Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 15
Ah! misérable! Mais... c'est la Satire! tu deviens méchant.
=Il pleure longtemps avec désolation.=
Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à celle de ton père.
=Il s'arrête.=
=Il prend une tabatière sur sa table.=
Le voilà, mon père!--Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez! Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.--J'ai vendu, pour manger, le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis pas.--Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi m'avez-vous créé?
=Il jette la boîte.--Il court après, se met à genoux et pleure.=
Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!--Vous m'avez tant embrassé sur vos genoux!--C'est ma faute! j'ai cru être poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.
=Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.=
Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.--Cachons ce trésor.
=Cachant l'opium.=
Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?--Caton n'a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.
=Il pose l'opium au milieu de sa table.=
Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument de la mort; il avoue, pour sauver le poëte, que Kitty Bell l'adore, et que s'il se tue il en tuera deux!--Eh bien, je vivrai! s'écrie Chatterton, et il écrit à M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour en obtenir audience et protection.
M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-même, et propose à Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le quaker triomphe de sa courageuse résignation. Chatterton rentre dans sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la résolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.
--Skirner sera payé! dit-il.--Libre de tous! égal à tous, à présent!--Salut, première heure de repos que j'aie goûtée!--Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut!--Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du coeur, adieu! Ô quel bonheur! je vous dis adieu!--Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on n'hésiterait pas si longtemps!
=Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit:=
Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir.--Je sais que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter à tous la trace de mes pas sur la terre.
=Il jette au feu tous ses papiers.=
Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!
=Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poëmes, dans l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.=
SCÈNE VIII.
CHATTERTON, KITTY BELL.
Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrête, observe Chatterton, et va se placer entre la cheminée et lui.--Il cesse tout à coup de déchirer ses papiers.
KITTY BELL, =à part.=
Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brûle-t-il? cette flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lugubre.
=À Chatterton.=
N'allez-vous pas rejoindre mylord?
CHATTERTON =laisse tomber ses papiers; tout son corps frémit.=
Déjà!--Ah! c'est vous!--Ah! madame! à genoux! par pitié! oubliez-moi.
KITTY BELL.
Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?
CHATTERTON.
Je vais partir.--Adieu!--Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des poëtes n'existent qu'à peine. On ne doit pas aimer ces gens-là; franchement ils n'aiment rien; ce sont des égoïstes. Le cerveau se nourrit aux dépens du coeur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai été plus mauvais qu'eux tous.
KITTY BELL.
Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai été?
CHATTERTON.
Parce que je ne veux plus être poëte; vous le voyez, j'ai déchiré tout.--Ce que je serai ne vaudra guère mieux, mais nous verrons. Adieu!--Écoutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous vos enfants?
KITTY BELL.
Plus que ma vie, assurément.
CHATTERTON.
Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous l'avez donnée.
KITTY BELL.
Hélas! ce n'est que pour eux que je l'aime.
CHATTERTON.
Eh! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell! avec ces anges sur vos genoux, vous ressemblez à la divine Charité.
KITTY BELL.
Ils me quitteront un jour.
CHATTERTON.
Rien ne vaut cela pour vous!--C'est là le vrai dans la vie! Voilà un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang, l'âme de votre âme: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout. Promettez-le-moi!
KITTY BELL.
Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.
CHATTERTON.
Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans cesse! Ô Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à votre paisible famille.
KITTY BELL.
Hélas! cela dépend-il de nous?
CHATTERTON.
Oui! oui!... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son coeur.--Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.--Je n'ai pas le temps, moi; laissez-moi sortir.
=Il marche vers sa chambre.=
KITTY BELL.
Mon Dieu! comme vous souffrez!
CHATTERTON.
Au contraire.--Je suis guéri.--Seulement j'ai la tête brûlante. Ah! bonté! bonté! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.
KITTY BELL.
De quelle bonté parlez-vous? Est-ce de la vôtre?
CHATTERTON.
Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes venue. On vous attend là-haut! J'en suis certain. Que faites-vous ici?
KITTY BELL, =émue profondément et l'air hagard.=
À présent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.
CHATTERTON.
Tout à l'heure je vous suivrai.--Adieu! adieu!
KITTY BELL, =l'arrêtant.=
Vous ne viendrez pas?
CHATTERTON.
J'irai.--J'irai.
KITTY BELL.
Oh! vous ne voulez pas venir.
CHATTERTON.
Madame! cette maison est à vous, mais cette heure m'appartient.
KITTY BELL.
Qu'en voulez-vous faire?
CHATTERTON.
Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ils ne peuvent plus se courber à votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell, laissez-moi.
KITTY BELL.
Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.
CHATTERTON.
Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais génie vous envoie?
KITTY BELL.
Une épouvante inexplicable.
CHATTERTON.
Vous serez plus épouvantée si vous restez.
KITTY BELL.
Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?
CHATTERTON.
Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment êtes-vous là?
KITTY BELL.
Eh! comment n'y serais-je plus?
CHATTERTON.
Parce que je vous aime, Kitty.
KITTY BELL.
Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.
CHATTERTON.
J'en ai le droit, de mourir.--Je le jure devant vous, et je le soutiendrai devant Dieu!
KITTY BELL.
Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas.
CHATTERTON.
Il le faut, Kitty, je suis condamné.
KITTY BELL.
Attendez seulement un jour pour penser à votre âme.
CHATTERTON.
Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.
KITTY BELL.
Une heure seulement pour prier.
CHATTERTON.
Je ne peux plus prier.
KITTY BELL.
Et moi! je vous prie pour moi-même. Cela me tuera.
CHATTERTON.
Je vous ai avertie! il n'est plus temps.
KITTY BELL.
Et si je vous aime, moi!
CHATTERTON.
Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est pour cela que Dieu peut me pardonner.
KITTY BELL.
Qu'avez-vous donc fait?
CHATTERTON.
Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.
KITTY BELL, =à genoux, les mains au ciel.=
Puissances du ciel! grâce pour lui.
CHATTERTON.
Allez-vous-en... Adieu!
KITTY BELL, =tombant.=
Je ne le puis plus...
CHATTERTON.
Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.
=Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre.=
KITTY BELL.
Ah!--Grand Dieu!
=Elle ouvre la fiole.=
Qu'est-ce que cela?--Mon Dieu! pardonnez-lui.
SCÈNE IX.
KITTY BELL, LE QUAKER.
LE QUAKER, =accourant.=
Vous êtes perdue... Que faites-vous ici?
KITTY BELL, =renversée sur les marches de l'escalier.=
Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est temps.
=Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche à voir, à travers les portes vitrées, s'il n'y a personne qui puisse donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec terreur, en écoutant le bruit de la chambre de Chatterton.=
LE QUAKER, =en montant à grands pas, à Kitty Bell.=
Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas.
=Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell monte à demi évanouie en s'accrochant à la rampe de chaque marche; elle fait effort pour tirer à elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On voit Chatterton mourant et tombé sur le bras du Quaker. Elle crie, glisse à demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la dernière marche.=
=On entend John Bell appeler de la salle voisine.=
JOHN BELL.
Mistress Bell!
=Kitty se lève tout à coup comme par ressort.=
JOHN BELL, =une seconde fois.=
Mistress Bell!
=Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et s'attachent à sa robe.=
LE QUAKER, =du haut de l'escalier.=
L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?
=Il va près d'elle.=
Ma fille! ma fille!
JOHN BELL, =entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.=
Que fait-elle ici? Où est ce jeune homme? Ma volonté est qu'on l'emmène!
LE QUAKER.
Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL.
Mort!
LE QUAKER.
Oui, mort à dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous qu'il soit parti!
JOHN BELL.
Mais...
LE QUAKER.
Arrêtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme.
=Il la regarde et la voit mourante.=
Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas.
=Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe à John Bell, et prend leur mère dans ses bras. John Bell les prend à part et reste stupéfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.=
JOHN BELL, =avec épouvante.=
Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous?
=Il s'arrête en voyant le Quaker s'agenouiller.=
LE QUAKER, =à genoux.=
Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reçois ces deux martyrs!
=Le Quaker reste à genoux, les yeux tournés vers le ciel jusqu'à ce que le rideau soit baissé.=
Voilà la pièce!--Qu'on juge de l'effet.--Le sentiment avait noyé le sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait fait pleurer. L'ivresse d'une admiration méritée succéda à l'émotion de la scène, et la France compta un grand dramatiste de plus.
LAMARTINE.
(_La suite au prochain entretien._)
XCVe ENTRETIEN.
ALFRED DE VIGNY.
(DEUXIÈME PARTIE.)
I.
Vigny fut exalté. Voici comment il parle lui-même de cette soirée. Nous la voyons se renouveler encore aujourd'hui.
LES REPRÉSENTATIONS DU DRAME
JOUÉ LE 12 FÉVRIER 1835 À LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
«Ce n'est pas à moi qu'il appartient de parler du succès de ce drame; il a été au-delà des espérances les plus exagérées de ceux qui voulaient bien le souhaiter. Malgré la conscience qu'on ne peut s'empêcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'éclat du théâtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque religieux dans cette alliance contractée avec l'assemblée dont on est entendu, et c'est une solennelle récompense des fatigues de l'esprit.--Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprètes à qui l'on a confié ses idées dans un livre qui sera plus durable que les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs, eux dont l'art difficile s'unit à celui du poëte dramatique, et complète son oeuvre.--Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être; ils vont à la conquête de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que celle d'un moment. Séparés du monde qui leur est bien sévère, leurs travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu au-delà de leur existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils font tous, et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces spectateurs qui les applaudissent avec ivresse?
«Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne l'a été celle-ci, et le mérite en est grand; car, derrière le drame écrit, il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lèvres et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au jeune poëte; amour que le quaker repousse toujours d'une main tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles, ces tendresses voilées, ont été exprimées et nuancées avec une perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront de juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais à dire ce qu'ils avaient à vaincre, et en quoi ils ont réussi.
«L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse, la douce gravité du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionnée de ses sympathies et de ses prières, tout ce qu'il y a de sacré et de puissant dans son intervention paternelle, a été parfaitement exprimé par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs, son aspect vénérable et bon, ajoutaient à son habileté consommée la naïveté d'une réalisation complète.
«Un homme très-jeune encore, M. Geffroy, a accepté et hardiment abordé les difficultés sans nombre d'un rôle qui, à lui seul, est la pièce entière. Il a dignement porté ce fardeau, regardé comme pesant par les plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants; son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résolution subite de mourir, et par-dessus tous ces traits, exprimés avec un talent souple, fort et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsque enfin il a délivré son âme et la sent libre de retourner dans sa véritable patrie.
«Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme, Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait naître le souvenir des Vierges maternelles de Raphaël et des plus beaux tableaux de la Charité;--sans efforts elle est posée comme elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse mère; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et qui ne semblent pas étudiés. Ici sa voix est tendre jusque dans la douleur et le désespoir; sa parole lente et mélancolique est celle de l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour l'infortune; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la prière; on sent que les élans de son coeur, contenus par le devoir, lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses coquetteries naïves pour obtenir que le quaker lui parle de Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit surprenante d'énergie, de tragique grandeur et d'inspirations imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le coeur d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène française le talent le plus accompli dont le théâtre se puisse enorgueillir.
«Ainsi ont été représentés les trois grands caractères sur lesquels repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les victimes, ont été rendus avec une rare vérité. John Bell est bien l'égoïste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empesé, sot, confiant en lui-même, et ces deux rôles sont largement joués. Lord Talbot, bruyant, insupportable et obligeant sans bonté, a été représenté avec élégance, ainsi que ses amis importuns.
«J'avais désiré et j'ai obtenu que cet ensemble offrît l'aspect sévère et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques vérités morales du sein d'une famille grave et honnête; agiter une question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment profond de leur position dans la vie.
«Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques.
«Essayons à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes sérieux et les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette tribune et à cette chaire, si l'on y trouve des pensées et des sentiments dignes de graves réflexions.»
II.
Un autre amour était caché sous cet amour de Chatterton pour Kitty Bell... Mme Dorval était l'idéal de M. de Vigny et du public. Cet amour avait vraisemblablement ajouté son pathétique au pathétique de la situation. Tout fut complet, excepté la morale, dans cette oeuvre. On aurait en vain parlé raison à ce public, on aurait en vain représenté à cet enthousiasme socialiste que la société ne doit à personne, et surtout à un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que le prix réel de ses services, et non le prix auquel il évalue ses rêves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien rétribué, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtièmes de la population, est honorable; que le cri de haine contre la société étayée ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses, et que le suicide à dix-huit ans par impatience est l'acte d'un frénétique. Tout cela fût tombé à froid devant la chaleureuse émotion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas accusé d'avoir plaidé cette cause absurde contre laquelle il s'est armé avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait pas pensé. La pensée et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu'à l'épreuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'après l'avoir courageusement expiée. Les grands poëtes doivent surveiller leur sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit des suicides de scepticisme.
III.
Ainsi, poëte lyrique de premier ordre dans _Moïse_, poëte dramatique de première sensibilité dans _Chatterton_, romancier de première conception dans _Cinq-Mars_, il ne manquait à M. de Vigny qu'un sujet fécond pour être philosophe de première vérité. Il le chercha, et il le trouva dans notre civilisation française de la dernière année de nos révolutions. Le sujet était neuf et prodigieusement difficile. Le titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: _Servitude et Grandeur militaires._ C'était le sujet de l'_armée_. Servitude? il n'y en a point dans le dévouement nécessaire à son pays ou à son roi. Grandeur? il n'y en a point dans l'obéissance volontaire aux crimes d'un peuple ou d'un homme. _Discipline et Honneur_: c'était le véritable titre. M. de Vigny le sentit à la fin de son livre, mais c'était trop précis et trop étroit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrêta au premier.
IV.
L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et qui veut être libre. Fort? c'est être _un_. Libre? c'est être délibérant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité d'être fort, prêt à tout, dans une nation _méditerranéenne_, circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait; nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique; de là, la nécessité d'être _un_, pour prendre les armes à propos et vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la _discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_ volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations perpétuelles entre la _servitude_ nécessaire et la liberté impossible n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée et l'âme révolutionnaire de la nation.
Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers, trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables, facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine, irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse, puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du _mont Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le désordre à domicile.