Cours familier de Littérature - Volume 16

Part 10

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«Hier,» écrivit le Tasse à son ami Constantin, «le chef de brigands Sciarra a pillé et tué sur la route plusieurs voyageurs; toute la contrée retentit des cris de terreur et des gémissements des femmes; j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de sang l'épée que vous m'avez donnée.» Il sortit en effet à la tête de quelques braves chevaliers de Mola di Gaëta, pour éclairer intrépidement la route; son caractère héroïque et chevaleresque abordait avec audace les plus grands périls. Mais ici son courage lui fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait déjà, dans ses rochers, les stances épiques de la _Jérusalem_, ainsi que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes, ayant appris que le Tasse était au nombre des voyageurs arrêtés par la peur de sa bande à Mola di Gaëta, lui envoya un sauf-conduit avec les expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en profiter et de séparer son sort de celui de ses compagnons de route, Sciarra étendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui seraient de la suite du poëte; il lui rendit, à son apparition sur la route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois, donnant ainsi aux rois eux-mêmes l'exemple du culte pour le génie. Déjà une exception semblable avait été faite par les brigands de l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple étrange, où les brigands mêmes ne sont pas étrangers au prestige des lettres, et où le crime lui-même se désarme devant les élus de la gloire comme devant les élus de Dieu.

XVIII.

Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mêmes honneurs qui l'avaient accueilli partout sur sa route. Le poëte reconnaissant résolut de dédier à ce jeune homme la _Jérusalem conquise_, poëme épique sur le même sujet que la _Jérusalem délivrée_, que le Tasse avait composé par piété, pendant son séjour au monastère de Monte Oliveto à Naples. La _Jérusalem conquise_, épurée des épisodes trop profanes, mais aussi des grâces de la _Jérusalem délivrée_, était destinée, selon lui, à effacer ce premier poëme de la mémoire des hommes, et à immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la _Jérusalem conquise_ ni moins de force ni moins de style que dans la _Jérusalem délivrée_, mais on y sent moins de charme; la fleur du génie est flétrie, le parfum s'est envolé avec elle; c'est le parfum qui avait enivré le siècle, c'est encore le parfum que la postérité a voulu respirer. Malheur aux poëtes qui refont leurs oeuvres: la poésie est de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la réflexion qui la donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas à midi le souffle matinal de l'aurore; la jeunesse dans le poëte fait partie du charme; le génie est comme la beauté, il a son instant.

XIX.

Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise à Rome ce même éditeur Ingegneri, qui avait copié en six jours la _Jérusalem délivrée_, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier, corriger et éditer la _Jérusalem conquise_. Elle parut en 1593, le jour où Cinthio fut promu à la pourpre par son oncle Clément VIII. Le Tasse ébaucha en 1594 un autre poëme de _la Création_, en vers libres et non rimés. Les premiers chants seuls existent; le charme musical des stances rimées y manque, et la sévérité métaphysique du sujet y contraste péniblement avec l'amoureuse imagination du poëte.

Pendant qu'il écrivait ce poëme, les nécessités de son procès et les instances de ses amis le rappelèrent encore à Naples. Il quitta, non sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table des cardinaux dont il était le convive, et surtout la tendre familiarité du neveu du pape. Il descendit à Naples au monastère de San Severino, où le marquis Manso et tous les seigneurs lettrés de Naples lui firent une cour assidue d'amis; néanmoins son instinct voyageur lui fit tourner bientôt ses regards vers Ferrare. Il écrivit à Alphonse d'Este pour se réconcilier avec lui; mais Alphonse, justement offensé de ce que le poëte avait effacé dans sa _Jérusalem_ nouvelle la stance dédicatoire: «O magnanimo Alphonso!» par laquelle il lui avait dédié la première _Jérusalem_, ne daigna pas répondre à ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant à Alphonse qu'il ne se consolait pas de l'avoir offensé, et qu'il n'avait d'autre désir que de consacrer le reste de ses jours à son service. Le silence répondit seul à cette mobilité de sentiment.

Mais, pendant que le Tasse négociait ainsi en vain son raccommodement avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio négociait pour lui auprès du pape son oncle le couronnement poétique au Capitole, la royauté du génie consacrée par la religion, par le sénat et par le peuple.

Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa, son confident à Naples, reçut avec plus de répugnance que d'ivresse l'annonce de son couronnement. Son âme, dit Manso, de plus en plus détachée du monde, et absorbée dans les pensées éternelles, voyait trop le néant de toutes choses pour croire à l'éternité d'une couronne de laurier, bien que ce laurier eût été consacré sur le front de Pétrarque. Il ne consentit à cette solennité que parce qu'il n'osa pas contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de vains prétextes son retour à Rome. «J'irai, dit-il enfin au marquis Manso, qui lui reprochait son hésitation, j'irai, mais ce sera pour mourir, et non pour me parer de la couronne.»

XX.

Il partit enfin à la fin d'octobre; il visita en chemin le monastère du mont Cassin, et s'y arrêta quelques jours pour méditer sur le tombeau de saint Benoît, un des patrons qu'il s'était choisis dans le ciel.

Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les prélats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans s'étaient rendus à sa rencontre hors des portes de Rome. C'était le 10 novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le même cortége à l'audience du pape.

«La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous autant de lustre qu'elle en confère aux autres poëtes.» La mauvaise saison fit remettre le couronnement au printemps. Le poëte passa l'hiver à se préparer à la mort plus qu'à ce vain triomphe; on lit avec attendrissement une lettre de lui à Ingegneri, son éditeur de Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses oeuvres, avec ou sans profit pécuniaire pour l'auteur. «S'il en résulte quelque argent, dit-il en finissant, il sera consacré à ma sépulture.»

XXI.

Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli, donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et pittoresques détails:

«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est plus que ce que la _Jérusalem délivrée_ lui a jamais produit. La joie du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette, lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute espèce d'adulation.

«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà, qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait. Dans sa seconde _Jérusalem_ ou _Jérusalem reconquise_, comme il la nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

«E' d'angelico suon canora tromba Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.

«Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur, confesseur du cardinal, était avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir parlé de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de ce vers:

«Sì ch'io fui sesto tra cotanto senno, «Et je fus la sixième de ces grandes intelligences,

«Muretus avait écrit en marge: «_Diable! vraiment?_ Là-dessus le Tasse se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poëte a quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poëte. Il est juste alors, continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale pas lui-même. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'où, il résulte que ce philosophe, loin de blâmer un poëte qui se loue lui-même, l'exhorte au contraire à ne pas s'estimer moins qu'il ne vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au commencement du dialogue. À la marge se trouvait cette note de la main de mon père: Alors Lodovico Ariosto doit être considéré comme un mauvais poëte, car il dit au commencement:

«Celle dont l'amour m'a rendu presque insensé!

«Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: _Divin!_ Je tiens à aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor Paolini peut le faire de s'être essuyé les mains avec une serviette présentée par le Tasse. J'ai réuni tous ces fragments parce que je me suis souvenu de la satisfaction que vous a causée une lettre que je vous ai écrite l'année dernière au sujet de ce grand poëte. Rome, le 15 mars 1595.»

XXII.

Peu de jours avant celui qui était fixé pour son triomphe poétique, le Tasse reçut du pape une pension viagère de deux cents écus romains, et le duc d'Avellino, contre qui il plaidait à Naples, lui fit offrir, outre deux mille ducats de rente, une somme considérable en argent comptant, pour le désintéresser dans le procès. Mais, comme si la fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire de dérision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa renommée, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination, redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.

Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller habiter l'humble monastère de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au sommet d'une colline élevée et silencieuse à Rome (le mont Janicule). Le cardinal lui prêta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes annoncer au prieur du couvent et à ses religieux l'hôte illustre qu'ils allaient recevoir.

Au moment où la voiture du cardinal montait la rampe rapide de Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grêle et de pluie éclatait sur la ville et fit craindre aux religieux que les mules épouvantées ne précipitassent la voiture sur la pente escarpée de la colline. Le prieur et les frères, debout sur le seuil, reçurent le poëte, et pressentirent à sa maigreur, à sa faiblesse et à sa pâleur, qu'il ne sortirait de leur hospitalité que pour l'hospitalité du sépulcre. Ils l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait également porter un éternel honneur à leur maison. Ils le logèrent dans une cellule d'où le regard s'étendait sur le solennel et poétique horizon de Rome; ils lui prodiguèrent les respects, les pitiés, les soins qu'on doit à un hôte presque divin, qui emprunte votre toit pour retourner au ciel d'où il est descendu.

Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son état; il écrivit, le lendemain de son installation à Saint-Onufrio, une touchante lettre à son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernière parole échappée de son coeur.

«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent, je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe, tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas laissé mourir sans récompense.

«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon entretien avec le ciel.

«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du coeur; et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine miséricorde.

«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»

XXIII.

Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape, qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome, qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio, apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa consolation.»

Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,» s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de la gloire des saints dans le ciel!»

À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le murmure d'un hymne du poëte: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième jour d'avril; et il expira.

Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!

Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux, creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas! jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.

XXIV.

On rapporta, avec les mêmes honneurs, le cadavre du Capitole au monastère de Saint-Onufrio, où il fut enseveli aux flambeaux, sous une dalle de la chapelle, comme il l'avait demandé.

Le cardinal Cinthio, aussi fidèle à sa mémoire qu'à sa vie, lui fit préparer un sépulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de Naples, accouru à Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami, revendiqua le droit de revêtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une épitaphe. Cinthio ne voulut céder à personne l'honneur et la consolation de construire le sépulcre du Tasse. L'un et l'autre méritaient également cette préférence: ils avaient devancé leur siècle dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand homme. La postérité les associe à son tour dans son estime et dans sa reconnaissance.

XXV.

Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent aux coeurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique, elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien plus que le tort de la société.

Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre famille, protégé, aimé peut-être par la soeur charmante de ce prince, qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit, l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes; enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune; mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas, mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui attendrit le coeur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou méconnus!

Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres; mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!

Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous les chantres modernes de l'Occident.

Ce n'est pas le poëte, c'est le _conteur_ divin.

LAMARTINE.

XCIVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

J'ai toujours été l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage à son modeste génie, à son caractère, à ses vertus. Fussé-je mort avant lui, comme c'était mon droit, à coup sûr il aurait fait de même envers ma mémoire; il aurait taillé sa pierre et l'aurait incrustée dans un monument d'amitié pour me faire honorer et excuser par la postérité. Je dirai mieux, il l'aurait cimentée d'une de ses larmes, car il avait trop de grandeur pour être envieux, trop de justice pour être exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, même à ce qu'il considérait comme une faiblesse humaine.

Cet homme était M. de Vigny.

II.

Il était, comme moi, de race militaire; son père, gentilhomme comme le mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief pastoral et agricole, où il s'était retiré après avoir été persécuté en 1792 et 1793, et forcé de briser son épée de capitaine d'infanterie pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi martyrisé par le peuple.