Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 14

Chapter 144,055 wordsPublic domain

«Une idée qui est l'examen de l'âme devait avoir dans sa forme l'unité la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que personne la réduise à une plus simple expression que moi-même je ne vais le faire:--C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive, et le tue.--Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette âme livrée à de noires tempêtes; elle est dans les coeurs de cette jeune femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, cherchant en vain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si terribles que le bien est impuissant, et entraîné lui-même dans le désastre inévitable.

«J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste étouffé par une société matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié l'intelligence et le travail. Je n'ai point prétendu justifier les actes désespérés des malheureux, mais protester contre l'indifférence qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indifférence si difficile à éveiller, sur la distraction si difficile à fixer? Y a-t-il un autre moyen de toucher la société que de lui montrer la torture de ses victimes?

«Le Poëte était tout pour moi; Chatterton n'était qu'un nom d'homme, et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais déplorable d'une noble misère.

«Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui _merveilleux enfant_! que tu aies été juste ou non, tu as été malheureux; j'en suis certain, et cela me suffit.--Âme désolée, pauvre âme de dix-huit ans! pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la terre, et de tenter le bien en ton nom.»

Écrit du 20 au 30 juin 1834.

XIV.

Or nous, à notre tour, examinons la pensée de l'oeuvre et l'idée elle-même.

Il y avait à Londres, peu d'années avant la révolution, un jeune homme d'une méchante nature, d'une profonde immoralité, et d'une immoralité naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonçait de plus un certain talent d'écrivain et de poëte. Il s'appelait Chatterton. Lisez les mémoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y a des cas où le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en trouve et il écrit contre eux. Enfin, discrédité par son odieux renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser à un riche bourgeois de la Cité, qui lui offre une place de valet de chambre dans sa maison avec de bons appointements. L'offre était sincère, Chatterton s'indigne; son orgueil se révolte contre la servilité apparente d'un emploi qui exige fidélité, attachement et vertu. Il prend cette offre pour une insulte; il rentre humilié chez lui, et se brûle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et pour se venger par le suicide d'une société qui ne veut pas le privilégier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte à la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'âme d'un misérable. Le rideau tombé, les actes se dévoilent, ils font horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la liberté individuelle et audacieuse, est en même temps le pays du paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se laisse prendre à l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un martyr de génie et de vertu. Martyr de génie! il n'y a qu'à lire ses vers. Martyr de vertu! il n'y a qu'à lire sa vie.

C'est l'anathème de la prétention.

XV.

M. de Vigny, cependant, ébranlé par les secousses de la révolution qui vient d'éclater, à son insu possédé par la haine féodale contre ceux qui viennent d'expulser son roi et dont il est heureux de se venger, prend en main la cause de ce coupable et malheureux Chatterton, le compose comme la cause d'un poëte et d'un homme _incompris_, et en fait un dangereux chef-d'oeuvre, un manifeste socialiste touchant, contre le sens commun et contre la société de droit et de devoir commun aussi. Mais il le compose avec génie. Voyons ce génie, et, tout en blâmant l'auteur, étudions l'ouvrage; et, si nous ne connaissions pas Chatterton, voyons si nous n'aurions pas pleuré!

CHATTERTON.

ACTE PREMIER.

La scène représente un vaste appartement; arrière-boutique opulente et confortable de la maison de John Bell. À gauche du spectateur, une cheminée pleine de charbon de terre allumé. À droite, la porte de la chambre à coucher de Kitty Bell. Au fond, une grande porte vitrée: à travers les petits carreaux on aperçoit une riche boutique; un grand escalier tournant conduit à plusieurs portes étroites et sombres, parmi lesquelles se trouve la porte de la petite chambre de Chatterton.

Le Quaker lit dans un coin de la chambre, à gauche du spectateur. À droite est assise Kitty Bell; à ses pieds un enfant assis sur un tabouret; une jeune fille debout à côté d'elle.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE QUAKER, KITTY BELL, RACHEL.

KITTY BELL, =à sa fille, qui montre un livre à son frère.=

Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit, enfants.

=Au Quaker.=

Ne pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

=Le Quaker hausse les épaules.=

Mon Dieu! votre père est en colère! certainement, il est fort en colère; je l'entends bien au son de sa voix.--Ne jouez pas, je vous en prie, Rachel.

=Elle laisse tomber son ouvrage et écoute.=

Il me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, monsieur?

=Le Quaker fait signe que oui, et continue sa lecture.=

N'essayez pas ce petit collier, Rachel; ce sont des vanités du monde que nous ne devons pas même toucher.--Mais qui donc vous a donné ce livre-là? C'est une Bible; qui vous l'a donnée, s'il vous plaît? Je suis sûre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois mois.

RACHEL.

Oui, maman.

KITTY BELL.

Oh! mon Dieu! qu'a-t-elle fait là!--Je vous ai défendu de rien accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme.--Quand donc l'avez-vous vu, mon enfant? Je sais que vous êtes allée ce matin, avec votre frère, l'embrasser dans sa chambre. Pourquoi êtes-vous entrés chez lui, mes enfants? C'est bien mal!

=Elle les embrasse.=

Je suis certaine qu'il écrivait encore, car depuis hier au soir sa lampe brûlait toujours.

RACHEL.

Oui, et il pleurait.

KITTY BELL.

Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela à personne; vous irez rendre ce livre à M. Tom quand il vous appellera; mais ne le dérangez jamais, et ne recevez de lui aucun présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai même pas parlé une fois, et vous avez accepté quelque chose, un livre. Ce n'est pas bien.--Allez... allez embrasser le bon quaker.--Allez, c'est bien le meilleur ami que Dieu nous ait donné.

=Les enfants courent s'asseoir sur les genoux du Quaker.=

LE QUAKER.

Venez sur mes genoux tous deux, et écoutez-moi bien.--Vous allez dire à votre bonne petite mère que son coeur est simple, pur et véritablement chrétien; mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa conduite, qu'elle n'a pas assez réfléchi à ce qu'elle vient de vous ordonner, et que je la prie de considérer que rendre à un malheureux le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute sa misère.

KITTY BELL =s'élance de sa place.=

Oh! il a raison! il a mille fois raison!--Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel.--Il faut le garder, ma fille! le garder toute la vie.--Ta mère s'est trompée.--Notre ami a toujours raison.

LE QUAKER, =ému et lui baisant la main.=

Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! âme simple et tourmentée!--Ne dis point cela de moi.--Il n'y a pas de sagesse humaine.--Tu le vois bien, si j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans la forme.--Devais-je avertir les enfants de l'erreur légère de leur mère?--Il n'y a pas, ô Kitty Bell, il n'y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton coeur chaleureux, un des soupirs de ton âme tendre et modeste.

=On entend une voix tonnante.=

KITTY BELL, =effrayée.=

Oh! mon Dieu! encore en colère.--La voix de leur père me répond là!

=Elle porte la main à son coeur.=

Je ne puis plus respirer.--Cette voix me brise le coeur.--Que lui a-t-on fait? encore une colère comme hier au soir.

=Elle tombe sur un fauteuil.=

J'ai besoin d'être assise.--N'est-ce pas comme un orage qui vient? et tous les orages tombent sur mon pauvre coeur.

LE QUAKER.

Ah! je sais ce qui monte à la tête de votre seigneur et maître: c'est une querelle avec les ouvriers de sa fabrique.--Ils viennent de lui envoyer, de Norton à Londres, une députation pour demander la grâce d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une lieue à pied!--Retirez-vous tous les trois... vous êtes inutiles ici.--Cet homme-là vous tuera... c'est une espèce de vautour qui écrase sa couvée.

=Kitty Bell sort, la main sur son coeur, en s'appuyant sur la tête de son fils, qu'elle emmène avec Rachel.=

SCÈNE II.

LE QUAKER, JOHN BELL, UN GROUPE D'OUVRIERS.

LE QUAKER, =seul, regardant arriver John Bell.=

Le voilà en fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux; voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.

JOHN BELL, =vingt ouvriers le suivent en silence et s'arrêtent contre la porte.=

=Aux ouvriers, avec colère.=

Non, non, non, non!--Vous travaillerez davantage, voilà tout.

UN OUVRIER, =à ses camarades.=

Et vous gagnerez moins, voilà tout.

JOHN BELL.

Si je savais qui a répondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme l'autre.

LE QUAKER.

Bien dit, John Bell! tu es beau précisément comme un monarque au milieu de ses sujets.

JOHN BELL.

Comme vous êtes quaker, je ne vous écoute pas, vous; mais si je savais lequel de ceux-là vient de parler! Ah!... l'homme sans foi que celui qui a dit cette parole! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous? Comment suis-je arrivé au bien-être que l'on me voit? Ai-je acheté tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique? Si j'en suis le seul maître à présent, n'ai-je pas donné l'exemple du travail et de l'économie? N'est-ce pas en plaçant les produits de ma journée que j'ai nourri mon année? Me suis-je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite?--Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien; j'en suis très-fâché pour vous, mais très-content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très-bon que leur production vous appartînt; mais j'ai acheté les mécaniques avec l'argent que mes bras ont gagné: faites de même, soyez laborieux, et surtout économes.--Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pères: _Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mêmes._ Et à présent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chassé, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village.

=Ils sortent.=

LE QUAKER.

Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que le tien.

JOHN BELL =revient encore irrité et s'essuyant le visage.=

Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler tout, partout où vous êtes.--Vous parlez rarement, mais vous devriez ne parler jamais.--Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau.

LE QUAKER.

Ce n'est que du bon sens, maître John; et quand les hommes sont fous, cela leur fait mal à la tête. Mais je n'en ai pas de remords; l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire; c'est l'affaire d'un moment.

JOHN BELL.

Ce n'est pas là mon idée: vous savez que j'aime assez à raisonner avec vous sur la politique; mais vous mesurez tout à votre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté, et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers.--Vous avez partagé tous vos biens entre vos neveux; vous ne possédez plus rien qu'une chétive subsistance, et vous achevez votre vie dans l'immobilité et la méditation.--Cela vous convient, je le veux; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes inférieurs à l'insolence.

LE QUAKER.

Eh! que te fait, je te prie, leur insolence? Le bêlement de tes moutons t'a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger?--Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit? Y a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses petits garçons et ses filles tousser et pâlir en travaillant tes laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chèrement louée par toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donnée? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton, avec les maisons et les familles, est portée dans ta main comme le globe dans la main de Charlemagne.--Tu es le baron absolu de ta fabrique féodale.

JOHN BELL.

C'est vrai, mais c'est juste.--La terre est à moi, parce que je l'ai achetée; les maisons, parce que je les ai bâties; les habitants, parce que je les loge; et leur travail, parce que je les paye. Je suis juste selon la loi.

LE QUAKER.

Et la loi est-elle juste selon Dieu?

JOHN BELL.

Si vous n'étiez quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi.

LE QUAKER.

Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j'ai pour toi une amitié véritable.

JOHN BELL.

S'il n'était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans, et que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.

LE QUAKER.

Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-même, quand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfants par la faiblesse de leur âge.--Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier.--Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien demandé à personne, mais je te le conseille.

JOHN BELL.

Ce qui est fait est fait.--Que n'agissent-ils tous comme moi!--Que tout travaille et serve dans leur famille.--Ne fais-je pas travailler ma femme, moi?--Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour; et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup.--Malgré mes ateliers et mes fabriques aux environs de Londres, je veux qu'elle continue à diriger du fond de ses appartements cette maison de plaisance, où viennent les lords, au retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard.--Tobie était un ouvrier habile, mais sans prévoyance.--Un calculateur véritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui.--Tout doit rapporter, les choses animées et inanimées.--La terre est féconde, l'argent est aussi fertile, et le temps rapporte l'argent.--Or les femmes ont des années comme nous, donc c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce temps sans emploi.--Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse; c'est un malheur très-grand pour lui, mais je n'en suis pas responsable.

LE QUAKER.

Il s'est rompu le bras dans une de tes machines.

JOHN BELL.

Oui, et même il a rompu la machine.

LE QUAKER.

Et je suis sûr que dans ton coeur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang: va, ton coeur est d'acier comme tes mécaniques.--La Société deviendra comme ton coeur, elle aura pour Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.--Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as été conséquent, c'est une qualité rare.--Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire.

=Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.=

JOHN BELL =ouvre la porte de sa femme avec force.=

Mistress Bell! venez ici.

* * * * *

Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle exposition en action de la pièce et des caractères! comme le malheur du jeune homme, comme la gracieuse pitié des enfants, comme l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en règle du bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en mettant le coeur du spectateur en complicité avec l'auteur! Il n'y a pas un plus habile début de drame dans Molière lui-même. On voit que M. de Vigny a aiguisé sa lame à loisir et que le coup portera.

Chatterton, pâli par les études d'une longue nuit d'insomnie, paraît. Le deuxième acte est simple et naïf, d'un effet immense et cependant sans événement. Il y a dans la maison un vieux médecin quaker, ami de Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois. Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collége, il craint d'en être reconnu et manifeste au quaker ses sinistres pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques moments après chez M. et Mme Bell, ils ont à demi-voix un entretien railleur avec Chatterton; s'étonnant de le trouver logé si pauvrement, ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espère que l'amitié de Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de grands seigneurs. Il les invite à souper. Kitty Bell parle pour la première fois à son hôte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le prie de prendre un appartement plus convenable à sa fortune. Je suis _ouvrier en livres_: _cet atelier me suffit_, répond-il. Elle se retire; Chatterton délibère avec le quaker à la manière de Werther avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker, après sa demi-confidence, jette des soupçons dans l'âme pure de Kitty Bell.

L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de Chatterton s'efforçant à travailler dans sa chambre froide. Nous le donnons ici tout entier comme un chef-d'oeuvre de la douleur, le voici:

ACTE TROISIÈME.

La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit misérable et en désordre.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHATTERTON.

=Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.=

Il est certain qu'elle ne m'aime pas.--Et moi, je n'y veux plus penser.--Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante.--Me voilà seul en face de mon travail.--Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon! de saluer et de serrer la main! toute cette comédie est jouée: j'en commence une autre avec moi-même.--Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez forte pour saisir mon âme, et l'emporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans le fantôme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en étalage sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix: tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!

=Il se lève.=

Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition!

=Il rit et se rassied.=

=Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.=

--Non, non!

L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton temps en réfléchissant; tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu es pauvre.--Entends-tu bien? un pauvre!

Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute stérile.--Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu! ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.

Oh! loin de moi,--loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé! mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! Détourne-toi! détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu; et si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu! sans espoir!--Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison!

Oh! dégradation! oh! honteux travail!

=Il écrit.=

Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.--Eh bien! ne puis-je cesser d'avoir cette idée?

=Long silence.=

J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.--Mais qu'on me dise donc pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.--Et pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.--Les pauvres créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité! vile Publicité! toi qui n'es qu'un pilori où le profane passant peut nous souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.--Du moins, celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tête.--Oh! si elle m'eût aimé!

=Il s'abandonne à une longue rêverie dont il sort violemment.=

Écris donc, malheureux, évoque donc ta volonté!--Pourquoi est-elle si faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle excite et qui s'arrête!--Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi!--Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son maître; il lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'éperon qu'il lui faut.--Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude maître du corps! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre dans ma chambre délabrée? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur froide pour vous vaincre?

=Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.=

L'épais brouillard! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un rideau blanc, ou comme un linceul.--Il était pendu ainsi à la fenêtre de mon père la nuit de sa mort.

=L'horloge sonne trois quarts.=

Encore! le temps me presse: et rien n'est écrit!

=Il lit.=

Harold! Harold!... ô Christ! Harold... le duc Guillaume...

Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?--Je ne puis comprendre comment j'ai écrit cela.--

=Il déchire le manuscrit en parlant.--Un peu de délire le prend.=

J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'étais catholique, je me ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil, mais au moins il y dort.--Tous les hommes ont un lit où ils dorment; moi, j'en ai un où je travaille pour de l'argent.

=Il porte la main à sa tête.=

Où vais-je? où vais-je? Le mot entraîne l'idée malgré elle... Ô Ciel! la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voilà qui peut épouvanter le plus brave... Allons! calme-toi.--Je relisais ceci... Oui!... Ce poëme-là n'est pas assez beau!... Écrit trop vite!--Écrit pour vivre!--Ô supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes Normands!... Me suis-je intéressé à cela? non. Et pourquoi donc en as-tu parlé?--Quand j'avais tant à dire sur ce que je vois.

=Il se lève et marche à grands pas.=

--Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de moi; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de pleurer; quand le pâle Travail est dédaigné; quand l'Espérance a perdu son ancre; la Foi, son calice; la Charité, ses pauvres enfants; lorsque la Terre crie et demande justice au Poëte de ceux qui la fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se passer du Ciel.

Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites. Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.