Cours familier de Littérature - Volume 16
Part 11
Alfred de Vigny y naquit neuf ans après cette date: c'était le moment où la nature, décimée par la révolution, se vengeait des meurtres et des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles moissons d'épis. Une foule d'hommes éminents dans les lettres naissaient pour combler les vides que Roucher et André Chénier avaient faits en livrant leurs têtes à l'échafaud. C'est ainsi qu'après Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs dans l'île du Reno, auprès de Modène, Rome livra jusqu'à Cicéron au poignard des délateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une foule d'autres hommes de génie se hâtèrent autour du trône d'Auguste, pour qu'il n'y eût point de vide dans la gloire romaine, point d'interrègne dans la famille de Romulus.
III.
Commençons par son portrait à vingt-cinq ans, car peu de ses contemporains l'ont connu, tant c'était un solitaire de la foule; il passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais; on le remarquait à l'élégance de son costume, à la noblesse sans affectation de son attitude, à la sérénité de son beau visage, à la douceur affable de son regard; on se disait: «C'est quelqu'un au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate étranger, c'est un jeune homme sur le front duquel la Providence a écrit une grandeur future.» On s'arrêtait, mais on ne savait pas son nom.
IV.
Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence, tel qu'il était dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822, tel qu'il était en 1825, enfin tel qu'il était en 1863, quelques mois avant sa mort; toujours jeune et agréable d'esprit, sans que le temps eût presque rien changé à sa taille et à son visage, excepté quelques légères nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui menaçaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mère sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adorée de femme et de mère! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une affectation, n'était qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante qui se renouvelait sur sa tête, et qui donnait à sa physionomie pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grâce et de l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce majesté de Platon ou de la candide et éternelle enfance de Bernardin de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration, autour desquels avaient flotté sous les bananiers les immortelles images de _Paul et Virginie_.
V.
Le front d'Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière, était moulé comme celui d'un philosophe essénien de la Judée pour une pensée sensible mais toujours sereine. Poli et légèrement teinté de blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la pensée qui luisait au dedans; une gracieuse dépression des tempes l'infléchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait, non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette attention intérieure et tournée en dedans produisît involontairement une certaine tension des paupières qui rétrécissait le globe de l'oeil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne tachait, et la franchise amicale de son coup d'oeil qui ne cherchait jamais à pénétrer dans le regard d'autrui, mais qui s'étalait jusqu'au fond de l'âme chez lui, inspirait à l'instant confiance absolue dans cet homme. C'était limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu à cacher? Il n'avait jamais conçu la pensée de tromper personne; feindre lui aurait paru une demi-duplicité. Il n'y avait, grâce à ce regard en complète sécurité, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie; tout y était plein soleil de l'âme. Il laissait regarder et il regardait lui-même sans épier quoi que ce fût dans le regard de son interlocuteur; ce qu'il n'éprouvait pas, il ne le soupçonnait pas. La lumière éblouit d'elle-même, on ne voit pas l'ombre.
VI.
Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble, s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.
Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde, jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque et la mutuelle amitié?
VII.
Le père d'Alfred de Vigny avait émigré. Il ne rentra en France avec les Bourbons qu'en 1814; il était, comme son fils unique le fut plus tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea à Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face du palais actuel de l'Élysée, où j'ai eu moi-même mon appartement en 1848. Homme d'un esprit littéraire, il s'y lia avec Émile Deschamps et avec son frère, également lettrés, qui logeaient dans le voisinage. Il mourut en 1821, dans ce même appartement qui avait servi d'asile à son retour des pays étrangers. Les rudes fatigues et la guerre de l'émigration, qui lui avaient infligé leurs traces et qui l'avaient courbé en deux avant l'âge, n'enlevaient rien, non plus que la modicité de ses ressources, à la bonté, à l'enjouement, à la grâce de son humeur. Il avait épousé, vers la fin de la révolution, une jeune personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.
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Cette mère, aussi ferme d'esprit que tendre de coeur, se dévoua tout entière à son fils unique, après la mort de son mari. Ce n'était pas seulement son enfant, c'était son image. M. de Vigny ne la quitta jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette angélique douceur, cette fierté chevaleresque et ce dégoût du cynisme démocratique qui faisait de lui un aristocrate. «Nous avons élevé cet enfant pour le roi,» écrivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les _gardes du corps_ et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux fils de l'aristocratie déshéritée et un appointement de sous-lieutenant dans l'armée. Ce fut la même année et le même mois où j'entrai, aux mêmes conditions et au même titre, dans les gardes du corps. Fils de la guerre et de la fidélité, Vigny aimait d'origine l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait son père. Il accompagna, à cheval, le roi et les princes jusqu'à Béthune; fut licencié avec nous, le 31 décembre de la même année, après le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilégiés à sa réconciliation avec l'armée de Bonaparte; il entra, comme sous-lieutenant d'abord, dans la légion de Seine-et-Oise, et un an après avec le même grade dans la garde royale, au 5e régiment d'infanterie: devenu capitaine après treize ans de service, sa faible constitution le fit mettre au traitement de réforme. Ses camarades et le ministre de la guerre le regrettèrent comme un officier de grande espérance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux premiers emplois de l'armée.
VIII.
L'amour filial qu'il portait à sa mère, les premiers vers qu'il avait composés dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement espérer une autre grandeur, le consolèrent de cette interruption de sa carrière naturelle. Les Turcs ont une expression historique par laquelle ils définissent vaguement, mais heureusement, certaines natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur définition juste dans les catégories de la vie sociale, et qui donnent cependant une dénomination très-honorable et très-distincte aux individualités éminentes de leur civilisation. Cette dénomination est celle de _tchilibi_. J'ai souvent demandé aux Orientaux le sens vrai de ce mot: «_Tchilibi_, me répondaient-ils, ne signifie officiellement aucune dignité positive, aucun emploi précis dans l'empire; mais il signifie plus: cette expression représente une dignité intellectuelle et morale, une distinction qui n'est point accordée par le sultan, mais par le concours libre, spontané, incontestable et inaliénable de l'opinion publique. On est _tchilibi_ comme on est chez vous un _honnête homme_ par excellence: un homme distingué, éminent, un homme à part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur propre respectabilité, respectabilité célèbre, qui, lorsqu'elle se multiplie de père en fils dans une famille, finit par former un surnom de la race.»
Or c'était précisément, comme celui de gentilhomme par excellence, le seul titre ambitionné par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe distinctif de son caractère, l'aristocratie de sa nature, le rôle innomé de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-même: le PARFAIT GENTILHOMME. C'était un rôle difficile à une époque où la noblesse inverse était odieuse, et où la démocratie mal comprise haïssait le gentilhomme et se vengeait de ses prétentions par une chanson de Béranger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du sang d'émigré et le dédain inné pour les faveurs plébéiennes souvent aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rôle s'associait très-bien avec une certaine célébrité littéraire, modeste et à demi-jour, qui ne demandait rien à personne, mais qui se créait elle-même, et qui savait attendre sa sanction de la postérité.
M. de Vigny se fit donc tchilibi français, se renferma en lui-même avec sa mère et quelques amis, et laissa, de temps en temps, s'échapper quelques vers qui ne ressemblaient à rien de ce qui avait paru jusque-là. Il était particulièrement sensible à ce mérite. Il convenait que l'originalité de cette poésie fut en rapport avec l'originalité de l'écrivain.
Ce fut l'époque où je le connus. Le connaître et l'aimer, c'était une même chose. Je l'ai aimé jusqu'à son dernier jour.
IX.
Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!
MOÏSE.
(POÈME.)
«Le soleil prolongeait sur la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes, Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts. La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne. Du stérile Nébo gravissant la montagne, Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil, Sur le vaste horizon promène un long coup d'oeil. Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent; Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent, S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé, Dont le pays fertile à sa droite est placé; Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale Ses sables où s'endort la mer occidentale; Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, Couronné d'oliviers, se montre Nephtali; Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes; Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phégor Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor. Il voit tout Canaan, et la terre promise, Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise. Il voit, sur les Hébreux étend sa grande main, Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
* * * * *
Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Pressés au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon Comme les blés épais qu'agite l'aquilon. Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables Et balance sa perle au sommet des érables, Prophète centenaire, environné d'honneur, Moïse était parti pour trouver le Seigneur. On le suivait des yeux aux flammes de sa tête. Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte, Lorsque son front perça le nuage de Dieu Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu, L'encens brûla partout sur les autels de pierre, Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière, À l'ombre du parfum par le soleil doré, Chantèrent d'une voix le cantique sacré; Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule, Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule, Du peuple avec la harpe accompagnant les voix, Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.
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Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place, Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
«Il disait au Seigneur: «Ne finirai-je pas? Où voulez-vous encor que je porte mes pas? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai-je donc fait pour être votre élu? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu. Voilà que son pied touche à la terre promise. De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise, Au coursier d'Israël qu'il attache le frein; Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.
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«Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances, Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau? Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages! Mon doigt du peuple errant a guidé les passages; J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois; L'avenir à genoux adorera mes lois; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique, Je suis très-grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations.-- Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!
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«Hélas! je sais aussi tous les secrets des cieux, Et vous m'avez prêté la force de vos yeux. Je commande à la nuit de déchirer ses voiles; Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela, Chacune s'est hâtée en disant: Me voilà. J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages; J'engloutis les cités sous les sables mouvants; Je renverse les monts sous les ailes des vents; Mon pied infatigable est plus fort que l'espace; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe, Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'élève mes regards, votre esprit me visite; La terre alors chancelle et le soleil hésite, Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux, Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
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«Sitôt que votre souffle a rempli le berger, Les hommes se sont dit: Il nous est étranger; Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme, Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme. J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir, Les vierges se voilaient et craignaient de mourir. M'enveloppant alors de la colonne noire, J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire, Et j'ai dit dans mon coeur: Que vouloir à présent? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche; Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous, Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux. Ô Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.»
* * * * *
«Or le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux; Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage, Et le feu des éclairs, aveuglant les regards, Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. Bientôt le haut des monts reparut sans Moïse.-- Il fut pleuré.--Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif et pâlissant, Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.»
Écrit en 1822.
Que dire après un pareil début?
Qu'un grand poëte vient de naître;
Que ce poëte ne ressemble à personne;
Que les sentiments exprimés dans son poëme sont aussi neufs que grandioses;
Que la mélancolie du génie qui fait subir sa solitude à un grand homme n'a jamais trouvé ni un pareil type ni une expression si neuve et si excentrique;
Que les vers sont dignes du stérile Nébo, et que l'éternel Jéhova les a inspirés comme il les a entendus retentir dans les échos sonores du désert.
Toutes les oreilles capables de les supporter en restèrent retentissantes. Quant à moi, je ne pus jamais les oublier. Byron n'avait rien de plus désespéré; Hugo, rien de plus stoïque; Moïse semblait avoir ressuscité pour se plaindre de sa grandeur. Vigny laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa grande âme. Sa mère se réjouit d'avoir porté, dans l'exil de Babylone, l'enfant qui réveillait sa patrie par des accents si sacrés.
X.
Elle vivait alors une partie considérable de l'année dans son petit château du _manoir-Giraud_, du pays d'Anjou. Elle y avait élevé son fils; il lui était cher et sacré comme son berceau. C'était une maison à tourelles gothiques, encadrée dans de beaux ombrages; il la dessinait souvent avec goût et talent. Il aimait à montrer ses dessins domestiques à ses amis. Il composait ses dessins avec cette poésie du coeur, et de la main qui attachait un souvenir à chaque fenêtre et une intention à chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_, relégué et marié en Russie, peignait son petit manoir de Bissy dans la belle vallée de Chambéry, qu'il m'apportait à Paris en 1842, et qui décore aujourd'hui seul ma chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de méditer et de polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frédéric II à son goût pour la musique, et en particulier pour la flûte, le plus doux et le plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la solitude et la campagne; il y retrouvait l'âme de Théocrite de Sicile, et il excellait dans cet instrument. C'était le seul bruit qu'on entendît sortir de sa demeure à travers les silencieux ombrages de l'Anjou. L'amour de l'étude, les tendres soins qu'il rendait à sa mère, qui était en même temps son univers, des promenades dans la campagne, des lectures, les semences et les récoltes de ses champs, remplissaient le reste; de grandes espérances de célébrité littéraire occupaient ses rêves. Il se sentait trop de talent pour envier personne. Il se croyait une destinée à lui seul, qui lui donnait la sécurité de son avenir sans empiéter sur aucun de ses contemporains. Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait tous ses rivaux; l'éther, selon lui, était assez vaste pour contenir, sans les froisser, toutes les étoiles. Comme il n'y avait aucun orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-même, il n'y avait aussi aucun dédain; toute la littérature en France lui rendait en amitié son indulgence.
La poésie était son premier goût.
En ce temps-là il en écrivait beaucoup, mais lentement, comme on doit écrire pour la postérité. Le temps présent lui importait peu; il visait longtemps et très-haut.
Indépendamment de quelques poëmes très-courts, mais très-parfaits d'exécution, tels que _le Cor_, où l'on retrouve l'instinct musical de son âme, et qu'il écrivit pendant un voyage dans les Pyrénées avec sa mère, et que voici:
LE COR.
(POÈME.)
I.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.
Ô montagnes d'azur! ô pays adoré! Rocs de la Frazona, cirque de Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit; À ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Âmes des chevaliers, revenez-vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor? Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?
II.
«Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier près de lui, L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore. Roland, tu vas mourir, rends-toi! criait le More;
«Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents.-- Il rugit comme un tigre, et dit: «Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.»
«--Rends-toi donc! répond-il, ou meurs, car les voilà. Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme, Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
«--Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin.» Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance, Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
III.
«Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. À l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.