut se représenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'épaule que donne le fantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment son poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit mulet, et commença.

VIII.

«--Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis né à Brest; j'ai commencé par être enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prêt dès l'âge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant que j'étais à Brest, je me cachai à fond de cale d'un bâtiment marchand qui partait pour les Indes; on ne m'aperçut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire mousse que de me jeter à l'eau. Quand vint la Révolution, j'avais fait du chemin, et j'étais à mon tour devenu capitaine d'un petit bâtiment marchand assez propre, ayant écumé la mer pendant quinze ans. Comme l'ex-marine royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout à coup dépeuplée d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on me donna le commandement d'un brick de guerre nommé _le Marat_.

«Le 28 fructidor 1797, je reçus ordre d'appareiller pour Cayenne. Je devais y conduire soixante soldats et un _déporté_ qui restait des cent quatre-vingt-treize que la frégate _la Décade_ avait pris à bord quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec ménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en avait un démesuré. J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le premier degré de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième de longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne.

«Cette grande lettre avait une figure toute particulière. Elle était longue, et fermée de si près que je ne pus rien lire entre les angles ni à travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre, sous le verre d'une mauvaise petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lit. Ce lit-là était un vrai lit de marin comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne pouvez pas avoir vu ça.

«La chambre d'une reine ne peut pas être aussi proprement rangée que celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler tant qu'il veut sans rien déranger. Les meubles sont faits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit était un coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'était mon sofa et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'était ma table, alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux qui étaient dans la chambre. Mon parquet était ciré et frotté comme de l'acajou, et brillant comme un bijou: un vrai miroir! Oh! c'était une jolie petite chambre! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fière façon, et le voyage commença cette fois assez agréablement, si ce n'était... Mais n'anticipons pas.

«Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'étais occupé à mettre cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _déporté_ entra dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garçon, quoiqu'un peu pâle, et trop blanc pour un homme. C'était un homme cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le bras; elle était fraîche et gaie comme un enfant. Ils avaient l'air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis:

«--Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est gentil à vous. Je vous emmène un peu loin; mais tant mieux, nous aurons le temps de nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame sans mon habit; mais c'est que je cloue cette grande coquine de lettre. Si vous vouliez m'aider un peu?

«Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à mesure que je les demandais; et elle me disait: _À droite! à gauche! capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter la pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _À gauche! à droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite méchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.--Alors elle lui sauta au cou et l'embrassa. Ils étaient vraiment gentils, et la connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis.

«Ce fut aussi une jolie traversée. J'eus toujours un temps fait exprès. Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs à mon bord, je faisais venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m'égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et le poisson, la petite femme et le mari restaient à se regarder comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Alors je me mettais à rire de tout mon coeur et me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme trois imbéciles, ne sachant ce que nous avions. C'est que c'était vraiment plaisant de les voir s'aimer comme ça! Ils se trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils étaient à la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu d'eau-de-vie suédoise quand ils dînaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les roulait comme ces deux poires que j'ai là dans mon mouchoir mouillé. Ils étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d'eau? Je les portais de l'autre côté de la mer, comme j'aurais porté deux oiseaux de paradis.

«J'avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprès de moi. Le jeune homme écrivait sur ma table, c'est-à-dire sur mon lit; et, quand je voulais, il m'aidait à faire mon _point_: il le sut bientôt faire aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit. La jeune femme s'asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre.

«Un jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis:

«Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous êtes joliment délicats tous deux pour bêcher et piocher comme font les déportés à Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup desséchée au soleil, j'y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu d'amitié pour moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n'est plus qu'un sabot à présent, et je m'établirais là avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite société. Je vous aiderais à bien des choses; et j'ai amassé une bonne pacotille de contrebande assez honnête, dont nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais à tourner l'oeil, comme on dit poliment.

«Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air de croire que je ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle qu'à l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en allèrent sur son épaule; son chignon s'était défait comme un câble qui se déroule tout à coup, parce qu'elle était vive comme un poisson: ces cheveux-là, si vous les aviez vus! c'était comme de l'or. Comme ils continuaient à se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de temps en temps, elle pleurant, cela m'impatienta.

«--Hé bien, ça vous va-t-il? leur dis-je à la fin.

«--Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des _déportés_, et... Il baissa les yeux.

«--Moi, dis-je, je ne sais pas ce que vous avez fait pour être déportés, mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sûr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres innocents! Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutôt le cou comme à deux pigeons. Mais, une fois l'épaulette de côté, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.

«--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoique un peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est que je crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air heureux, parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure.

«Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine:

«--C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la même chose?

«Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.

«--Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est nécessaire.

«Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un enfant qu'on a grondé.

«--D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, vous autres; et la lettre!

«Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela.

«--Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà une belle affaire! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord, il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau.--Faut-il que j'aie du bonheur, pour que cette enfant-là m'ait rappelé la grande coquine de lettre!

«Je regardai vite ma carte marine, et quand je vis que nous en avions encore pour une semaine au moins, j'eus la tête soulagée, mais pas le coeur, sans savoir pourquoi.

«--C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obéissance! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a filé si vite que j'avais tout à fait oublié cela.

«Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l'air à regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, éclairait le verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet rouge, et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du feu.

«--Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête? leur dis-je pour les amuser.

«--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang.

«--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?