Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 6

Chapter 63,857 wordsPublic domain

«Si l'amour s'éteignait, le soleil s'éteindrait!

«Oh! aimer! avoir perdu la trace de ce qu'on aime! Ne pas savoir l'adresse de son âme! etc.»

XXV.

Ce livret de sainte Thérèse de l'amour profane respire le feu et le communique à l'âme de Cosette. Elle vient au jardin le lendemain à l'heure ténébreuse, à pas muets, sans savoir qu'elle y vient; elle caresse de la main la grosse pierre, comme pour la remercier. Une ombre apparaît derrière elle, ombre à l'astre amoureux des amoureux, la lune. Elle tressaille: c'est lui! c'est Marius!

XXVI.

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«Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre, elle fût tombée.

«Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles et qui murmurait:

«--Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le coeur gonflé, je ne pouvais pas vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là, sur ce banc? me reconnaissez-vous un peu? n'ayez pas peur de moi. Voilà du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé? c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez passé devant moi? c'était le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un an. Depuis bien longtemps je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous demeuriez rue de l'Ouest, au troisième sur le devant, dans une maison neuve; vous voyez que je sais! Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous. La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange, laissez-moi venir un peu; je crois que je vais mourir. Si vous saviez! je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que je vous dis, je vous fâche peut-être, est-ce que je vous fâche?

«--Ô ma mère! dit-elle.

«Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.

«Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait tout chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée; des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait une profanation. Du reste, il n'avait pas le moindre désir de cette femme ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu d'amour.

«Elle lui prit la main et la posa sur son coeur.

«Il sentit le papier qui y était, il balbutia:

«--Vous m'aimez donc?

«Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle qu'on entendait à peine:

«--Tais-toi! tu le sais!

«Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et enivré.

«Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles. Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?

«Un baiser, et ce fut tout.

«Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des yeux éclatants.

«Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre humide, ni l'herbe mouillée; ils se regardaient et ils avaient le coeur plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains sans savoir.

«Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si simple qu'il fût là!

XXVII.

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«Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.

«Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence, qui est la plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur désespoir quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient, leur mettaient dans la pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au bout d'une heure c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.

XXVIII.

«Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête sur son épaule et lui demanda:

«--Comment vous appelez-vous?

«--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?

«--Je m'appelle Cosette.»

XXIX.

Autre interruption qui nous ramène aux Thénardier, maintenant établis à Paris sous le faux nom de Jondrette, et dont les nombreux enfants, échangés, prêtés, rendus, ne savent plus guère à qui ils appartiennent.

La mère a quelques scrupules.--«Mais c'est mal, dit-elle à son mari, de vendre ainsi ses enfants.

--Jean-Jacques Rousseau a fait mieux,» répond Thénardier.

Épigramme amère du philosophe père de l'île de Guernesey, contre la philosophie sans âme de Jean-Jacques Rousseau. Le premier quelquefois est un sophiste d'esprit; mais le second est un sophiste de coeur!

On arrête dans son repaire la femme qui a acheté les deux derniers petits enfants de la Thénardier. Un petit vagabond, nommé Gavroche, les recueille, les couche dans le ventre de terre cuite de l'éléphant de la Bastille; c'est une larme dans la boue, mais la larme est chaude.

XXX.

L'histoire des enfants perdus, soit dans la forêt, mangeant des mûres, soit dans les rues d'une grande capitale, et recueillis par la pitié d'un vagabond dans son nid d'un soir, dans un monument en charpente d'Égypte ou de Paris, est toujours une des misères les plus apitoyantes de l'humanité.

Ce petit protecteur indifférent et gai des pauvres enfants est le type de la légèreté stoïque de l'enfant de Paris, dont M. Hugo fait un _idéal_, idéal féroce, ou compatissant par insouciance, qui caresse ou qui mord sans réflexion, écume légère flottant sur la mer agitée des capitales, qui n'a ni famille, ni écoles, ni profession, ni respect, et dont toute la moralité consiste dans quelques chansons obscènes ou avinées. C'est un pauvre _idéal_ de peuple à présenter à l'admiration de nos artisans, la moelle peut-être de la population française.

XXXI.

Le gamin de Paris n'eut qu'un beau jour: celui où, du balcon de l'Hôtel-de-Ville, au milieu de la tempête qui tourbillonnait à mes pieds, menaçant de tout engloutir, je l'évoquai du fond du désordre et j'en fis la _garde mobile_ de 1848, une armée de héros, les _Marseillais_ de l'ordre! Héros qui sauvèrent Paris et l'Europe gratuitement, par l'instinct de la bravoure et de la société, et que la société sauvée a récompensés par un indigne oubli de leurs services!

Voilà l'enfant de Paris, quand on sait faire appel à son feu caché dans la fange.

Quant à celui que nous peint le roman des _Misérables_, ce n'est que le lazzarone spirituel d'une populace hébétée, riant de tout et de lui-même; c'est le petit Gavroche, cachant les petits Thénardier dans le ventre de l'éléphant, sa demeure.

Mais, malgré l'étrangeté de cette invention du poëte, cela touche, parce que cela est bon: ces pauvres enfants de la Thénardier, sans feu, sans pain et sans asile, rappellent ces couvées de petits chiens qu'on voit dans la cage des lions, réchauffés par la gueule du monstre.

XXXII.

Un dixième tiroir contient une dissertation sur l'argot et presque un éloge de cette langue infâme. Passons, c'est un étrange caprice.

Que peut-il y avoir à louer dans ce patois du crime, qui n'a été inventé que comme un masque pour cacher le visage des scélérats, de même que le masque des assassins cache leurs visages, et qu'on ne peut apprendre que pour parler bas, devant l'honnête homme, des forfaits à commettre ou à cacher? Débauche de science qu'il faut pardonner à l'érudition capricieuse de Balzac, d'Eugène Sue, de Victor Hugo.

Seulement un bel hymne à l'avenir termine ce chapitre. On y reconnaît le génie du bien idéalisant son type. Il n'a d'autre défaut que d'être indéfini, et par conséquent vague et enivrant.

XXXIII.

En matière de législation, on ne chante pas le progrès, on le calcule. C'est la _mécanique céleste_ de Laplace, mais la mécanique appliquée. Une aspiration suffit au coeur; mais à l'économie politique, cette astronomie des forces humaines, il faut le chiffre. Les aspirations de mille passagers sur le vaisseau social ne conduiront pas le navire au port; il faut qu'un seul monte sur le pont et presse l'auteur pour donner la route. Victor Hugo ne la donne pas!

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)

LXXXVIIe ENTRETIEN.

CONSIDÉRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GÉNIE.

Les Misérables, par Victor Hugo.

CINQUIÈME PARTIE.

I.

Le onzième tiroir, plein à la fois de choses précieuses et de rebuts, nous ramène à l'idylle de la _rue Plumet_, ce chef-d'oeuvre que désormais les yeux ne quittent plus qu'avec regret.

«Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli de tout le reste; ils vivaient dans une minute d'or. C'est à peine si Marius songeait que Cosette avait un père. Il y avait dans sa tête l'effacement et l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu: des fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge, ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée rose est là-dessus.

«Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très-haut, avec toute l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith, entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants; par moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à l'envolement éternel.

«Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel accablé d'idéal!

«Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.

«Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de vouloir que l'amour conduise quelque part.».......

II.

Une autre digression, mais qui tient au sujet, nous entraîne chez le grand-père de Marius, ancien émigré de quatre-vingts ans, dont l'intérieur est bien peint, mais un peu trop en caricature.

C'est le défaut de l'écrivain, de trop rire du passé et de se moquer des aïeux. Cela fait peine. Hélas! chaque siècle vit de ses idées: ils avaient les leurs, nous avons les nôtres; dans cinquante ans ne serons-nous pas des aïeux?

Celui-là avait répudié et chassé impitoyablement, en apparence, Marius, son petit-fils, de chez lui, parce que Marius était de son âge et farci du libéralisme bonapartiste du _Constitutionnel_ de 1815.

Un beau jour Marius, sans préparation, vaincu par l'amour, vient brusquement demander au vieillard de permettre son mariage avec Cosette. Le vieillard croit que son petit-fils rêve, et le renvoie avec sa malédiction et son rêve.

Le désespoir le précipite dans les barricades de je ne sais plus quelle année du règne de 1830. Il se souvient qu'il a là une douzaine d'étudiants, ses amis, qui ont fantaisie de se battre pour quoi que ce soit, qui n'est ni la monarchie légitime, ni la royauté d'occasion de 1830, ni la république proprement dite, forme définie de gouvernement, mais un je ne sais quoi, qui s'appelle tantôt la démocratie, tantôt l'idéal, en réalité le drapeau rouge.

Une voix l'appelle dans la nuit, c'est celle d'Éponine; elle lui dit que ses amis l'attendent à la barricade. Il y va mourir: puisqu'il ne peut vivre avec Cosette, autant mourir pour le drapeau rouge!

Cet épisode est intitulé l'Épopée de la rue Saint-Denis. Épopée tragi-burlesque où il se dépense autant d'héroïsme qu'au siége de Troie, et où l'auteur ramène à la porte d'un cabaret douze ou quinze personnages tombés des nues dans ce trou de six pieds, parmi lesquels Valjean, qui ne sait non plus que faire et qui tire quelques coups de fusil, s'amusant à tuer des hommes; douze ou quinze gamins de Paris et autant d'étudiants buvant dans une salle basse, pérorant et se battant tour à tour, Marius en tête, pour l'honneur du drapeau rouge.

III.

Cette longue pièce à tiroir est trop minutieusement étudiée pour le roman et même pour l'histoire. Gavroche assaisonne de calembours les coups de feu. Il y a beaucoup de Don Quichote dans ces héros, quelques bacheliers de Salamanque, et pas mal de Gil Blas.

Marius, devenu tout à coup philosophe radical, joue d'inspiration un hymne à la guerre civile. On ne peut pas discuter avec Marius: il a un tourbillon dans la tête, une amante perdue dans le coeur, un baril de poudre sous la main dans la barricade, la mèche au poing pour faire sauter vainqueurs et vaincus si la victoire hésite.

Éponine reçoit un coup de feu qui était destiné à Marius. Elle meurt en lui avouant son amour. Gavroche, le gamin de Paris, meurt en brave et en chantant un refrain contre les gendarmes. Un billet de Cosette, retrouvé sur la poitrine d'Éponine, apprend à Marius qu'elle loge avec son père à deux pas de là, rue de l'Homme-Armé, nº 7.

Tout ce pêle-mêle de grisettes, de filles perdues, de vieillards désespérés, d'étudiants goguenards, de philosophes radicaux, de braves rêveurs, de héros sans cause, est d'un mouvement désordonné qui peint bien l'imagination populaire un jour de révolution.

Marius succombe à la fin, le dernier, dans son fossé de feu; on l'emporte au cabaret. Valjean le reconnaît et le fait disparaître, par un trou dans le pavé, sous les solitudes des égouts de Paris. En même temps il sauve la vie à Javert, son persécuteur et son prisonnier.

IV.

Ici un tiroir, bien plus vaste et bien plus étranger au roman ou à l'épopée que les autres, forme sous les pas du lecteur comme une trappe et le conduit, pendant je ne sais combien de pages, jusqu'à la Seine.

L'architecte des égouts de Paris n'en ferait pas un plan plus détaillé, et on peut dire plus hors d'oeuvre. C'est un voyage à travers la boue, où le lecteur s'embourbe avec l'architecte. Cela dure, pendant des pages et des pages, à la manière de Mercier, dans son _Tableau de Paris_.

Valjean trouve à l'embouchure tous les personnages dont le roman a besoin pour se dénouer: Javert, qui l'a suivi, invisible, et qui croit tenir en lui un assassin emportant un cadavre accusateur à la rivière; Thénardier, qui erre aussi dans ces parages et qui lui en donne la clef; Marius, évanoui sur ses épaules, qu'il couche sur la plage et qu'il rapporte ensuite à son grand-père, sans se faire connaître. L'honnête agent de police Javert, combattu entre sa reconnaissance pour Valjean, par qui il a été sauvé, et le remords de son métier qui crie en lui, se débarrasse de lui-même en se jetant dans la Seine et en se noyant pour se tirer d'embarras.

Cet égout, ces rencontres, ces complications, ces dénoûments, ressemblent infiniment trop au boulevard du Crime. Le roman finit en mélodrame souterrain. C'est du Pixerécourt, mais toujours écrit par le génie du grand écrivain qui, comme sa lanterne sourde, le suit partout.

Enfin le grand-père pardonne à Marius expirant, le fait soigner, le marie inopinément à ce qu'il aime, débite l'épithalame à table avec Valjean, étonné de ce jargon démocratique dans une bouche de bonne compagnie.

On s'épouse, on reçoit les 730,000 francs de Valjean pour dot, on est heureux; mais Valjean, honnête homme un peu tard, finit par confesser tout bas à son gendre Marius qu'il n'est qu'un forçat et qu'il lui a fait épouser une aventurière. Il meurt ensuite dans son bouge de solitaire, et l'on est parfaitement heureux chez Marius.

V.

Voilà toute l'histoire, mais ce n'est pas tout le livre.

Si c'était vous ou moi qui eussions écrit cette histoire, on n'en dirait rien, ou bien on en dirait peu de chose.

Pourquoi?

Parce que cette histoire, avec ses situations bizarres et ses tiroirs plus longs que le bras, ne serait pas relevée par ce qui relève tout: la magie unique du style, la verve adolescente de l'écrivain, l'incroyable souplesse de ce génie infatigable qui va, de trapèze en trapèze, tantôt à cent pieds au-dessus de notre tête, tantôt à cent pieds au-dessous du pavé, sans donner un moment signe de lassitude, et nous entraînant toujours où il veut, même dans l'incroyable.

Mais c'est Hugo qui écrit: il y a plus, c'est Hugo qui pense; il y a plus encore, c'est Hugo qui songe.

Chez lui, le cauchemar même a du génie! Et de temps en temps, comme dans l'Idylle de la rue Plumet, c'est Hugo qui pense et qui aime; la rue Plumet est un Éden aussi délicieux que celui de Milton.

VI.

AURORE.

«En ce moment-là, Cosette se réveillait.

«Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au levant sur l'arrière-cour de la maison.

«Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand Toussaint avait dit:--Il paraît qu'il y a du train.

«Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très-blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière. Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit l'effet de la continuation du songe.

«Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint:--Voilà trois jours qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le rayon de lumière était très-horizontal; elle pensa qu'il était de très-bonne heure, qu'il fallait se lever pourtant pour recevoir Marius.

«Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était horrible au bon Dieu. Maintenant cette cruelle taquinerie d'en haut était une épreuve traversée: Marius allait arriver, et apporterait une bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux; elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite d'espérance.

«Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher, et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau; c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.

«Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa prière et sa toilette.

«On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale, non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne le doit pas.

VII.

«C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets tirés, ces tressaillements, ces frissons de froid et de pudeur, cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied pas que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.

«L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie sombre de l'idéal; l'indiscret toucher du regard brutalise cette vague pénombre.

«Ici, contempler, c'est profaner.

«Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du réveil de Cosette.

«Un conte d'Orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.

VIII.