Cours familier de Littérature - Volume 15
Part 9
La philosophie sociale des jouissances matérielles à multiplier et à faire convoiter de bonne foi à tous les hommes;
La philosophie sociale du spiritualisme et de la résignation pieuse à l'ordre douloureux de la nature, ce décret absolu du Créateur, ce fait accompli, et tristement accompli, du destin; l'imperfection, la douleur, le travail et la mort, pour mériter un autre sort dans le monde ascendant et invisible dont la terre est la ténébreuse avenue. L'épreuve ici, la récompense ailleurs.
Entre ces deux philosophies sociales, il n'y a pas de milieu: ou il faut rêver avec les utopistes actuels, ces Titans de l'absurde, des rêves tels que j'aimerais mieux croire à la quadrature du cercle et aux hallucinations apocalyptiques de Patmos qu'à la réhabilitation de la chair par Saint-Simon, ou à la mer de lait sucré, ou à l'accroissement physique de l'homme par l'allongement de la colonne vertébrale, c'est-à-dire par l'ignoble partie innommable du buste humain; ou bien, faut-il le dire, à l'immense et universelle félicité de l'être à deux pieds sans plumes, de mon sublime ami Victor Hugo, qui, lui du moins, est hardiment spiritualiste et philosophiquement chrétien.
Non, quel est le but de tout cela? La jouissance: un peu plus de chair, un peu plus d'appétits, un peu plus de moyens d'y satisfaire; un peu plus de vie, on ne sait pas comment: car, si nous vivions indéfiniment sans maladie et sans mort, que deviendraient les innombrables générations qui demandent à Dieu de naître à leur tour, et qui, trouvant la place prise, rentreraient dans le néant avant d'être nées? Et où serait la justice, pour ceux qui, étant nés et étant morts avant l'ère de nos utopistes immortels, n'auraient pas bénéficié de notre perfectibilité indéfinie? victimes innombrables aussi du fait accompli! arrivés trop tard! irrémédiables _Tant pis_ du banquet éternel!
Quelle justice du Créateur ou de la nature pour les générations, plus nombreuses que le sable de la mer, qui sont nées, qui ont brouté, qui sont mortes entre soixante-dix et quatre-vingts ans, temps légal accordé aux hommes favorisés du temps, comme dit Job, qui s'y connaissait déjà:
«L'homme vit peu, et sa vie est remplie de beaucoup de misères!»
Et quelle éternité que ce nombre indéfini d'années ajouté à nos courtes années par ces philosophes de la chair et de la vie, occupés à se partager équitablement et à dévorer en commun cette ration exactement égale de nectar inépuisable ou d'ambroisie nourrissante!
Jouissance purement matérielle, et par conséquent bientôt savourée, fond de cette philosophie _à la Condorcet_, qui m'ennuie seulement d'y penser, et qui ennuierait de sa fastidieuse monotonie ses propres inventeurs.
Car la jouissance matérielle est bornée comme la matière. Ils n'y ont pas pensé; les morceaux ont le même goût à leur banquet de Platon, de J.-J. Rousseau, de Condorcet, de Valjean, etc.
Rêve pour rêve, j'aime mieux rêver l'inconnu que de goûter la soupe de ces bienheureux du monde perfectible jusqu'à satiété du repas de l'avenir!
XXXI.
L'autre philosophie sociale est celle qui, reconnaissant aussi dans la création énigmatique telle quelle, un _mystérieux fait accompli_, s'y résigne comme à une justice inexpliquée, puisqu'elle est fatale, ce qui veut dire divine: semblable, j'en conviens, au prisonnier des ténèbres, qui, après avoir fait le tour de son étroit cachot, et convaincu qu'il n'y a aucune issue que par le suicide, évasion de la destinée humaine, s'y assoit à la place assignée par la Providence, y livre son corps à sa condition de souffrance et de corruption, sans murmure et sans regret, et y cherche la nourriture de son âme, qu'il _sent_ immortelle, dans la conformité du dessein de Dieu son maître, dans le sacrifice de son bonheur à celui de ses semblables, dans la vertu, ce supplément de bonheur qui vaut mieux que lui, et dans la sainte certitude d'un destin supérieur quand cette voûte de son cachot s'écroulera sur son corps mortel pour lui laisser voir du fond du cercueil le vrai jour de Dieu!
XXXII.
Entre ces deux philosophies, qui peut hésiter? Ce n'est ni vous, ni moi, ni Victor Hugo lui-même; car, il faut être juste, il est presque partout, dans ce livre, spiritualiste comme le génie, cette transcendance de l'esprit. Entre ces deux philosophies qui jurent et se font antithèse comme l'onde opaque et l'aube éternelle, il y a un conciliateur cependant: c'est le bon sens!
C'est le bon sens qui dit:
Si la nature ou si la FORCE DES CHOSES, ce qui est le même mot, condamne tout le genre humain, riches et pauvres, puissants ou impuissants, exploitateurs ou exploités, travailleurs de la main ou travailleurs de l'esprit (car tout le monde travaille ou souffre selon ses facultés), si la force des choses, ce FAIT ACCOMPLI, les condamne tous par leur nature bornée, par l'imperfection de leurs organes, par leurs conditions nécessairement diverses, par leurs misères à peu près égales, les condamne, dis-je, à un tâtonnement éternel, à des souffrances modérées chez les heureux, intolérables chez les mal partagés du sort, à vivre en commun sur le même globe, aspirant à une meilleure répartition de ce qu'on appelle mal et de ce qu'on appelle bien; il faut, de toute nécessité, ou qu'ils s'entretuent ou qu'ils s'entr'aident.
S'ils s'entretuent, la même dose de mal, multipliée au centuple pour les survivants par le mal de la haine et par l'impossibilité de la répartition, se retrouvera entre eux le lendemain du cataclysme.
S'ils s'entr'aident, ils seront toujours misérables par la force des choses naturelles, mais ils apporteront à leurs misères tous les adoucissements que leur triste organisation comporte, et que l'assistance mutuelle nous commande au nom de la conscience et de Dieu.
XXXIII.
La société, tout imparfaite qu'elle est, parce qu'elle est l'expression d'un être imparfait, est le grand fait accompli des siècles. Il faut le reconnaître ou s'appeler Titan; tout remettre en question, comme les utopistes; se constituer en état de révolte radicale contre la forme de l'humanité tout entière, c'est-à-dire en état de démence et de frénésie contre la FORCE DES CHOSES, cette souveraineté absolue de Dieu.
Que la société, sans cesse pénétrée de l'esprit divin, qui est un esprit de paix et non de guerre, s'interroge sans cesse elle-même pour savoir ce qu'elle peut introduire d'améliorations pratiques dans ses formes et dans ses lois sans faire écrouler l'édifice, qu'elle s'appelle tour à tour oligarchie, aristocratie, monarchie, démocratie, république, selon que la force des choses, la tradition, l'innovation, lui indique dans quelle région de la hiérarchie humaine se trouve le plus de droit, de force conservatrice, d'autorité nécessaire, de lumière législative, de responsabilité et de passion du bien général. C'est l'acte même de la vie sociale; c'est la pulsation du pouls, c'est le battement du coeur de l'humanité; ce sont quelquefois les changements d'attitude, debout ou assis, des peuples en révolution; c'est la FORCE DES CHOSES en législation.
Mais qu'on fasse espérer aux peuples, fanatisés d'espérances, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de mort; qu'on leur persuade que les deux bases fondamentales de toute société non barbare, la propriété et la famille, ces deux constitutions de Dieu et non de l'homme, peuvent être déplacées par le radicalisme sans que tout s'écroule à la fois sur la tête des radicaux comme des conservateurs, c'est là le rêve, c'est là la démence, c'est là le sacrilége, c'est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la philosophie sociale! Tout ce qu'il y a de raison, de bon sens, de lumière dans l'intelligence humaine, doit se rallier et protester contre ces doctrines qui seraient le suicide de l'humanité.
On peut y pousser son siècle de deux manières: soit par la violence et par le levier de la loi agraire, comme Catilina à Rome et Babeuf à Paris; soit par l'excès des tendances égalitaires et par la magie séductrice d'un idéal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les utopistes.
Malgré ses protestations sincères et courageuses contre toute coercition violente à ses fins, la seule magie de son éloquence, les seuls mirages de ses promesses, la seule séduction de ses songes dorés, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau pour être innocent. Il ne sait pas dire à la société humaine d'assez rudes vérités; il lui masque la face impassible de la FORCE DES CHOSES; il la soulève contre le fait accompli; il la flatte plus qu'il ne l'éclaire; il donne tort partout à la société contre la misère, contre la nécessité, contre le crime; il lui reproche ses impuissances.
Les utopistes sont souvent plus à craindre que les scélérats eux-mêmes, parce qu'on ne s'en défie pas et qu'on aime ses flatteurs. Platon, Fénelon, Morus, ont peut-être fait verser autant de sang que Catilina. Que Victor Hugo prenne garde à ce côté de son génie! et qu'avant d'énoncer sa théorie du progrès sans limites, il étudie profondément la FORCE DES CHOSES, la loi de la nature, incommutable comme la nature elle-même.
Nous sommes tous des _misérables_, et nous ne serons jamais des dieux!
Mais, pour tempérer nos misères et pour désarmer l'utopie, le ciel nous a laissé un divin intermédiaire, l'assistance mutuelle, cette charité de tous pour tous.
Que la société l'introduise en plus forte dose dans ses lois, à chaque misère sociale qui se révèle.
La charité légale est le traité de paix entre nous.
XXXIV.
On me demandait un jour, en 1848, au moment où les théories de partage égalitaire jetaient le plus de trouble dans les imaginations:
--Comment cela finira-t-il?
--Cela finira, répondis-je à mes interlocuteurs alarmés, par quatre lois que le temps comporte et que la raison publique avoue:
Une loi qui donne son droit politique à chacune des classes sociales par une part proportionnelle au suffrage;
Une loi qui assure, non le droit au travail, mais le _droit de vivre_ à tout homme que le ciel envoie sur la terre pour y vivre. Le dernier mot d'une société bien faite ne peut pas être la mort!
Une loi qui supprime la _peine de mort_, quand la société aura rendu cette suppression sans danger pour elle, par un système organisé de colonisation pénale qui sépare l'écume de l'eau sur un écueil de l'Océan lointain, qui sépare le criminel de la société autant que le tranchant de la hache sépare la tête du tronc sur l'échafaud;
Enfin une loi qui constitue sérieusement la liberté d'adorer Dieu selon sa raison ou sa tradition, c'est-à-dire la liberté du ciel.
Ces quatre lois accomplies, tout rentrera de soi-même dans l'ordre, jusqu'à ce que de nouveaux besoins physiques, intellectuels ou moraux, constatés, demandent à la société de nouvelles satisfactions légitimes.
Chaque révolution est un pas vers le vrai; si elle veut en faire dix, elle tombe dans la fausse utopie et dans l'impossible.
Il lui faut attendre une autre occasion pendant des années ou des siècles; c'est à recommencer!
Mais on ne trouve pas toujours des occasions aussi innocentes et des populations aussi raisonnables qu'en 1848.
La révolution de 1848 fut en majorité la révolution des hommes d'État, et la réalité acceptée, servie et défendue par l'Assemblée constituante, la raison et le courage de la France.
L'autre révolution, celle de 1849, fut la révolution des utopistes, menaçant la propriété de subversion et la France de la terreur.
Prenez garde aux colères de la propriété et à l'effroi légitime de la terreur. Votre conventionnel est une mauvaise enseigne sur vos bonnes pensées. Effacez l'enseigne du sang, et chantez _Cosette_, cette idylle, la plus accomplie de la langue, qui fait oublier la tragédie!
En résumé, les _Misérables_ sont un sublime talent, une honnête intention, et un livre très-dangereux de deux manières:
Non-seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux.
LAMARTINE.
LXXXVIIIe ENTRETIEN.
DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.
JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.
Mlle de Guérin.
I.
Toute âme est une scène, sur laquelle la vie, obscure ou publique, joue des drames qui arrachent le sourire ou les larmes aux spectateurs ou aux acteurs des événements dont se compose notre existence.
L'événement n'est rien: l'impression est tout. Que l'événement soit une chute d'un trône dans le cachot, ou qu'il soit une pensée de jeune fille, éclose sur son oreiller à l'heure de son réveil, dans la solitude d'une chambre haute à la campagne, et se résumant en un soupir ou en une prière ruisselante de pleurs au pied de son lit, peu importe: l'émotion est la même dans le coeur qui l'éprouve et dans le coeur de celui qui s'associe par la lecture à la force de ce sentiment.
II.
Interrogez-vous bien. De tous les livres que vous avez lus dans votre vie: _Imitation de Jésus-Christ_, _Confessions de saint Augustin_, _Confessions de J.-J. Rousseau_, correspondances des âmes effeuillées page à page et recomposées à la fin de la vie, confidences par confidences, sans songer que la main du public les décachètera un jour; _Lettres de Cicéron_, _Lettres de Pline le Jeune_, _Lettres de Sévigné_, ce grand siècle écrit jour à jour par ses reflets intimes sur l'esprit d'une femme; _Lettres de Voltaire_ lui-même, ces lambeaux d'une passion acharnée à la destruction d'une idée; _Lettres de Mirabeau_, ces flammes échappées du volcan d'un coeur pour en incendier un autre, etc., etc.; demandez-vous sincèrement lequel de tous ces livres a pénétré le plus profondément dans votre coeur, lequel cohabite le plus habituellement avec vous dans la solitude de vos jours avancés, lequel est devenu votre ami le plus quotidien dans vos angoisses, avec lequel vous aimez le mieux vivre, avec lequel vous aimez le mieux mourir.
Les plus touchantes catastrophes de l'histoire: le meurtre de César, le supplice de Charles Ier, le cachot du Temple, la mort si calme de Louis XVI, priant pour son peuple égaré; aucune de ces scènes a-t-elle jamais retenti plus profondément dans votre coeur que la chute d'une larme secrète d'une pauvre âme inconnue qui dit à Dieu ses douleurs intimes, sans dire au monde son nom?
La confidence est le sceau de la vérité: et que l'on confie à Dieu, à soi-même, à quelque amitié obscure, sans penser qu'aucun regard, aucune oreille interposée n'en dérobera rien pour le redire au monde, a un caractère d'intimité et de sincérité qui en centuple le prix. On n'a pas même besoin de connaître le nom de ce mystérieux confident.
Voyez le plus beau des livres chrétiens, l'_Imitation_: on n'a pas su encore le nom de l'écrivain, on ne le saura jamais; c'est l'homme sans nom causant avec lui-même et avec ce personnage divin qu'il appelle la _Grâce_. L'anonyme, ici, est la contre-épreuve de la sincérité: s'il croyait moins à Dieu, il songerait aux hommes, et il aurait laissé lire son nom, comme le peintre, sous quelque pierre ou sur quelque feuille du premier plan.
Le lecteur, indépendamment de ce qu'on lui dit, aime à être pris pour confident par l'ami qui chante ou qui parle: avoir un secret en commun avec cette âme, c'est vivre à deux, c'est une espèce d'amour qui s'enivre de ce qu'on lui dit à l'oreille et de ce qu'il répond confidentiellement lui-même à la confidence connue ou inconnue.
Un livre qui est en même temps un secret, une intimité de l'âme, a donc deux mérites qui le rendent doublement cher à ceux qui le lisent: premièrement, il est un beau livre; secondement, il est un secret.
Le livre admirable dont nous allons vous parler est du nombre infiniment petit de ces secrets de la littérature qui ont été chuchotés bien bas entre le berceau, le lit et l'autel; il est plein de mystère et de larmes, il en fait couler. C'est la littérature de l'âme, écoutez-la soupirer.
III.
Mais, d'abord, étudions la scène où cette âme d'élite fut jetée en naissant, et le site obscur qui servit de cadre à sa courte vie.
Dans cette région de la vieille France située entre le midi et l'ouest, derrière le Périgord, près de la Charente, non loin de l'Océan, s'étend un pays d'habitudes, de traditions, de pauvres cultures, de familles incrustées comme le grès dans la terre, nobles par consentement commun, parce que le château n'est que la première masure du village, et que tout le monde y vient, comme chez soi, chercher ce qui lui manque: bonne amitié, vieilles idées, semailles, aliments, soins, outils, conseils, médicaments. Là s'élève le château du Cayla, capitale d'un domaine de deux ou trois mille livres de rente.
C'est l'opulence de la contrée; cela suffit pour vivre dans l'aisance relative, en y surajoutant le produit en nature du petit jardin, du champ réservé, de la vigne, du moulin, du verger en pente, qui donnent le blé de l'année, les pommes de terre, le maïs, les châtaignes conservées, les noix cassées par les maîtres et les serviteurs pendant les veillées d'hiver, sur la table solide de la cuisine; le vin, les légumes, les fruits, cueillis par la servante et les enfants, et soigneusement encaissés et visités dans le fruitier; tout ce qui est strictement nécessaire, en un mot, pour vivre largement et pour donner libéralement aux malades, aux infirmes, aux pauvres du village, aux mendiants errants et réguliers des villages voisins.
IV.
Le château du Cayla était de père en fils possédé et habité par la famille de M. de Guérin, dont la jeune femme était née dans le bourg de Cahuzac. Mademoiselle de Cahuzac, d'une maison assez riche pour le pays, avait apporté en dot à M. de Guérin quelques petites terres, et, après la mort de ses grands-parents, une assez grande maison meublée dans la petite ville de Cahuzac. Cette alliance donnait aux Guérin une aisance et une parenté plus larges dans le rayon du Cayla.
Le château du Cayla se composait d'une cour, autrefois pavée, et dont les eaux des écuries avaient défoncé les larges dalles. Les fumiers des chevaux, des vaches et des moutons, entassés immémorialement aux portes, tapissaient les murailles de ces bâtiments, et servaient partout de clôture.
Les cuisines ouvraient, par un perron élevé de quelques marches, sur ce vaste cloaque; quelques sureaux et quelques houx, dont la forte racine ne craint pas le sol des bergeries, croissaient dans les angles des murs.
Les portes, ou les barrières à claire-voie, étaient sans cesse ouvertes, et permettaient nuit et jour aux passants de monter les degrés de pierre pour venir demander le morceau de pain, le coup d'eau à puiser au seau suspendu derrière la porte, et aux paysans du hameau d'Andillac de vivre pour ainsi dire en commun avec les habitants de la maison.
V.
Une cheminée à cintre très-élevé, à large tuyau, au sommet duquel on voyait le jour, à chaînes noircies par la fumée et la suie, à chenet unique, qui portait jour et nuit un arbre tout entier, brûlant par un bout, formait à son sommet une couronne ou plutôt une corbeille d'acier, polie par les mains des bergers.
Deux bancs en pierre, incrustés à demi dans la muraille, servaient de siéges aux domestiques et aux hôtes. Quelques grosses chaises et fauteuils de noyer, entre la table de cuisine et la cheminée, se prêtaient aux maîtres de la maison, quand ils venaient s'asseoir en commun avec les gens, soit pour prendre le repas banal dans l'écuelle de lourde faïence, soit pour leur faire la prière, soit pour causer des travaux du jour ou du lendemain.
Une batterie de cuisine, composée de bassins de cuivre luisant comme l'or, de vastes soupières grossièrement peintes, et de grands plateaux à mettre le poisson quand on péchait tous les trois ans l'étang du moulin, complétaient cet ameublement, objet d'admiration et d'envie pour toutes les ménagères du village.
VI.
On sortait de la cuisine par un long corridor enfumé qui conduisait à la salle à manger, où la nappe n'était guère mise que les jours de cérémonie et quand on avait des hôtes à la maison; les autres jours, on prenait les repas avec les domestiques, qui dînaient debout ou à l'extrémité de la nappe écrue.
Au-delà de la salle à manger, on montait par un escalier tournant de quelques marches dans la chambre qui servait de salon à la famille, et dont une grande fenêtre cintrée ouvrait sur les jardins, en plein midi, un peu plus élevée que le côté des cuisines. Du salon on passait dans la chambre conjugale, où couchait M. de Guérin le père, ouvrant aussi sur le jardin.
On reconnaissait à un papier encore propre sur les murs, à quelques meubles élégants et aux rideaux du vaste lit à colonnes, les réparations que le maître de la maison avait fait faire à l'époque de son mariage pour y recevoir sa charmante femme; hélas! elle y était morte jeune encore, à son quatrième enfant, et entre le lit et la cheminée un portrait d'un peintre ambulant y avait laissé sa douce et mélancolique image. Le père et les enfants, à chaque anniversaire du mariage ou de la mort, ornaient ce cadre unique, et pour ainsi dire vivant, de branches de myrte, d'immortelles, et de quelques grappes de houx tressées en couronnes.
M. de Guérin habitait seul cette chambre sanctifiée par son souvenir; un prie-Dieu en noyer, recouvert de tapisserie sous les genoux et sous les coudes par madame de Guérin, gisait devant son portrait et servait maintenant à M. de Guérin et aux enfants pour prier en se remémorant leur épouse et leur mère.
Une table couverte de poussière, et des fauteuils surchargés de livres et de papiers, entouraient la chambre. On voyait que le père de famille ne s'établissait pas d'une manière permanente dans le domicile où la mort était venue lui ravir la meilleure moitié de lui-même, mais qu'il se tenait prêt à partir aussitôt qu'il plairait à Dieu, et que ses enfants, dont il était tout à la fois le père et la mère, pourraient se passer de lui; son vrai séjour était au cimetière d'Andillac, où il allait entendre la messe tous les matins, les genoux sur la pierre de sa femme.
VII.
Le salon dans lequel il passait la soirée avec ses enfants, et quelquefois avec ses hôtes, ses parents, ou ceux de sa femme, et le vieux curé d'Andillac, conservait aussi quelques traces d'élégance de l'ancienne cour: une cheminée antique, une glace, une pendule, un canapé, des fauteuils et des chaises de tapisserie. Une large fenêtre, presque toujours ouverte sur les jardins, le soleil qui y entrait par les beaux jours, la vue assez étendue des carrés de légumes encerclés d'arbres à fruits, plus loin les cimes grêles, mais vertes, des vergers, puis les prés en pente, puis le ruisseau, l'écluse, le moulin, puis enfin les collines, qui fermaient la vallée d'un rideau de cultures, de champs et de châtaigniers, y répandaient plus de jour, de lointain et de gaieté que dans le reste de la demeure; la famille y passait une partie du jour.
Il y avait des livres sur la cheminée et sur la table à jeu du milieu: on n'y jouait jamais, mais on y lisait beaucoup. La nature des ouvrages rappelait les occupations sérieuses du père, du fils, et surtout de la fille aînée, mademoiselle Eugénie de Guérin, qui remplaçait la mère par nécessité, par vertu et par goût, auprès de son frère Maurice et de sa plus jeune soeur. C'étaient presque tous des livres de dévotion ou d'histoire, et çà et là quelques romans choisis de Walter Scott, le barde posthume des Stuarts, auteur justement adoré des légitimistes français.
VIII.
M. de Guérin, émigré dès son enfance et rentré tout jeune de l'émigration, en avait rapporté au Cayla cette foi antique et robuste de caste et de famille, qui était plus enfoncée dans son coeur que les fondements de son ancien manoir dans le rocher d'Andillac.
En continuant de monter l'escalier sombre et à spirale du Cayla, on rencontrait çà et là de petits paliers de quelques marches détachées du grand escalier, qui formaient un angle rentrant sous une porte en rosace, donnant entrée à quelques séries de petits appartements, et enfin, très-haut, aux chambres des domestiques.