Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 12

Chapter 123,720 wordsPublic domain

«L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour; Le vin français coulait dans la coupe étrangère; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

«Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes:

«Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu. Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

«Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor.» Ici l'on entendit le son lointain du cor. L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.

«Entendez-vous? dit-il.--Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron qui parle avec sa fée.»

«Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et tandis qu'il y songe Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

«Malheur! c'est mon neveu! malheur! car si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arrière, chevaliers, repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!

IV.

«Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux; L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore. À l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

«--Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent? --J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés par une roche noire; Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire, Son âme en s'exhalant nous appela deux fois.»

* * * * *

«Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!»

Écrit à Pau, en 1825.

Il méditait un poëme plus étendu sur le mode amer et mystérieux de lord Byron: _Dolorida_. C'est une beauté trahie qui empoisonne par jalousie son amant, qui jouit de ses tortures dont il ignore la cause, et qui au moment de son dernier soupir lui révèle son crime, par un vers qui éclate comme la lueur d'un poignard tiré du fourreau:

Le reste du poison qu'hier je t'ai versé!

Cette imitation eut un grand succès. Elle en aurait moins aujourd'hui. L'imagination française était alors byronienne. Un mystère d'honneur paraissait nécessaire à l'effet de toute oeuvre poétique.

Mais une autre imitation plus étudiée tentait déjà l'âme douce et tendre de Vigny.

Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les _Amours des anges_ et _Lalla Rookh_, poëmes indiens. Il était alors à Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, et femme dont la beauté, la vertu, l'enivrement mystique et la piété céleste, devaient ravir le poëte irlandais et faire croire à la _soeur des anges_ que Vigny voulait créer pour type idéal des amours sacrés. Cela répondait au temps où la piété de Chateaubriand et d'autres poëtes confondait le ciel et la terre dans les mêmes adorations. Moi aussi, je rêvais alors un grand poëme ébauché seulement depuis, _la Chute d'un ange_, qui devait former un épisode d'une oeuvre en vingt-quatre chants, pendant que Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son _Éloa_ sous le titre de mystère.

XI.

Éloa, dans le mystère de M. de Vigny, est née d'une larme de Jésus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant sa mort et en venant le ressusciter pour ses soeurs. Cela ne ressemble guère à M. Renan, mais l'imagination sera toujours du côté du coeur. Cette origine d'Éloa, quoique un peu précieuse et affectée, était poétique et religieuse à la fois. Tout le monde, las de douter, s'efforçait de croire. Donner pour base à un beau poëme la première larme de compassion divine versée par un ami divin sur la mort d'un ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la divinise et l'anime en la faisant la première soeur des anges, c'était être dans le coeur du nouveau siècle.

Éloa, accueillie dans la famille angélique par l'entremise des esprits supérieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Pitié dont elle est née la trouble et l'envahit; elle ne peut être heureuse si un être et le plus beau des êtres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament et pénètre dans les bas lieux où languit Lucifer, son invisible souci.

.............................................. .............................................. «Souvent parmi les monts qui dominent la terre S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire; L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir. Là, quand la villageoise a, sous la corde agile, De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile, Elle y demeure oisive, et contemple longtemps Ce magique tableau des astres éclatants, Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine, D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine. Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux, La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux. Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre, N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre, Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus Tels que des froids marais les éclairs onduleux; Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore; Chaque étoile semblait poursuivre un météore; Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger, Suivait des yeux leur vol circulaire et léger. Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie: Tel est le choc plaintif et le son vague et clair Des cristaux suspendus au passage de l'air, Pour que, dans son palais, la jeune Italienne S'endorme en écoutant la harpe éolienne. Ce bruit lointain devint un chant surnaturel, Qui parut s'approcher de la fille du Ciel; Et ces feux réunis furent comme l'aurore D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore. À sa lueur de rose un nuage embaumé Montait en longs détours dans un air enflammé, Puis lentement forma sa couche d'ambroisie, Pareille à ces divans où dort la molle Asie. Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant, Une forme céleste apparut vaguement.

* * * * *

«Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse, En bondissant parcourt sa montagne brumeuse, Et chasse un daim léger que son cor étonna, Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona, Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance, Pour passer le torrent aux arbres se balance, Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains. Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages, Il cherche les sentiers voilés par les orages; Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux, S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux, Passer le plaid léger d'une Écossaise errante, Et s'il entend sa voix dans les échos mourante, Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux Viennent d'apercevoir la soeur de ses aïeux, Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse, Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse; Il cherche alors comment Ossian la nomma, Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.

* * * * *

«Non moins belle apparut, mais non moins incertaine, De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine, Et des enchantements non moins délicieux De la Vierge céleste occupèrent les yeux. Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive, Livre son aile blanche à l'onde fugitive, Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait. Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle, Enchantait les regards des teintes de l'opale. Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau; C'était une couronne ou peut-être un fardeau: L'or en était vivant comme ces feux mystiques Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques. Son aile était ployée, et sa faible couleur De la brume des soirs imitait la pâleur. Des diamants nombreux rayonnent avec grâce Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse; Mollement entourés d'anneaux mystérieux, Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux. Il agite sa main d'un sceptre d'or armée, Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée, Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas, D'un geste impatient accuse tous ses pas. Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse, Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse, Il veuille ne montrer d'abord que par degrés Leurs rayons caressants encor mal assurés, Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme. Tel que dans la forêt le doux vent du matin Commence ses soupirs par un bruit incertain Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde; Élevant lentement sa voix douce et profonde, Et prenant un accent triste comme un adieu, Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu.»

Lucifer fait à Éloa la séduisante confidence de son prétendu crime et de sa disgrâce. Je suis l'amour, dit-il, le complément des êtres; il décrit merveilleusement les délices qu'il leur donne. Éloa est attendrie et charmée. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son amant. Elle l'aime.

«Éloa sans parler disait: Je suis à toi! Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois à moi!»

Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui révèle alors d'un mot cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue!

XII.

_Éloa_ confirma sa renommée de grand poëte parmi la jeunesse de Paris. La conception, malgré son défaut d'afféterie et de mignardise, la méritait en effet; mais c'était une conception, cela sortait de l'esprit, cela n'était pas une explosion du coeur. On ne fait pas la poésie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces poëmes ou de ces opuscules épiques était passé.

Le reste du volume, à _Moïse_ près, parut empreint des mêmes qualités et des mêmes défauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentré dans quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette célébrité sourde et à demi-voix ne répondait pas assez à ses désirs de gloire.

Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste sérieux, mais l'Arioste en prose, de l'Écosse, remplissait l'Europe entière de ses romans historiques. M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu féminine de son talent le portait naturellement à l'imitation. Il chercha un sujet dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant, ingrat et tragique du maréchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour à tour favori de Louis XIII, rival à la fois et jouet du cardinal de Richelieu;--son jouet et bientôt sa victime.--Le sujet était très riche, la politique s'y mêlait à l'amour. M. de Vigny le traita en grand maître de l'art. Treize éditions en peu d'années lui révélèrent son immense succès. Si l'on veut en connaître tout l'intérêt, il faut le lire en entier; si l'on veut en déguster le style, lisez seulement les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a accusé de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire dans les scènes secondaires, n'a qu'un défaut: c'est celui du genre, c'est celui de Walter Scott lui-même. C'est un roman; du moment où vous quittez le terrain solide et précis de l'histoire, il ne faut pas prétendre à y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux témoin à l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec autorité. Ce m'a toujours paru l'extrême danger de ce genre de composition littéraire, inventé par Mme de Genlis, idéalisé par Walter Scott, popularisé en France par M. de Vigny. En bonne police littéraire, ce devrait être interdit: Dieu et les hommes n'ont pas livré la vérité historique, héritage du genre humain, au caprice adultère de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela même sacré! L'excellent esprit de M. de Vigny était de sa nature propre à comprendre cette vérité. Mais le talent a ses licences, il les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre.

Lisez le début seulement du livre, cette splendide description de la Touraine, pays paternel de l'auteur:

«Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de la France, ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du berceau de la monarchie.

«Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient le chapeau du roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré; il est lié au château, qui le protége par un étroit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel: terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.

«Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1659, la cloche du château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent qu'en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la maréchale d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes dans les yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent avec surprise des préparatifs se faire tout à coup. Le vieux domestique du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes, qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours. Ce brave homme, nommé Granchamp, avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait été son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux, les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent et disent: «Voilà nos vignes,» en revenant au château. Il avait une figure sévère très-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.

«--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir pendant que Germain, Louis et Étienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de l'eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever tout le monde de table.

«--Ah! mon cher Granchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le 13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

«En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.»

Et la dernière page, qui est de l'histoire, écrite par un complice présent à l'exécution:

«.... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais?

«--Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.

«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:--Vous êtes le plus âgé.

«--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel?

«--Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.

«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur:--Mon Père, serai-je bien ainsi? Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés!